Explication linéaire · Nathalie Sarraute

L'entrée de H. 3 et F. (les témoins)

Pour un oui ou pour un non — parcours « Théâtre et dispute »

Texte non reproduit : <b>L'entrée de H. 3 et F.</b> : de « Il y a de braves gens… » jusqu'au récit de la souricière (« j'aurais été pris et conduit… »). <b>Œuvre sous droits — le texte n'est pas reproduit ici</b> : l'analyse cite court, comme l'autorise le droit de citation. Ouvre ton édition à la scène des voisins.

Introduction

Depuis le début de la pièce, deux hommes se disputent seuls, sans témoin et sans arbitre. Excédé, H. 2 finit par appeler les voisins de palier — un couple, désigné dans le texte par les sigles H. 3 et F. — pour qu'ils tranchent. L'idée paraît raisonnable : faire venir des gens de bon sens pour juger une affaire de mots. Elle est en réalité désastreuse, et Sarraute le savait avant d'écrire la scène. Problématique : que se passe-t-il quand on convoque le sens commun pour juger ce qui, par définition, lui échappe ?

Les mouvements du texte

1

Des jurés recrutés sur le palier

l'appel aux voisins et leur récusation immédiate

L'entrée des témoins est préparée par un portrait, et ce portrait dit déjà tout. H. 2 les présente comme « des gens très bien… tout à fait de ceux qu'on choisit pour les jurys », puis résume en trois mots : « Intègres. Solides. Pleins de bon sens. »

Trois adjectifs, trois phrases nominales, aucun verbe. Cette parataxe imite la fiche d'un dossier, la case cochée d'un formulaire. Sarraute ne décrit pas des individus : elle décrit une fonction, exactement comme les personnages de sa pièce n'ont pas de nom mais un sigle.

Le lien avec ce qui précède est immédiat. Dans la première partie, H. 2 racontait son procès imaginaire devant « les jurés des cours d'assises ». Le voici qui convoque, sur son palier, des jurés réels. La métaphore judiciaire descend dans la scène : ce qui n'était qu'une image devient une audience.

Or les jurés commencent par se récuser : « nous n'avons aucune compétence. » La formule est de la langue du droit — l'incompétence d'un tribunal est son incapacité juridique à connaître d'une affaire. Les témoins déclarent donc le litige hors de leur ressort avant même de l'avoir entendu.

Ils s'assoiront pourtant, et ils jugeront quand même. C'est le premier effet comique de la scène, et il est cruel : le bon sens ne s'abstient jamais. Il commence par dire qu'il n'y connaît rien, puis il donne son avis.

Sarraute installe ainsi un théâtre dans le théâtre. La scène devient un prétoire improvisé où l'on plaide, où l'on résume, où l'on interrompt. Le lecteur, jusque-là seul spectateur du conflit, se voit soudain représenté sur le plateau par deux personnages qui, comme lui, arrivent en retard et ne comprennent rien.

2

Le verdict du bon sens : « pour le moins excessif »

de « je lui ai parlé sur un ton condescendant » à « Chacun sa vie »

H. 1 résume l'affaire à sa manière — « je lui ai, paraît-il, parlé sur un ton condescendant… » — et il faut noter l'incise. Le petit « paraît-il » rejette l'accusation sur autrui : ce n'est pas un fait, c'est un dire. En quatre syllabes, H. 1 se met hors de cause devant le jury.

H. 2 l'entend immédiatement et proteste : « Pourquoi le dis-tu comme ça ? Avec cette ironie ? » Le dispositif de la pièce se répète en miniature. Ce n'est plus « c'est bien… ça » mais le résumé de « c'est bien… ça » qui devient à son tour un objet de litige, pour la même raison : la manière de le dire.

Sarraute place ici une didascalie remarquable : « EUX, silencieux… perplexes… hochant la tête… » Les témoins sont désignés par un pronom collectif — EUX, en capitales — et non plus par leurs sigles. Ils ont cessé d'être deux personnes pour devenir un bloc, une opinion. Les points de suspension étirent leur silence : le jury délibère.

