Explication linéaire · Nathalie Sarraute

« La vie est là » — le mot de Verlaine

Pour un oui ou pour un non parcours « Théâtre et dispute »

Texte non reproduit : <b>La scène de la fenêtre</b> : de « Regarde au-dehors » à la découverte de « la source ». <b>Œuvre sous droits — le texte n'est pas reproduit ici</b> : l'analyse cite court, comme l'autorise le droit de citation. Ouvre ton édition à cette scène.

Introduction et problématique

Après le procès imaginaire et l'échec des témoins, les deux hommes sont de nouveau seuls. H. 1 se tient devant la fenêtre ; H. 2 s'approche, lui met la main sur l'épaule et tente une réconciliation. Il prononce alors quatre mots qui vont tout relancer. La scène est le point où la pièce trouve enfin ce qu'elle cherchait depuis le début — ce que H. 2 appellera « la source ». Problématique : comment une phrase de réconciliation peut-elle devenir la preuve de l'offense ?

Quels sont les mouvements du texte ?

1

L'apaisement, et la phrase de trop

de « Pardonne-moi » à « la vie est là »

Le mouvement s'ouvre sur ce qui devrait clore la pièce : H. 2 s'approche, pose la main sur l'épaule de son ami et demande pardon. Le geste est physique, la parole est simple — tout indique une réconciliation.

La didascalie est d'ailleurs explicite : il l'observe un instant, puis s'approche. Sarraute note le temps de l'hésitation, ce demi-seconde où l'on décide de faire un pas.

H. 2 accompagne son geste d'un aveu qui lui donne raison rétrospectivement : voilà ce que c'est, dit-il, que de se lancer dans « ces explications ». La pièce entière a consisté à expliquer, et il vient de constater que cela ne produit rien de bon.

Il décrit alors ce qu'il voit chez son ami devant la fenêtre — un « abandon », une manière de se fondre dans ce qu'il regarde. C'est un compliment, et il est sincère : H. 2 reconnaît chez H. 1 une capacité de contemplation qu'il admire.

Puis vient la phrase : « pour moi, tu vois… la vie est là… »

Elle est banale, elle est chaleureuse, et elle est immédiatement suivie d'une rupture — « Mais qu'est-ce que tu as ? ». Sarraute place le basculement dans la même réplique : H. 2 n'a pas fini sa phrase que le visage de l'autre a déjà changé.

Le procédé est identique à celui du début de la pièce, et c'est ce qui fait la construction de l'œuvre. Une parole aimable produit une blessure, et celui qui l'a prononcée ne comprend pas ce qu'il a fait. La pièce ne progresse pas, elle recommence à un niveau plus profond.

2

Verlaine, ou la citation involontaire

de la reprise du vers au refus de H. 2

H. 1 réagit non pas au sens de la phrase mais à sa provenance : il complète le vers, l'attribue, et pose la question qui accuse — c'est de Verlaine, n'est-ce pas ?

Le mécanisme est saisissant. H. 2 croyait dire quelque chose ; H. 1 a entendu quelqu'un citer. Et il ne se trompe pas sur la source : les mots appartiennent bien à un vers célèbre.

La défense de H. 2 porte sur l'intention : il n'a pas pensé à Verlaine, il a seulement dit cela, « c'est tout ». Il ne conteste pas le fait, il conteste le projet.

Mais H. 1 refuse la distinction, et son argument est redoutable : la suite du vers « venait d'elle-même », il n'y avait qu'à continuer. Autrement dit, peu importe qu'on ait voulu citer — la citation est là, disponible, et l'oreille la complète toute seule.

La formule qui suit est la clé sociale du passage : « Nous avons quand même fait nos classes. » Elle rappelle une culture commune, une même éducation, un même stock de vers appris par cœur. Deux hommes de ce milieu ne peuvent pas prononcer ces mots innocemment.

Ce que la scène met au jour est donc précis : dans un monde où tout le monde a lu les mêmes livres, on ne peut plus parler simplement. Toute phrase un peu belle est déjà de quelqu'un, et la prononcer revient à se placer.

H. 2 s'affole — « qu'est-ce que j'ai à me défendre comme ça ? » — et la question est juste : il ne sait pas de quoi on l'accuse, et il se défend quand même. C'est exactement la situation où H. 1 se trouvait au premier acte.

