Pluie et vent sur Télumée MiracleExplication linéaire · Simone Schwarz-Bart

Télumée face à Mme Desaragne

Pluie et vent sur Télumée Miracle — parcours « Tisser les mémoires, habiter le monde »

Texte non reproduit : Extrait : de « Depuis que j'avais pris le rythme de Belle-Feuille » à « et plus intacte il n'y a pas. » <b>Œuvre sous droits — le texte n'est pas reproduit ici</b> : l'analyse cite court, comme l'autorise le droit de citation. Ouvre ton édition à côté et suis les bornes.

Introduction

Télumée, encore adolescente, est entrée comme domestique à l'Habitation Belle-Feuille, chez les Desaragne — une famille de Blancs créoles, descendants des anciens maîtres, qui traitent leur personnel noir comme si l'abolition n'avait rien changé. La scène a lieu un mardi après-midi, autour d'une bassine d'amidon : il s'agit d'empeser les chemises de monsieur. Rien ne se passe. Une femme parle, l'autre se tait. Et pourtant c'est une des scènes les plus violentes du roman. Problématique : comment le silence de Télumée devient-il, dans le récit qu'elle en fait, la véritable prise de parole ?

Les mouvements du texte

1

Le dosage de l'amidon : une leçon qui est un rapport de force

de « Depuis que j'avais pris le rythme de Belle-Feuille » à « j'étais une pierre au fond de l'eau et je me taisais »

Le passage s'ouvre sur un rituel hebdomadaire : « tous les mardis après-midi, elle présidait en personne à l'empesage des chemises de monsieur ». Le verbe « présider » et la locution « en personne » appartiennent au vocabulaire des cérémonies officielles ; ils sont appliqués à une bassine d'amidon. L'ironie n'est jamais commentée par la narratrice — elle est dans le choix des mots.

Le discours de la patronne arrive alors, et il faut immédiatement remarquer sa présentation typographique : pas de guillemets, pas de tiret, une simple suite de points de suspension, et la phrase se coule dans le récit — « … il est si délicat votre patron, trop amidonné ça lui coupe la peau ». C'est le procédé constant du roman : les voix des autres passent par celle de Télumée. Mme Desaragne parle beaucoup, mais elle ne parle jamais qu'à l'intérieur d'un récit qui appartient à sa domestique.

Télumée nomme aussitôt ce qu'elle entend : « J'étais déjà habituée à la tactique, à la musique ». Les deux mots sont admirablement choisis. Le premier est militaire — il y a une stratégie derrière l'aimable leçon de repassage ; le second est esthétique — le discours a une mélodie qu'on reconnaît sans écouter les paroles. Elle a appris à entendre la manœuvre sous la conversation.

Sa réponse est une image du corps : « je prenais ces paroles et m'asseyais de tout mon vaillant poids sur elles, paroles de Blanc, rien que ça ». S'asseoir sur des paroles : le geste est comique, physique, et souverainement méprisant. L'adjectif « vaillant », accolé à « poids », transforme une masse en courage. Et l'apposition finale — « rien que ça » — expédie en trois syllabes tout le discours d'une classe.

Pendant ce temps, Télumée travaille, et son travail est décrit avec une précision de geste : elle ajoute son eau « progressivement », fait couler la pâte entre ses doigts « afin qu'elle voie, estime, juge par elle-même ». Les trois verbes au subjonctif mettent la maîtresse en position de spectatrice appliquée. C'est la domestique qui donne la leçon, sous couvert de la recevoir.

Le décor précise alors le rapport social par la seule géographie de la maison : « Par-devant la maison, le soleil tombait de toutes ses forces sur les bougainvillées, mais de notre côté c'était l'ombre, le vent d'est. » Devant, la façade et les fleurs ; derrière, la véranda de service. Cette maison a un endroit et un envers, exactement comme l'immeuble de Pot-Bouille a un escalier de maître et un escalier de cuisine.

Le mouvement se referme sur deux métaphores qui organisent tout le reste. D'abord le piège : Télumée se tient prête « à se faufiler à travers les mailles de la nasse qu'elle tissait de son souffle ». La nasse est ce panier de pêche où le poisson entre et ne ressort pas — et le verbe employé est « tisser », celui-là même qui donne son titre au parcours. Ici, on tisse un piège : le geste qui transmet la mémoire est aussi celui qui peut enfermer.

