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Explication linéaire · Nathalie Sarraute

Le souvenir de la cordée — le contre-procès

Pour un oui ou pour un non — parcours « Théâtre et dispute »

Texte non reproduit : <b>Le souvenir de l'alpinisme dans le Dauphiné</b> : de « il y a des scènes dont je me souviens » au retournement sur « C'est biiien… ça ». <b>Œuvre sous droits — le texte n'est pas reproduit ici</b> : l'analyse cite court, comme l'autorise le droit de citation. Ouvre ton édition à cette scène.

Introduction et problématique

H. 2 vient d'admettre qu'on tenait enfin « la source » : il se sent placé entre guillemets, rangé parmi les « poètes ». C'est alors que H. 1, pour la première fois de la pièce, cesse de se défendre et attaque. Il produit à son tour un souvenir — une ascension dans le Dauphiné, vingt ans plus tôt. La scène est la seule où l'accusateur devient accusé, et elle prépare le retournement le plus fort de l'œuvre. Problématique : que se passe-t-il quand la victime d'une condescendance se découvre l'avoir exercée la première ?

Quels sont les mouvements du texte ?

1

Le contre-souvenir : H. 1 passe à l'attaque

de « il y a des scènes dont je me souviens » à l'ascension

H. 1 ouvre par une formule prudente — il concède qu'on ne tient peut-être pas encore le point, mais qu'on « s'approche ». Le vocabulaire reste celui de l'enquête, qui gouverne toute la pièce.

Puis il annonce son propre grief : « puisque nous en sommes là, il y a des scènes dont je me souviens ». La subordonnée « puisque nous en sommes là » signale un seuil franchi — on a déjà tant dit qu'il n'y a plus de raison de se retenir.

Le geste est capital dans l'économie de l'œuvre. Depuis le début, H. 1 se défendait : il n'avait rien dit, rien voulu, rien senti. Le voici qui produit une pièce à conviction — et la pièce devient un procès à deux instructions.

La précision du souvenir contraste avec le flou du grief initial. On avait « c'est bien… ça », trois mots sans date ; on a maintenant un lieu — le Dauphiné —, un sommet, une expédition, un effectif : cinq personnes, « nous deux, deux copains et un guide ».

Cette exactitude n'est pas gratuite. Elle donne à l'accusation de H. 1 une consistance que celle de H. 2 n'avait jamais eue, et elle rééquilibre la scène : voilà enfin un fait vérifiable, avec des témoins nommés.

Le cadre de l'alpinisme est choisi avec soin. La montagne est le lieu par excellence de la contemplation admise — on y monte pour voir. Et c'est précisément là que le geste de contempler va devenir une faute.

2

La cordée arrêtée : quatre hommes qui attendent

de l'arrêt à l'envie de tuer

Le récit se resserre sur un geste unique : H. 2 s'est arrêté, et « tu as stoppé toute la cordée ».

L'image est le cœur du passage. Une cordée est un groupe d'alpinistes attachés les uns aux autres : le mouvement de chacun engage tous les autres, et l'arrêt d'un seul immobilise l'ensemble. Sarraute tient là une métaphore parfaite du lien social — on ne peut pas s'abstraire d'un groupe auquel on est lié.

Ce que H. 2 a dit alors est rapporté avec sa réserve : « et tu as dit, sur un ton… ». L'aposiopèse — la phrase interrompue — reproduit exactement le procédé du début de la pièce. Ce qui blesse n'est jamais dans les mots, mais dans une intonation qu'on ne peut pas citer.

La proposition elle-même est d'une politesse irréprochable : et si l'on s'arrêtait un instant pour regarder, cela « en vaut tout de même la peine ». Rien à reprocher — sinon que quatre personnes doivent s'immobiliser pour que l'une d'elles contemple.

La réaction de H. 2 est immédiate et révélatrice : « J'ai dit ça ? J'ai osé ? » Le verbe « oser » est un aveu — il reconnaît, vingt ans après, que le geste était une audace, presque une inconvenance.

H. 1 décrit alors l'attente des autres avec deux participes qui font tout : ils étaient là « piétinant et piaffant ». Le second appartient au cheval, et il ravale les alpinistes immobilisés au rang de bêtes qu'on retient.

Et la notation décisive tient dans un signe : pendant ce temps, H. 2 « contemplait » — le mot est placé entre guillemets. Or les guillemets sont exactement ce dont H. 2 se plaignait deux répliques plus tôt. H. 1 lui applique le procédé qu'il vient de lui reprocher, et il le fait sans en avoir l'air.

La violence monte alors très vite. H. 1 avoue avoir rompu le charme d'une phrase toute pratique — dépêchons-nous, nous n'avons pas de temps à perdre. Et H. 2 répond : « J'ai eu envie de te tuer. »

H. 1 renchérit, et il élargit : lui aussi, et tous les autres, qui auraient avoué vouloir le pousser « dans une crevasse ». L'hyperbole est comique et elle est sérieuse — Sarraute mesure ainsi ce qu'un simple décalage de rythme peut produire de rage.

