Le bourgeois de Paris et Saint-Denis (Second Soir)
Entretiens sur la pluralité des mondes — parcours « Le goût de la science »
Introduction
Fontenelle publie les Entretiens en 1686, et le pari est audacieux : exposer l'astronomie copernicienne à un public mondain, sous forme de conversations nocturnes entre un philosophe et une marquise qui n'a aucune formation scientifique. Le Second Soir aborde la question qui va faire le succès du livre — la Lune est-elle habitée ? Le philosophe ne cherche pas à la prouver, ce qu'il ne peut pas ; il cherche à rendre l'hypothèse pensable, ce qui est plus difficile. Problématique : comment une comparaison familière peut-elle déplacer une conviction que les preuves n'atteignent pas ?
Les mouvements du texte
L'hypothèse : une expérience de pensée
de « Supposons » à « voie Saint-Denis de loin »Le passage s'ouvre sur un impératif qui n'est pas un ordre mais une invitation : « Supposons ». La première personne du pluriel associe la marquise à l'opération — elle n'écoute pas une démonstration, elle en est co-auteur.
Ce qui suit est une expérience de pensée, procédé que le siècle suivant portera à sa perfection. On construit une situation fictive, contrôlée, dont on fait varier un seul élément pour observer ce qui s'ensuit. Fontenelle en donne ici l'un des premiers exemples en langue française destiné à un public non savant.
Le choix des lieux est décisif, et il fait tout l'effet. Paris et Saint-Denis : deux villes que la marquise connaît, distantes de deux lieues, l'une visible de l'autre. Rien d'exotique, rien d'abstrait. En transportant la question astronomique dans la banlieue parisienne, Fontenelle la rend manipulable.
La condition posée est pourtant absurde, et il faut le noter : « qu'il n'y ait jamais eu nul commerce entre Paris et Saint-Denis ». Elle est fausse, et chacun le sait — c'est justement ce qui permet de raisonner. On isole artificiellement une variable, exactement comme un physicien supprime les frottements.
Le personnage est choisi avec le même soin : un bourgeois — ni savant ni sot, un homme ordinaire —, « qui ne sera jamais sorti de sa ville », et placé « sur les tours de Notre-Dame ». La position compte : il est en hauteur, il voit loin, il dispose du meilleur observatoire disponible. Son erreur ne viendra donc pas d'un défaut de vue.
Le raisonnement du bourgeois, et sa réfutation
de « on lui demandera » à « d'en être habité »La réponse du bourgeois est donnée au style direct, avec son ton : « il répondra hardiment que non ». L'adverbe est ironique — l'assurance est complète, et elle porte sur ce qu'il ignore.
Son argument est ensuite restitué fidèlement, ce qui est la règle d'une bonne réfutation : « je vois bien les habitants de Paris, mais ceux de Saint-Denis je ne les vois point, on n'en a jamais entendu parler ».
Le raisonnement est parfaitement construit, et c'est ce qui le rend intéressant. Il repose sur deux appuis : le témoignage des sens — je ne vois pas — et le silence de la tradition — on n'en a jamais parlé. Deux critères que le sens commun tient pour décisifs, et qui sont ici tous les deux trompeurs.
Le vice est nommé sans être nommé : le bourgeois conclut de l'absence de perception à l'absence d'existence. C'est un sophisme banal et tenace, celui-là même qui fonde le refus d'admettre ce qu'on ne constate pas.
La réfutation vient d'un tiers anonyme — « il y aura quelqu'un qui lui représentera » — et elle procède en deux temps. D'abord une concession : c'est vrai qu'on ne voit pas les habitants. Puis l'explication : « mais que l'éloignement en est cause ». On ne conteste pas le fait, on en propose une autre lecture.
Suit l'argument positif, fondé sur l'analogie : Saint-Denis « a des clochers, des maisons, des murailles », donc ressemble à Paris, donc pourrait lui ressembler encore « d'en être habité ».
Le raisonnement est celui-là même que l'astronomie emploiera : puisque la Lune présente des reliefs, des ombres et des mers comme la Terre, elle pourrait lui ressembler jusque-là. Fontenelle en montre la forme sur un cas où elle paraît évidente — et il ne dit jamais qu'elle est certaine, seulement qu'elle est recevable.