Puis l'esquive : « j'étais une pierre au fond de l'eau et je me taisais ». Une pierre ne se laisse pas prendre dans un filet — elle est trop dense, elle tombe au travers. Le silence n'est pas une soumission, c'est une densité.

2

La tirade : le racisme sur le ton de la météo

de « — … Ah, continuait-elle » à « vous vous vautrez dans la fange, et vous riez »

L'entrée en matière est le détail le plus terrible du passage. Mme Desaragne parle « du ton et de l'air de quelqu'un qui regarde le ciel et dit : il va faire beau ». La comparaison météorologique installe le racisme dans le registre de l'évidence tranquille. Il n'y a ici ni colère ni haine affichée : il y a une femme qui énonce ce qu'elle croit être l'ordre du monde, entre deux remarques sur l'amidon.

La tirade avance par interrogations oratoires : « savez-vous au juste qui vous êtes, vous les nègres d'ici ?… », « Mais savez-vous seulement à quoi vous avez échappé ?… ». Ces questions n'attendent aucune réponse — elles servent à occuper la parole. Comme l'interlocutrice se tait, la scène n'est pas un dialogue mais un soliloque : la patronne parle seule, et croit converser.

L'apposition « vous les nègres d'ici » range Télumée dans un collectif. Le procédé traverse toute la tirade : le « vous » n'y désigne jamais une personne, toujours un groupe. C'est le mécanisme même du préjugé — on ne parle pas à quelqu'un, on parle à une catégorie.

Suit une énumération qui réduit une vie à quatre verbes : « vous mangez, vous buvez, vous faites les mauvais, et puis vous dormez… un point c'est tout ». Manger, boire, dormir : les fonctions d'un animal. La formule de clôture, empruntée à la langue parlée, referme la définition comme on claque une porte.

Vient alors l'argument esclavagiste dans sa forme classique : « savez-vous seulement à quoi vous avez échappé ?… sauvages et barbares que vous seriez en ce moment, à courir dans la brousse, à danser nus et à déguster les individus en potée ». L'Afrique fantasmée — sauvagerie, nudité, anthropophagie — sert à présenter la déportation comme un sauvetage. C'est le discours de la « mission civilisatrice », et Schwarz-Bart le fait entendre sans le commenter d'un mot.

Le sommet de l'horreur est grammatical, et tient dans quatre mots : « on vous emmène ici ». Un verbe de promenade pour dire la traite ; un pronom indéfini « on » qui efface tous les responsables ; un présent qui rend l'affaire anodine. La phrase la plus violente du texte est celle qui a l'air le plus banal.

Puis la patronne change de personne : « Combien de coups de bâton ton homme te donne-t-il ?… ». Elle vouvoyait (« votre patron », « dites-moi ma fille ») ; elle tutoie. Ce glissement du « vous » au « tu » n'est pas de la familiarité : c'est le tutoiement qu'on adresse aux enfants et aux inférieurs. Le mépris se marque dans un pronom.

La tirade s'achève sur une frontière posée par les pronoms toniques : « moi, je préférerais mourir, mais vous, c'est ce que vous aimez ». Deux camps, deux natures — et l'idée, insupportable, que la misère serait un goût. Le dernier mot revient à l'image de la boue : « vous vous vautrez dans la fange, et vous riez ». Le rire des dominés est ce que la patronne ne supporte pas, parce qu'il prouve qu'elle ne les a pas atteints.

3

L'esquive : le tambour à deux peaux

de « Je me faufilais » à « et plus intacte il n'y a pas »

La réponse de Télumée ne contient pas un mot adressé à Mme Desaragne. Elle est tout entière un mouvement : « Je me faufilais à travers ces paroles comme si je nageais dans l'eau la plus claire qui soit ».

L'image reprend et retourne celle de la nasse. Le piège était fait de mailles et de souffle ; l'eau où nage Télumée est « la plus claire qui soit ». Le même élément — l'eau — sert d'abord à enfermer, puis à échapper. La comparaison hypothétique (« comme si ») et le subjonctif après le superlatif donnent à la phrase une légèreté qui contredit à elle seule la brutalité de la tirade.

Le corps prend alors toute la place : « sentant sur ma nuque, mes mollets, mes bras, le petit vent d'est qui les rafraîchissait ». Pendant qu'on l'insulte, Télumée sent le vent. Ce n'est pas de l'indifférence : c'est un déplacement de l'attention. Les insultes visent une catégorie ; elle, pendant ce temps, est un corps précis, à un endroit précis, un après-midi de mardi.