Le verdict tombe, énoncé par F. : « En effet… ça paraît… pour le moins excessif… juste un ton condescendant… » On observera les précautions — trois séries de points de suspension, la locution atténuante « pour le moins », l'adverbe minimisant « juste ». Le bon sens ne condamne pas : il évalue une proportion. Le grief n'est pas faux, il est disproportionné.

Et pourtant une fêlure apparaît, du côté de H. 3 : « Mais vous savez, la condescendance, parfois… » L'adverbe est laissé en suspens, la phrase reste inachevée. Quelque chose a été touché chez lui — une humiliation ancienne, jamais dite. H. 2 s'en empare aussitôt : « Ah ? vous comprenez ? »

H. 3 se rétracte immédiatement, et par deux fois : « Enfin… je n'irais pas jusqu'à ne plus revoir, mais… », puis « Je n'irai pas jusqu'à dire ça… » Le conditionnel puis le futur encadrent le même refus. Le témoin a entrevu le tropisme, l'a reconnu — et l'a nié dans la seconde. Toute la scène tient dans ce mouvement de retrait.

Suit l'explication de H. 2 sur sa position : « jamais je ne cherchais à m'installer sur ses domaines… dans ces régions qu'il habite… Je ne joue pas le jeu. » Le vocabulaire est spatial : la réussite sociale est un territoire, et lui reste dehors. H. 1 traduit dans la langue commune — « tu t'es toujours tenu en marge » — et H. 3 achève le travail d'un mot : « Un marginal ? »

Le nom commun tombe comme une étiquette. C'est la fonction propre du sens commun dans la pièce : classer. Là où H. 2 décrivait une position intime et sans nom, on lui colle une catégorie sociologique. H. 1 s'empresse d'ailleurs de rassurer le jury sur la solvabilité de l'accusé : « il a toujours gagné sa vie… il n'a jamais rien demandé à personne ».

F. conclut par la formule la plus banale possible : « C'est bien normal. Chacun sa vie, n'est-ce pas ? » Un proverbe, plus une question rhétorique qui n'attend pas de réponse. Le cliché referme le débat en feignant de l'ouvrir — et c'est précisément contre cette langue toute faite que Sarraute a écrit toute son œuvre.

3

La souricière : quand le tropisme devient récit

de « il a disposé une souricière » à « j'aurais été pris »

Reste à H. 2 à prouver sa cause. Il tente alors ce qui paraissait impossible : raconter un tropisme, lui donner la forme d'une histoire avec un décor, des acteurs et un dénouement.

Il choisit pour cela une métaphore filée : « il m'a tendu un piège… il a disposé une souricière. » Le mot est concret, domestique, presque comique — et il transforme l'invisible en objet. Sarraute donne enfin à voir ce qui n'était qu'un mouvement intérieur.

La réaction des témoins est immédiate et collective : « TOUS : Une souricière ? » Puis F. rit et lance : « Une souricière d'occasion ? » Le calembour est excellent — il joue sur les deux sens du mot occasion, la circonstance favorable et l'objet de seconde main.

Mais ce rire est un refus d'écouter. En prenant la métaphore au pied de la lettre, F. la ramène au niveau des objets, c'est-à-dire du dérisoire. H. 1 doit intervenir pour défendre son adversaire : « Non, ne riez pas. Il parle sérieusement, je vous assure… » Renversement admirable : l'accusé est le seul à prendre l'accusateur au sérieux.

Le récit se déploie alors, et il est d'une précision remarquable. H. 2 félicite H. 1 pour sa promotion ; H. 1 mentionne les voyages qu'elle lui permet ; H. 2 avoue s'être « avancé plus loin que je ne le fais d'ordinaire », avoir « marqué comme une nostalgie ». Le vocabulaire reste spatial — on s'avance, on sort de chez soi. Et H. 1 propose aussitôt de lui obtenir « une tournée de conférences ».

Le verdict du jury est instantané : « Eh bien, je trouve ça gentil… » — et H. 1 le relaie : « Ce n'était pas gentil ? » L'adjectif est répété comme une évidence. Il faut voir ce qu'il fait : il déplace le débat sur le terrain des intentions, où H. 1 est irréprochable, alors que H. 2 parle du terrain des effets, où il est écrasé.