Le mot de la fin revient à H. 2, qui condense tout dans une expression méprisante : ces « cartes postales ». La beauté contemplée est réduite à un cliché de bazar. Chacun sait donc, et depuis longtemps, comment humilier l'autre en une image.

3

Le retournement : « C'est biiien… ça »

la révélation finale

H. 1 porte alors le coup décisif, et il le fait par un détour. Il évoque un moment où H. 2 aurait « repris espoir » — et il le situe : tout à l'heure, devant la fenêtre, quand H. 2 lui a tapoté l'épaule.

Puis il cite : « C'est bien, ça… »

La révélation est vertigineuse, et elle demande d'être comprise lentement. La phrase qui a déclenché toute la pièce — celle dont H. 2 accuse H. 1 depuis le début — vient d'être prononcée par H. 2 lui-même, quelques minutes plus tôt, sur son ami.

H. 2 reprend le mot, incrédule : « C'est bien, ça ? » Et H. 1 confirme avec l'allongement caractéristique — « C'est biiien… ça… » —, cette déformation typographique par laquelle Sarraute note ce que l'écriture ne sait pas noter : l'étirement de la voix.

Il déplie ensuite le contenu de l'intonation, ce qu'aucun personnage n'avait encore fait : voilà un bon petit qui sent le prix de ces choses-là, tout béotien qu'il soit. Le diminutif « bon petit », la condescendance de l'expert envers l'amateur, le mot « béotien » — tout y est.

La structure de la pièce s'éclaire alors entièrement. Ce que H. 2 reprochait à H. 1 n'était pas un acte gratuit : c'était une réponse. Et cette réponse répondait elle-même à une condescendance antérieure, dans la montagne, vingt ans plus tôt.

Il n'y a donc pas d'origine. La question qui ouvrait la pièce — qui a commencé ? — n'a pas de réponse, parce que chaque offense se révèle être la riposte d'une offense plus ancienne. C'est une régression à l'infini, et c'est la découverte la plus dure de l'œuvre.

La réaction de H. 2 le confirme : il s'exclame qu'il avait cru, à ce moment-là, et se demande comment il a pu oublier — puis se reprend aussitôt : il n'avait pas oublié, il le savait, il l'a « toujours su ».

L'aveu est celui d'un savoir refoulé. H. 2 n'ignorait pas qu'il pratiquait lui aussi la condescendance ; il avait seulement organisé de ne pas y penser. Et H. 1 le presse — su quoi ? dis-le — comme un juge d'instruction.

Ce que la scène établit dépasse donc le cas de deux amis. Il n'y a pas d'un côté celui qui blesse et de l'autre celui qui est blessé : les deux positions sont occupées tour à tour par les mêmes personnes, dans une relation qui les tient attachés — comme une cordée.

Conclusion et ouverture

Le souvenir de la cordée est le passage qui fait basculer la pièce d'une querelle en une démonstration. Sarraute y produit trois effets liés. Elle rééquilibre le procès en donnant enfin à H. 1 un grief précis et daté, là où celui de H. 2 restait insaisissable. Elle fait appliquer par H. 1 le procédé même qu'on lui reproche — mettre l'autre entre guillemets —, ce qui prouve que le mécanisme n'appartient à personne. Et surtout, elle révèle que la phrase fondatrice de la dispute était elle-même une riposte : « c'est bien, ça » avait d'abord été prononcé par celui qui s'en plaint. La question de savoir qui a commencé se dissout donc dans une régression sans terme — et c'est pourquoi la pièce ne peut pas se conclure autrement que par le constat, à la dernière page, que ces deux-là ne se réconcilieront jamais.

Ouverture : La scène complète les trois autres textes de la pièce : le début, où le grief est formulé sans être compris ; l'entrée des témoins, où le sens commun échoue à en juger ; et la scène de la fenêtre, où le mécanisme se retourne. La métaphore de la cordée — être attaché à quelqu'un, ne pouvoir ni le quitter ni s'accorder avec lui — éclaire enfin le titre : on rompt « pour un oui ou pour un non » parce qu'on est lié, et que le lien seul rend le rien insupportable. On rapprochera cette réciprocité du portrait d'Euphrosine chez Marivaux : là aussi, l'humiliation est rendue possible par une intimité de longue date.

Quelles questions de grammaire peut-on poser ?

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

L'interrogation

« J'ai dit ça ? J'ai osé ? » et « Su quoi ? Su quoi ? Dis-le. » Analysez ces interrogations et opposez leurs fonctions.

1. « J'ai dit ça ? J'ai osé ? »

Type : deux interrogations totales, formées par la seule intonation — aucune inversion, aucun « est-ce que », seul le point d'interrogation les signale. Registre oral.

