Explication linéaire · Bernard de Fontenelle

Le genre humain vu de la Lune (Second Soir)

Entretiens sur la pluralité des mondes parcours « Le goût de la science »

Pourrions-nous bien nous figurer quelque chose qui eût des passions si folles, et des réflexions si sages ; une durée si courte, et des vues si longues, tant de science sur des choses presque inutiles, et tant d’ignorance sur les plus importantes ; tant d’ardeur pour la liberté, et tant d’inclination à la servitude ; une si forte envie d’être heureux, et une si grande incapacité de l’être ? Il faudroit que les gens de la lune eussent bien de l’esprit, s’ils devinoient tout cela. Nous nous voyons incessamment nous mêmes, et nous en sommes encore à deviner comment nous sommes faits. On a été réduit à dire que les dieux étoient ivres de nectar lorsqu’ils firent les hommes, et que, quand ils vinrent à regarder leur ouvrage de sang-froid, ils ne purent s’empêcher d’en rire.

Introduction

La marquise vient de demander au philosophe s'il croit vraiment qu'il y a des hommes dans la Lune. Sa réponse est nette : non — les différences seraient bien plus grandes qu'entre l'Europe et la Chine. Mais au lieu de décrire les habitants de la Lune, ce qu'il ne peut pas faire, il retourne l'expérience et se demande ce que ceux-là penseraient de nous. Problématique : que devient l'espèce humaine lorsqu'on la décrit du dehors, comme une curiosité ?

Les mouvements du texte

1

Le retournement du point de vue

la question initiale

Le passage s'ouvre sur une interrogation au conditionnel : « Pourrions-nous bien nous figurer quelque chose qui eût… ? » Le mode installe d'emblée un monde hypothétique — on ne décrit pas, on imagine ce qu'on imaginerait.

Le dispositif est celui d'une double fiction, et il faut le déplier pour comprendre l'effet. Nous sommes invités à nous supposer habitants de la Lune, doués de raison mais non humains, et à nous demander si, de là, nous pourrions deviner l'existence d'une espèce comme la nôtre.

L'objet du verbe est significatif : « quelque chose », et non « quelqu'un ». Avant même le portrait, l'humanité est traitée en objet — une curiosité dont on se demande si elle est concevable.

Ce retournement est la grande trouvaille du texte. Le philosophe avait annoncé qu'il ne savait rien des habitants de la Lune ; plutôt que de combler ce vide par une invention, il en fait un poste d'observation. L'ignorance devient une méthode.

On reconnaît là le procédé qui fera la fortune du siècle suivant, et que Montesquieu portera à sa perfection avec ses Persans : pour rendre visible ce que l'habitude a effacé, il faut un regard qui ne sait pas. La différence est que Fontenelle n'a pas besoin de faire voyager qui que ce soit — il suffit d'un point de vue supposé.

2

Le portrait par antithèses

la série des quatre couples

Le portrait est bâti sur une série d'antithèses, quatre couples enchaînés selon un patron rigoureusement constant : « tant de… et tant de… », « si… et si… ».

La régularité du moule produit un effet de catalogue, presque de fiche d'observation : on dirait un naturaliste consignant les caractères d'une espèce nouvelle. Et chaque couple oppose une qualité à un défaut qui la ruine.

Les passions sont dites folles quand les réflexions sont sages : l'homme pense juste et agit mal, ce qui est la définition la plus économique de son malheur moral.

La durée est courte quand les vues sont longues : une vie brève occupée de projets qui la dépassent. C'est le décalage entre l'ambition et la mortalité, qui donnera à Pascal quelques-unes de ses pages les plus dures.

La science porte sur des choses inutiles quand l'ignorance porte sur les plus importantes : on maîtrise l'accessoire et l'on ignore l'essentiel. Le trait vise, sans le nommer, un certain savoir d'érudits — et Fontenelle, secrétaire de l'Académie des sciences, sait de quoi il parle.

L'ardeur pour la liberté se double d'une inclination à la servitude : c'est le paradoxe même que La Boétie avait fait tenir dans un traité entier, et que Fontenelle range ici comme un caractère parmi d'autres.

Le dernier couple est le plus cruel parce qu'il est le plus général : une envie d'être heureux si forte, une incapacité de l'être si grande. Il ne décrit plus un défaut mais une constitution — l'homme est fait pour vouloir ce qu'il ne peut pas obtenir.

Deux remarques de forme s'imposent. L'ensemble tient dans une seule phrase interrogative, dont la longueur mime l'accumulation qu'elle énumère. Et la ponctuation organise la progression par points-virgules, qui séparent les couples sans jamais conclure : la liste pourrait continuer.