Le renversement des rôles est complet, et Sarraute le souligne : H. 1 reprend contre H. 2 l'accusation d'avoir tendu un appât, mot que H. 2 avait employé devant les témoins pour décrire la tournée de conférences. La même image sert successivement aux deux camps.

La pièce démontre ainsi que le mécanisme n'appartient à personne. Ce n'est pas H. 1 qui est condescendant ni H. 2 qui est susceptible : c'est la parole elle-même qui rend les deux positions occupables tour à tour.

3

« La source » : être mis entre guillemets

l'aveu final de H. 2

H. 2 finit par reconnaître qu'on touche au fond : voilà le point, dit-il, « c'est ici qu'est la source ».

Le mot est celui d'une origine, et il consacre la scène : après un procès imaginaire, des témoins convoqués et des dizaines de reconstitutions, la cause première est enfin nommée.

Et cette cause tient dans un signe typographique : « Les guillemets, c'est pour moi. »

La trouvaille est admirable, parce qu'elle donne une forme visible à une opération invisible. Mettre quelqu'un entre guillemets, c'est le citer au lieu de l'écouter, marquer une distance, signaler qu'on ne prend pas tout à fait au sérieux ce qu'il dit.

H. 2 décrit alors le mécanisme complet : dès qu'il se permet de dire une phrase comme celle-là, il se retrouve « enfermé à la section des poètes », rangé parmi ceux qu'on place entre guillemets.

Le vocabulaire est celui de l'enfermement — une section, une catégorie, et l'image finale des fers. On retrouve le champ lexical carcéral qui parcourait déjà le procès imaginaire du début de la pièce, avec ses jurés et son casier judiciaire.

Le classement est donc l'arme véritable. On ne conteste pas ce que H. 2 dit ; on le range, et le rangement suffit à disqualifier. Être appelé « poète » sur ce ton n'est pas un compliment mais une assignation.

Sarraute atteint ici ce qu'elle appelle le tropisme : ce mouvement infime et involontaire qui se produit sous la conversation, avant les mots, et que les mots ne peuvent que trahir. Toute la pièce aura consisté à le rendre visible en le ressassant.

Reste la portée générale, et elle dépasse le cas de deux amis. Ce que la scène décrit est la violence ordinaire de la vie sociale — cette manière dont un ton, une intonation, un guillemet suffisent à assigner quelqu'un à une place. Personne n'a rien dit de blessant, et pourtant quelqu'un a été mis à sa place.

Conclusion et ouverture

Cette scène est le centre de la pièce, et elle en accomplit le programme. Sarraute y reprend le dispositif de l'ouverture — une parole aimable qui blesse, un locuteur qui ne comprend pas — mais en inversant les rôles : c'est H. 1 qui accuse, et H. 2 qui se défend. Le mécanisme se révèle ainsi impersonnel : il n'appartient à aucun des deux caractères, il appartient à la parole. Et la scène nomme enfin l'objet du litige, qui n'était ni une phrase ni un ton mais un signe — les guillemets, c'est-à-dire l'opération par laquelle on cite quelqu'un au lieu de l'écouter, et on le range dans une catégorie qui le disqualifie. Ce que Sarraute donne à voir, c'est qu'on peut détruire une amitié de trente ans sans prononcer un seul mot désobligeant.

Ouverture : La scène se lit avec le début de la pièce, dont elle reprend le mécanisme en inversant les rôles, et avec l'entrée des témoins, où le sens commun se révélait incapable d'entendre ce dont il s'agissait. Le souvenir de la cordée, qui suit immédiatement, apportera la réponse de H. 1 sous forme d'un contre-souvenir. On rapprochera l'usage du vers de Verlaine de la question, très moderne, du cliché : chez Sarraute comme chez Flaubert, la phrase toute faite est ce qui empêche de parler — mais Flaubert la moquait, tandis qu'elle en fait le lieu d'un drame.

Quelles questions de grammaire peut-on poser ?

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

L'interrogation

« Mais qu'est-ce que tu as ? », « Mais pourquoi ? », « Qu'est-ce qui te prend tout à coup ? » Analysez ces interrogations et montrez ce que leur accumulation traduit.

1. « Qu'est-ce que tu as ? »
Type : interrogation partielle.
Forme : locution interrogative « qu'est-ce que », propre au registre courant, qui évite l'inversion. Elle est composée du pronom « que », du présentatif « est-ce » et de « que ».
Fonction : le groupe interroge sur le COD du verbe « as ».
Équivalent soutenu : « Qu'as-tu ? »

2. « Mais pourquoi ? »
Type : interrogation partielle elliptique, réduite au seul adverbe interrogatif. Le verbe et le sujet sont fournis par le contexte.