La didascalie qui répond est réduite à un souffle : « H. 2 gémit : Oh ! » Une interjection, un verbe de plainte animale. C'est l'aveu que le langage articulé ne suffit plus. Et il enchaîne : « À quoi bon continuer ? Je n'y arriverai pas. »

Il continue pourtant, et livre la démonstration la plus nette de la pièce. Deux branches, énoncées comme un dilemme. Refuser — « Non, vois-tu, moi les voyages… et surtout dans ces conditions… non, ce n'est pas pour moi » — et alors, dit-il, « ainsi je restais dehors ». Ou accepter : « je pouvais me laisser tenter, m'approcher de l'appât, le mordre », remercier, se dire heureux — « et j'aurais été pris ».

Trois verbes empruntés au piège : s'approcher, mordre, être pris. La gradation mime la mécanique du ressort. Et le raisonnement est imparable : dans les deux cas, H. 2 perd. S'il refuse, il se condamne à rester dehors ; s'il accepte, il entre dans la dépendance de celui qui a le pouvoir de donner.

Ce que la générosité contient de domination se trouve ainsi mis au jour. Le cadeau oblige, et l'obligation classe. Ce n'est pas H. 1 qui est méchant — il ne l'est pas, et il ne le sait pas : c'est la structure même du don qui installe une hiérarchie.

Le résultat, sur le plan dramatique, est un échec. Les témoins ne comprendront pas davantage, et le procès n'aboutira pas. Mais cet échec est la réussite de la pièce : Sarraute a montré que le tropisme ne peut jamais devenir un argument, parce qu'il faudrait pour cela le traduire dans une langue qui le détruit.

Conclusion

La scène des témoins est le sommet comique de la pièce et sa démonstration la plus rigoureuse. En convoquant H. 3 et F., Sarraute fait monter sur le plateau le sens commun lui-même : celui qui juge sans compétence, qui classe d'un mot (« un marginal »), qui referme d'un proverbe (« chacun sa vie »), qui rit quand il ne comprend pas. Et elle lui donne raison — « pour le moins excessif », c'est objectivement vrai. Le tribunal a raison ; H. 2 aussi. C'est l'impasse exacte que la pièce s'était donnée pour tâche de construire : il n'existe pas de langue commune où le tropisme puisse être plaidé, parce que le prouver supposerait de le faire entendre, et qu'on ne fait entendre qu'à qui a déjà entendu.

Ouverture : La scène rejoint le procès de L'Étranger, où des voisins et des connaissances viennent témoigner sur un homme dont ils ne savent rien, et le condamnent sur des détails. Elle rappelle aussi le mécanisme des jurés du procès imaginaire évoqué par H. 2 dans la première partie de la pièce : entre le tribunal fantasmé et les voisins de palier, il n'y a aucune différence de nature. Enfin, la conception du langage que Sarraute met en scène — une parole où l'essentiel se joue sous les mots — la rapproche du théâtre de Beckett et d'Ionesco, à cette différence près que chez elle le langage ne tourne pas à vide : il travaille, et il blesse.

Les questions de grammaire

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

La négation

« Je n'irais pas jusqu'à ne plus revoir. » Analysez les négations de cette réplique de H. 3, puis expliquez ce que cette accumulation révèle du personnage.

Deux négations superposées, portant sur deux verbes différents.

1. « je n'irais pas » : négation totale, locution discontinue « ne… pas » encadrant le verbe conjugué « irais ». Le verbe est au conditionnel présent, à valeur d'atténuation — H. 3 ne dit pas ce qu'il fait, mais ce qu'il ferait, ce qui l'engage beaucoup moins.

2. « ne plus revoir » : négation portant sur l'infinitif. Les deux éléments se placent alors ensemble devant le verbe (« ne plus revoir » et non « ne revoir plus »). L'adverbe « plus » est une négation temporelle : il nie la répétition future d'une action qui a eu lieu.

Point de langue : la locution « aller jusqu'à + infinitif » exprime le degré extrême. Niée, elle marque donc une limite que l'on refuse de franchir.