L'effet global est celui d'une invraisemblance démontrée. À force d'aligner des contradictions, le texte rend l'espèce humaine littéralement indevinable — et c'est là son argument : nous ne sommes pas seulement inconnus des autres mondes, nous sommes impossibles à déduire.

3

La chute : les dieux ivres

de « Il faudroit que les gens de la lune » à la fin

La phrase qui suit tire la conséquence sur un ton d'euphémisme moqueur : « Il faudroit que les gens de la lune eussent bien de l'esprit, s'ils devinoient tout cela. »

La litote est double. Elle feint de complimenter les habitants de la Lune, et elle mesure en réalité l'absurdité de notre espèce : deviner un être aussi contradictoire demanderait un génie que nul ne possède.

Vient alors le trait qui déplace tout : « Nous nous voyons incessamment nous mêmes, et nous en sommes encore à deviner comment nous sommes faits. »

L'argument est imparable et il ferme la question par la bande. Le bourgeois du passage précédent ne voyait pas Saint-Denis, et l'éloignement l'excusait. Ici, nous nous voyons sans cesse — l'éloignement n'est plus une excuse — et nous ne nous connaissons pas davantage.

La proximité ne vaut donc pas mieux que la distance. Ce n'est plus l'espace qui empêche de connaître, c'est l'objet lui-même qui résiste : nous sommes le sujet le plus disponible et le moins élucidé.

Le passage se referme sur une fable étiologique, présentée comme un aveu collectif : « On a été réduit à dire que les dieux étoient ivres de nectar lorsqu'ils firent les hommes ».

La formule « on a été réduit à » est capitale. Elle ne donne pas la fable pour vraie : elle la donne pour un pis-aller, ce qu'on raconte faute de mieux. L'humanité est si mal faite qu'on a dû inventer une explication humiliante — les dieux n'étaient pas à jeun.

Et la chute ajoute le seul détail qui manquait : « quand ils vinrent à regarder leur ouvrage de sang-froid, ils ne purent s'empêcher d'en rire ».

L'opposition entre l'ivresse de la fabrication et le sang-froid du regard rejoue, sur le mode plaisant, tout le geste du texte : voir son ouvrage à distance, une fois dégrisé. C'est exactement ce que le philosophe demande à la marquise depuis le début.

Reste le rire, et il faut mesurer ce qu'il vaut. Il n'est ni méchant ni désespéré : c'est le rire de qui constate. Fontenelle achève ainsi une page qui pourrait être amère sur une note d'ironie légère — la marque de son style, et ce qui distingue son scepticisme de la sévérité d'un moraliste.

Conclusion

Ce passage est le contrepoint exact du bourgeois de Paris. Là, l'éloignement empêchait de connaître ; ici, la proximité n'y suffit pas davantage. Le texte procède en trois temps — un retournement du point de vue qui fait de notre ignorance un observatoire, une série d'antithèses qui rend l'espèce humaine indevinable, et une fable qui avoue l'échec de toute explication. Ce que Fontenelle obtient n'est pas une thèse sur l'homme mais un déplacement : après cette page, la question « y a-t-il des habitants ailleurs ? » a cessé d'être la plus intéressante, et celle qui la remplace est plus embarrassante — savons-nous seulement ce que nous sommes ?

Ouverture : Le procédé du regard extérieur trouvera sa forme la plus célèbre chez Montesquieu, dont les Persans font de Paris une curiosité, et chez Voltaire, qui reprendra directement l'idée de Fontenelle dans Micromégas — un géant de Sirius y visite la Terre et n'arrive pas à croire que ces atomes pensent. Le portrait par antithèses, lui, vient des moralistes : Pascal décrit l'homme comme un composé de grandeur et de misère, et La Bruyère peint des caractères sur le même patron. La différence tient au ton — chez Fontenelle, le constat ne débouche ni sur l'angoisse ni sur la satire, mais sur un rire.

Les questions de grammaire

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

L'interrogation

« Pourrions-nous bien nous figurer quelque chose qui eût des passions si folles, et des réflexions si sages […] ? » Analysez cette interrogation et expliquez le rôle du mode employé.

Type : interrogation totale — elle porte sur l'énoncé entier et appellerait « oui » ou « non ».

Forme : inversion simple du sujet, le pronom « nous » passant après le verbe et s'y liant par un trait d'union (« Pourrions-nous »). Registre soutenu.

Le pronom réfléchi « nous » du verbe « se figurer » reste devant l'infinitif : « Pourrions-nous bien nous figurer ». Les deux « nous » n'ont pas la même fonction — le premier est sujet inversé, le second complément du verbe pronominal.