La résistance du bourgeois est enfin notée avec une précision qui vaut diagnostic : « Tout cela ne gagnera rien sur mon bourgeois, il s'obstinera toujours ». Le verbe déplace la question. Ce n'est plus une affaire de preuve mais de disposition d'esprit — et c'est ce que le livre entier cherche à modifier chez sa lectrice.
La clé : « Notre Saint-Denis c'est la lune »
la phrase finaleLa dernière phrase révèle le sens de tout ce qui précède : « Notre Saint-Denis c'est la lune, et chacun de nous est ce bourgeois de Paris, qui n'est jamais sorti de sa ville ».
La construction est celle d'une clé d'allégorie : deux équivalences posées coup sur coup, avec le présentatif « c'est », qui identifie sans expliquer. Le lecteur comprend rétrospectivement qu'il ne lisait pas une anecdote mais une image.
Le procédé est celui de la fable, et il en a l'efficacité : on adhère au raisonnement tant qu'il porte sur un cas indifférent, et l'on se trouve engagé lorsqu'on découvre qu'il portait sur soi.
Le mot décisif est le possessif et le pronom : « Notre Saint-Denis », « chacun de nous ». Fontenelle ne dit pas « vous êtes ce bourgeois », ce qui serait une attaque ; il s'inclut. La leçon d'humilité vaut aussi pour celui qui la donne — et elle passe d'autant mieux.
La reprise de « qui n'est jamais sorti de sa ville », mot pour mot, referme le paragraphe sur sa formule initiale. Mais elle a changé de sens en chemin : appliquée au genre humain, la ville devient la Terre, et notre situation apparaît pour ce qu'elle est — celle d'observateurs enfermés, qui prennent les bornes de leur perception pour celles du monde.
Reste à mesurer la portée du geste. Fontenelle ne démontre rien : il retire à son lecteur le droit d'être sûr. Et il opère ce déplacement sans une formule savante, sans un chiffre, sans une équation — par une comparaison qu'une marquise du XVIIe siècle pouvait vérifier depuis sa fenêtre.
C'est en cela que le texte appartient à la littérature d'idées autant qu'à la science. Ce qu'il enseigne n'est pas une thèse d'astronomie, c'est une manière de tenir ses certitudes : celle qui consiste à se demander, avant de nier, si l'on ne serait pas simplement trop loin pour voir.
Conclusion
Ce court paragraphe est un modèle de vulgarisation, au sens le plus exigeant du mot. Fontenelle n'abaisse pas la science au niveau de son public : il choisit un raisonnement — l'analogie — que son public peut conduire lui-même, et le lui fait exécuter sur un cas familier avant d'en révéler l'enjeu. Trois procédés y concourent : l'expérience de pensée, qui isole une variable dans une situation contrôlée ; le personnage-repoussoir, dont l'obstination désigne l'attitude à ne pas avoir ; et la clé finale, qui transforme une anecdote en miroir. Ce que le texte obtient n'est d'ailleurs pas une conviction mais une disposition — non pas croire que la Lune est habitée, mais cesser de trouver l'idée ridicule. C'est exactement le travail que fait une œuvre de littérature d'idées : non pas prouver, mais rendre pensable.
Les questions de grammaire
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
Les propositions subordonnées
« Supposons qu'il n'y ait jamais eu nul commerce entre Paris et Saint-Denis, et qu'un bourgeois de Paris, qui ne sera jamais sorti de sa ville, soit sur les tours de Notre-Dame. » Analysez les subordonnées et justifiez les modes.
Deux subordonnées conjonctives complétives, coordonnées par « et », toutes deux COD du verbe « Supposons » :
— « qu'il n'y ait jamais eu nul commerce entre Paris et Saint-Denis »
— « et qu'un bourgeois de Paris […] soit sur les tours de Notre-Dame »
Mode : le subjonctif (« ait eu », « soit »). Il est imposé par le verbe « supposer », qui présente le fait comme envisagé et non comme réel. C'est le point à justifier : à l'indicatif, on affirmerait ; au subjonctif, on pose une hypothèse de travail.
Une relative enchâssée : « qui ne sera jamais sorti de sa ville », introduite par le pronom relatif « qui », sujet, antécédent « un bourgeois de Paris ». Elle est déterminative — elle restreint le personnage, on ne peut pas la supprimer.