Ce que cela révèle : H. 3 vient d'admettre quelque chose — « la condescendance, parfois… » — et se rétracte aussitôt. La double négation lui permet de reconnaître le grief tout en refusant la conséquence : oui, la condescendance blesse ; non, cela ne justifie pas une rupture.

La conjonction « mais » qui clôt la réplique, laissée en suspens, achève le mouvement : H. 3 sent quelque chose qu'il ne veut pas formuler. Il répétera d'ailleurs le refus deux répliques plus loin — « Je n'irai pas jusqu'à dire ça » —, cette fois au futur, donc plus fermement. Le témoin s'est ressaisi.

L'interrogation

« Une souricière ? » — « Un marginal ? » Identifiez le type de ces interrogations et montrez leur rôle dans la scène.

Type : ce sont des interrogations totales (elles portent sur l'énoncé entier et appelleraient un « oui » ou un « non »), formées par la seule intonation — aucun mot interrogatif, aucune inversion, aucune locution « est-ce que ». Seul le point d'interrogation les note à l'écrit. Registre oral, familier.

Particularité : ce sont des phrases nominales — un groupe nominal sans verbe. Elles reprennent en écho le mot que l'interlocuteur vient de prononcer : on parle d'interrogation en écho (ou interrogation par reprise).

Rôle dans la scène : ces reprises sont le signe d'une incompréhension. Le témoin ne demande pas une information : il répète le mot parce qu'il ne parvient pas à le loger dans son vocabulaire. « Une souricière ? » est prononcé par TOUS — didascalie collective — ce qui marque l'unanimité du sens commun face à la métaphore.

Effet : l'interrogation en écho isole le mot et le rend suspect. En le détachant, elle le prive de son contexte et le livre au ridicule — ce que F. accomplit aussitôt par son jeu de mots : « Une souricière d'occasion ? »

« Un marginal ? » fonctionne à l'inverse : H. 3 ne rejette pas le mot, il en propose un. La question sert à classer — à ranger H. 2 dans une catégorie sociale connue. Dans les deux cas, l'interrogation est l'outil par lequel le bon sens ramène l'inouï au déjà-su.

Les propositions subordonnées

« Il veut à toute force m'attirer là-bas, chez lui : il faut que j'y sois avec lui, que je ne puisse pas en sortir. » Analysez les subordonnées, puis récrivez la phrase en exprimant le but par une subordonnée circonstancielle.

Deux subordonnées conjonctives complétives, introduites par « que » et juxtaposées (la seconde ne reprend pas la principale « il faut ») :

— « que j'y sois avec lui »
— « que je ne puisse pas en sortir »

Fonction : elles dépendent du verbe impersonnel « il faut ». On les analyse comme sujets réels (ou sujets logiques) — le pronom « il » n'étant qu'un sujet grammatical vide.

Mode : le subjonctif (« sois », « puisse »), imposé par le verbe « falloir », qui exprime la nécessité et non le constat. Attention à la forme « puisse » : subjonctif présent irrégulier de pouvoir.

Point de méthode : ne pas confondre ces complétives avec des relatives. Le « que » est ici une conjonction de subordination — il n'a aucune fonction dans la subordonnée. Dans une relative, « que » serait un pronom et occuperait une fonction (COD, le plus souvent).

Récriture avec une circonstancielle de but : « Il veut à toute force m'attirer là-bas, chez lui, pour que je ne puisse plus en sortir. » — subordonnée conjonctive circonstancielle de but, introduite par la locution « pour que », au subjonctif (le but est toujours visé, jamais constaté). Variantes : « afin que », « de sorte que » (+ subjonctif au sens du but).

Ce que la récriture change : la version de Sarraute juxtapose deux exigences sans les hiérarchiser — le rythme est celui de l'obsession, chaque « que » remontant comme une reprise. La récriture, elle, subordonne et introduit une intention : elle transforme un mouvement ressenti en projet délibéré. Or c'est précisément ce que H. 2 ne parvient jamais à prouver — que H. 1 voulait le piéger. La grammaire dit ici ce que la scène démontre : passer du tropisme à l'intention, c'est déjà déformer.

L'entretien (2ᵉ partie, 8 min)ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur Pour un oui ou pour un non

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