Le mode : le conditionnel présent (« pourrions »). Il n'exprime ici ni la politesse ni l'information incertaine, mais l'hypothèse — il dépend de la supposition posée juste avant, « si nous habitions la lune ». C'est la principale d'un système hypothétique dont la subordonnée est restée en amont.

La relative : « qui eût des passions si folles… », introduite par le pronom relatif « qui », sujet, antécédent « quelque chose ». Son verbe est au subjonctif imparfait (« eût »), et c'est le point à justifier : l'antécédent est indéfini et son existence est mise en doute par la question. On dirait de même « je cherche quelqu'un qui sache le latin ».

Attention à ne pas confondre : « eût » (subjonctif imparfait, sans accent circonflexe à la 3e personne du pluriel « eussent ») et « eut » (passé simple). L'accent est ici la seule marque du mode.

Effet dans le texte : une seule phrase interrogative porte les quatre couples d'antithèses, et sa longueur imite l'accumulation qu'elle énumère. Surtout, la forme interrogative n'affirme rien : Fontenelle ne déclare pas que l'homme est contradictoire, il demande si on pourrait l'imaginer. La question laisse au lecteur le soin de conclure — et une conclusion qu'on tire soi-même se conteste mal.

La négation

« ils ne purent s'empêcher d'en rire ». Analysez cette négation, puis expliquez pourquoi elle dit le contraire de ce qu'elle semble dire.

Éléments : négation totale, locution discontinue « ne… pas » — mais réduite ici au seul « ne ».

Point de langue à connaître : l'omission de « pas » n'est pas une faute. Quelques verbes admettent en registre soutenu la négation par « ne » seul : pouvoir, savoir, oser, cesser. On écrit « je ne saurais dire », « il n'ose bouger ». C'est le cas ici avec « ils ne purent ».

La construction : « s'empêcher de » est un verbe pronominal suivi d'un infinitif introduit par « de ». Le pronom « en » reprend l'ouvrage évoqué juste avant.

Pourquoi la phrase dit le contraire de ce qu'elle semble dire. Deux valeurs négatives se superposent : la négation « ne » porte sur « purent », et le verbe « s'empêcher » est lui-même négatif de sens — il signifie « se retenir de ».

Nier une retenue revient donc à affirmer l'acte. « Ils ne purent s'empêcher de rire » signifie « ils rirent », et même « ils rirent irrésistiblement ». La figure porte un nom : c'est une litote — dire moins pour faire entendre plus.

Comparer avec la forme directe : « ils rirent » serait un simple constat. La tournure négative ajoute l'idée que le rire s'est imposé malgré eux, contre leur volonté de dieux.

Effet dans le texte : c'est ce qui rend la chute mordante. Les dieux ne se moquent pas de leur ouvrage par méchanceté ; ils essaient de le regarder sérieusement — « de sang-froid » — et n'y parviennent pas. L'humanité est si mal faite que même ses auteurs ne peuvent la considérer sans rire.

Les propositions subordonnées

« Il faudroit que les gens de la lune eussent bien de l'esprit, s'ils devinoient tout cela. » Analysez les subordonnées et le système qu'elles forment.

Deux subordonnées de natures différentes.

1. « que les gens de la lune eussent bien de l'esprit »
Nature : subordonnée conjonctive complétive, introduite par « que ».
Fonction : sujet réel (ou sujet logique) du verbe impersonnel « il faudroit » — le pronom « il » n'étant qu'un sujet grammatical vide.
Mode : le subjonctif (imparfait, « eussent »), imposé par « falloir », qui exprime la nécessité et non le constat.

2. « s'ils devinoient tout cela »
Nature : subordonnée conjonctive circonstancielle de condition, introduite par « si ».
Mode : l'indicatif imparfait — jamais de conditionnel après « si » dans ce système, c'est la faute classique à éviter.

Le système hypothétique : « si » + imparfait de l'indicatif dans la subordonnée, conditionnel présent dans la principale (« faudroit »). Cette combinaison exprime l'irréel du présent ou le potentiel.

Ce que le mode signifie ici : l'irréel dit que la condition n'est pas remplie — les gens de la Lune ne devinent pas, et ne devineront pas. La phrase n'envisage donc pas une possibilité : elle constate une impossibilité, sous couvert de politesse.

Effet dans le texte : l'ordre des propositions n'est pas indifférent. La conséquence vient d'abord — il leur faudrait bien de l'esprit — et la condition ensuite, rejetée en fin de phrase comme une restriction ajoutée après coup. Cette postposition donne à la phrase son ton de fausse concession : on paraît saluer l'intelligence des habitants de la Lune, et l'on vient de démontrer que rien ne saurait leur suffire.

L'entretien (2ᵉ partie, 8 min)ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur Entretiens sur la pluralité des mondes

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