Particularité : le locuteur s'interroge sur ses propres actes passés. La question n'est donc pas une demande d'information mais l'expression d'une incrédulité.

Le verbe « oser » employé sans complément — il est fourni par la question précédente — accentue l'ellipse et la vivacité.

2. « Su quoi ? Su quoi ? »

Type : interrogation partielle elliptique, réduite au participe passé et au pronom interrogatif « quoi », COD.

Forme : l'ellipse du sujet et de l'auxiliaire est propre à l'oral vif ; la répétition immédiate marque l'insistance.

L'impératif « Dis-le » qui suit sort de l'interrogation : le pronom COD est postposé et relié par un trait d'union, comme l'exige l'impératif affirmatif.

L'opposition des fonctions. Les premières sont tournées vers soi : H. 2 découvre ce qu'il a fait et n'y croit pas. Les secondes sont tournées vers l'autre : H. 1 exige un aveu.

Effet dans le texte : le passage de l'une à l'autre marque le renversement du rapport de forces. Celui qui accusait se découvre coupable ; celui qui se défendait instruit. Et l'enchaînement question-question-impératif reproduit exactement la mécanique d'un interrogatoire — la métaphore judiciaire qui traverse toute la pièce trouve ici sa forme grammaticale.

Les propositions subordonnées

« Tu nous forçais à nous tenir devant ça, en arrêt, que nous le voulions ou non. » Analysez la construction, en particulier la subordonnée finale.

La principale : « Tu nous forçais à nous tenir devant ça ». Le verbe « forcer » se construit avec « à » + infinitif ; « nous » est COD, et le groupe infinitif est son complément.

« en arrêt » : groupe prépositionnel apposé, qui redouble l'idée d'immobilité. L'expression appartient au vocabulaire de la chasse — un chien est « en arrêt » devant le gibier.

La subordonnée : « que nous le voulions ou non »

Nature : subordonnée conjonctive circonstancielle de concession, construite sur le tour alternatif « que… ou non ».

Mode : le subjonctif (« voulions »), imposé par ce type de concessive. C'est le point à justifier : le tour envisage les deux branches sans trancher, donc il ne peut pas être à l'indicatif.

À rapprocher des tours voisins, tous au subjonctif : « qu'il pleuve ou non », « quoi qu'il arrive », « où que tu ailles ».

Ne pas confondre : ce « que » concessif et le « que » d'une complétive. Ici, la subordonnée ne complète aucun verbe — on peut la supprimer sans rendre la phrase incorrecte.

Effet dans le texte : la concessive dit exactement ce que la métaphore de la cordée dit par l'image — l'impossibilité de se soustraire. Vouloir ou ne pas vouloir ne change rien : on est attaché, donc contraint.

Et le verbe « forcer », appliqué à un homme qui n'a fait que s'arrêter pour regarder, mesure la disproportion sur laquelle la pièce entière est bâtie. Personne n'a contraint personne, et pourtant chacun s'est senti forcé.

La négation

« Mais non, je n'avais pas oublié… je le savais, je l'ai toujours su… » Analysez la négation et montrez ce que la correction révèle.

1. « Mais non » — adverbe de négation en mot-phrase, renforcé par « mais » qui marque la protestation. Il ne porte sur aucun verbe : il refuse en bloc ce qui vient d'être dit.

Particularité : ce que H. 2 refuse ici est sa propre affirmation, formulée une seconde plus tôt (« comment ai-je pu oublier ? »). Il se contredit dans la même réplique.

2. « je n'avais pas oublié » — négation totale, « ne… pas » encadrant l'auxiliaire au plus-que-parfait, temps de l'antériorité dans le passé.

3. « je l'ai toujours su » — proposition affirmative, avec l'adverbe « toujours » qui étend le savoir à toute la durée.

La figure : l'ensemble constitue une épanorthose — le locuteur se reprend et corrige son propre énoncé en cours de parole. Le mouvement va de la question (« comment ai-je pu oublier ? ») à la négation de sa prémisse, puis à l'affirmation inverse.

Ce que la correction révèle. H. 2 n'a pas oublié : il savait, et il savait depuis toujours. Ce qu'il découvre n'est donc pas un fait mais le fait qu'il le connaissait.

Effet dans le texte : la gradation — d'abord l'oubli supposé, puis le savoir, puis le savoir permanent — décrit un refoulement plutôt qu'une amnésie. H. 2 avait organisé de ne pas y penser.

Et c'est ce qui donne à la scène sa dureté finale : il n'a jamais ignoré qu'il pratiquait lui aussi la condescendance qu'il reproche. La négation ne dissipe pas une erreur, elle met au jour une complaisance.

L'entretien (2ᵉ partie, 8 min) ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur Pour un oui ou pour un non →

Les figures de style de ce texte

Ces figures sont nommées dans l'analyse ci-dessus. Chaque fiche en donne la définition, la manière de la repérer et la formulation à employer dans une copie.

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