3. « Qu'est-ce qui te prend tout à coup ? »
Forme : locution « qu'est-ce qui » — à distinguer de la précédente : celle-ci interroge sur le sujet, celle-là sur le COD. Le test est simple : « qui » pour le sujet, « que » pour le complément.

L'anaphore de « mais » ouvre plusieurs de ces questions. La conjonction n'y coordonne rien : elle marque la protestation, l'incompréhension devant un changement inexpliqué.

Ce que l'accumulation traduit. Toutes ces questions sont posées par H. 2, et aucune n'obtient de réponse directe. Il interroge parce qu'il ne comprend pas ce qui vient de se produire.

Effet dans le texte : c'est exactement la position qu'occupait H. 1 au début de la pièce, quand il demandait ce qu'il avait bien pu faire. Les rôles se sont inversés, et l'inversion se lit dans la répartition des interrogations — celui qui questionne est toujours celui qui vient d'être blessé sans le savoir.

La négation

« Je n'ai pas pensé à Verlaine… j'ai seulement dit : la vie est là, c'est tout. » Analysez la négation et la restriction, puis expliquez pourquoi cette défense échoue.

1. La négation : « je n'ai pas pensé », négation totale, locution discontinue encadrant l'auxiliaire au passé composé — jamais le participe.

Le verbe « penser à » se construit avec un complément indirect ; la négation porte sur l'acte mental, non sur la parole.

2. La restriction : « j'ai seulement dit ». « Seulement » est un adverbe restrictif, équivalent de « ne… que ». Il ne nie pas l'énoncé : il en limite la portée.

3. La clausule : « c'est tout » ferme la série et prétend clore la discussion.

La stratégie de défense se lit donc dans la grammaire : nier l'intention (je n'ai pas pensé), puis réduire l'acte à son minimum (j'ai seulement dit).

Pourquoi elle échoue. Parce que l'accusation ne portait pas sur l'intention. H. 1 ne reproche pas à son ami d'avoir voulu citer Verlaine ; il constate que la citation était là et que « la suite venait d'elle-même ».

Or on ne peut pas nier ce dont on n'est pas l'auteur. La défense de H. 2 est construite contre un reproche qu'on ne lui fait pas — elle est grammaticalement irréprochable et sans objet.

Effet dans le texte : c'est le mécanisme central de la pièce. On ne peut pas se défendre d'un tropisme, parce qu'il ne relève ni du vouloir ni du dire. Toute défense le confirme au lieu de le dissiper — et c'est pourquoi la scène ne peut pas se dénouer.

Les propositions subordonnées

« Dès que je regarde par la fenêtre, dès que je me permets de dire « la vie est là », me voilà aussitôt enfermé à la section des « poètes ». » Analysez la construction de cette phrase.

Deux subordonnées conjonctives circonstancielles de temps, coordonnées par juxtaposition et toutes deux antéposées :

— « Dès que je regarde par la fenêtre »
— « dès que je me permets de dire… »

La locution « dès que » marque la simultanéité immédiate : l'action de la principale suit sans aucun délai. Le mode est l'indicatif, et le temps le présent, ici à valeur d'habitude — il ne s'agit pas d'une fois mais de chaque fois.

La répétition de la locution n'est pas obligatoire — on aurait pu écrire « dès que… et que… ». La reprendre est un choix de style oral, qui martèle.

La principale : « me voilà aussitôt enfermé ». Construction avec le présentatif « voilà » précédé du pronom « me ». Il n'y a pas de verbe conjugué : « enfermé » est un participe passé employé comme attribut.

Effet dans le texte : la structure produit un automatisme. Deux conditions énoncées au présent d'habitude, une conséquence immédiate marquée par « aussitôt » — la phrase décrit un mécanisme qui se déclenche sans délai et sans exception.

Et l'absence de verbe conjugué dans la principale accentue l'effet : rien n'agit, le résultat est simplement là. H. 2 ne dit pas qu'on l'enferme, il dit qu'il se retrouve enfermé — la tournure supprime l'agent, comme le classement social qu'elle décrit.

L'entretien (2ᵉ partie, 8 min)ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur Pour un oui ou pour un non

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