Le temps de la relative mérite attention : futur antérieur (« sera sorti ») là où l'on attendrait un présent. Il envisage le parcours du personnage comme achevé au moment de l'expérience — une manière de dire « qui, à ce moment-là, n'aura jamais quitté Paris ».
La négation : « n'y ait jamais eu nul commerce » cumule « ne », « jamais » et le déterminant négatif « nul ». Ce renforcement, admis en français classique, serait aujourd'hui redondant : on écrirait « qu'il n'y ait jamais eu de commerce ».
Effet dans le texte : tout le dispositif de l'expérience de pensée tient dans ce subjonctif. Il autorise à poser une condition que chacun sait fausse — il y a évidemment commerce entre Paris et Saint-Denis — sans que le texte devienne pour autant mensonger. La grammaire ouvre un espace où l'on peut raisonner sur ce qui n'est pas.
La négation
« je vois bien les habitants de Paris, mais ceux de Saint-Denis je ne les vois point, on n'en a jamais entendu parler ». Analysez les négations et montrez ce qu'elles révèlent du raisonnement.
Deux négations, de valeurs différentes.
1. « je ne les vois point » — négation totale, locution discontinue « ne… point » encadrant le verbe conjugué. « Point » est plus emphatique que « pas » et appartient au registre soutenu ; il était courant au XVIIe siècle. Le pronom COD « les » se place entre « ne » et le verbe.
2. « on n'en a jamais entendu parler » — négation temporelle par l'adverbe « jamais », employé sans « pas ». Aux temps composés, la négation encadre l'auxiliaire : « n'a jamais entendu », et non « n'a entendu jamais ».
Le pronom « en » reprend « les habitants de Saint-Denis » et évite la répétition.
À noter, la construction de la phrase : « ceux de Saint-Denis » est disloqué en tête, puis repris par le pronom « les ». Cette dislocation, propre à l'oral, restitue le ton du bourgeois — Fontenelle fait entendre une voix, il ne résume pas une opinion.
Ce que les négations révèlent. Elles portent sur deux choses distinctes, et c'est là tout le vice du raisonnement. La première nie une perception : je ne vois pas. La seconde nie un témoignage : on n'en a pas parlé.
Or le bourgeois en tire une conclusion d'un troisième ordre — l'inexistence : Saint-Denis n'est pas habité. Il glisse de « je ne perçois pas » à « cela n'est pas », ce qui ne suit nullement.
Effet dans le texte : aucune négation ne porte jamais sur l'existence des habitants, et c'est précisément ce que la réfutation exploitera — l'éloignement suffit à expliquer les deux constats sans rien conclure. La faute n'est pas dans ce que le bourgeois nie, elle est dans ce qu'il en déduit.
L'interrogation
« on lui demandera s'il croit que Saint-Denis soit habité comme Paris ». Identifiez la forme de cette interrogation, puis rétablissez-la au discours direct.
Forme : interrogation indirecte. Elle est enchâssée dans la phrase, sans point d'interrogation ni inversion du sujet, et dépend du verbe introducteur « demandera ».
Type : interrogation totale — elle appellerait « oui » ou « non ». C'est ce que signale le mot introducteur « si », propre à l'interrogation indirecte totale.
Fonction : l'ensemble « s'il croit que Saint-Denis soit habité » est COD de « demandera ».
Une complétive enchâssée : « que Saint-Denis soit habité comme Paris », COD du verbe « croit », au subjonctif. Le mode se justifie par le contexte interrogatif : « croire » à la forme affirmative appelle l'indicatif (« je crois qu'il est habité »), mais l'incertitude introduite par la question ramène le subjonctif.
Retour au discours direct : « Croyez-vous que Saint-Denis soit habité comme Paris ? » — ou, en registre courant, « Est-ce que vous croyez que Saint-Denis est habité comme Paris ? ».
Ce qui change dans la transposition :
— le point d'interrogation réapparaît ;
— « si » disparaît au profit de l'inversion ou de « est-ce que » ;
— la personne passe de la 3e à la 2e ;
— le temps du verbe introducteur commande la concordance.
Effet dans le texte : l'interrogation indirecte maintient le philosophe à distance de la scène qu'il raconte. Il ne pose pas la question, il rapporte qu'on la posera — et cette distance est celle de toute l'expérience de pensée, qui doit rester une fiction manipulable et non un dialogue réel. Le procédé grammatical prolonge le subjonctif de « Supposons » : on est dans un monde construit, non observé.