Puis vient la formule d'orgueil : « me félicitant d'être sur terre une petite négresse irréductible ». Le mot que la patronne employait comme une insulte est repris et porté comme un titre — c'est exactement le geste que la Négritude accomplira avec ce même mot. L'adjectif « irréductible » appartient au vocabulaire militaire et mathématique : ce qu'on ne peut ni réduire, ni simplifier, ni ramener à autre chose.

L'image centrale est empruntée : « un vrai tambour à deux peaux, selon l'expression de man Cia ». Il faut relever l'incise. La formule qui permet à Télumée de tenir ne vient pas d'elle : elle lui a été donnée par une autre femme. La résistance, dans ce roman, est un héritage — comme la case de Reine Sans Nom, comme les poignets de sa mère. Et l'instrument choisi est un tambour, c'est-à-dire l'objet même de la mémoire africaine et créole.

Le dispositif est ensuite décrit avec une clarté implacable : « je lui abandonnais la première face afin qu'elle s'amuse, la patronne, qu'elle cogne dessus, et moi-même par en dessous je restais intacte ». On notera le détachement de « la patronne », rejeté en apposition après le pronom, comme un mot qu'on laisse tomber derrière soi. Une peau est offerte aux coups ; l'autre reste hors d'atteinte.

Le passage se referme sur un superlatif de langue parlée : « et plus intacte il n'y a pas ». La syntaxe est celle de l'oral, la victoire est totale, et elle est dite sans un mot de triomphe. Mme Desaragne a parlé pendant quinze lignes ; Télumée n'a rien dit — et c'est elle qui conclut.

Conclusion

La scène ne comporte aucune réplique de Télumée, et c'est pourtant elle qui la gagne. Schwarz-Bart construit ce renversement par trois moyens. D'abord la situation d'énonciation : la tirade raciste ne nous parvient que rapportée par celle qu'elle vise, sans guillemets, absorbée dans sa voix — parler dans le récit de l'autre, c'est déjà avoir perdu. Ensuite un réseau d'images cohérent : la nasse et la pierre, l'eau trouble et l'eau claire, le tambour à deux peaux, qui font du silence une technique et non une soumission. Enfin la transmission : la formule qui sauve vient de man Cia, et rappelle que Télumée ne résiste jamais seule. La scène montre ainsi ce que le roman entend par « habiter le monde » — non pas répondre coup pour coup, mais rester intacte.

Ouverture : On peut rapprocher cette scène du « feu des cannes », où Télumée, cette fois dans les champs des mêmes Desaragne, définira le nègre comme « feinteur de première » : la ruse y est à nouveau la forme antillaise du courage. Plus largement, la reprise fière du mot « nègre » annonce le geste de la Négritude chez Aimé Césaire, et la scène du maître qui parle seul devant un subalterne muet traverse toute la littérature de l'esclavage, de Maryse Condé à Patrick Chamoiseau.

Les questions de grammaire

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

L'interrogation

Analysez la phrase de Mme Desaragne : « savez-vous au juste qui vous êtes, vous les nègres d'ici ? »

La phrase emboîte deux interrogations de nature différente, et c'est ce qu'il faut voir en premier.

1. La principale « savez-vous … ? » est une interrogation directe totale : elle appellerait une réponse par oui ou non, et elle est marquée par l'inversion du pronom sujet (« savez-vous »), forme du registre soutenu.

2. « qui vous êtes » est une proposition subordonnée interrogative indirecte partielle, COD du verbe « savez ». Elle est introduite par le pronom interrogatif « qui », qui y exerce la fonction d'attribut du sujet « vous » (le verbe « être » est un verbe d'état). Aucune inversion, aucun point d'interrogation propre : ce sont les deux marques de l'interrogation indirecte.

Le point d'interrogation final ne porte donc pas sur la subordonnée mais sur la principale — faute d'analyse extrêmement fréquente.

« vous les nègres d'ici » est un groupe nominal détaché en apposition, qui reprend et précise le pronom « vous ». Il n'ajoute rien à la construction : il sert uniquement à ranger l'interlocutrice dans une catégorie.

Effet dans le texte : la question n'attend aucune réponse — c'est une interrogation oratoire. Comme Télumée se tait, l'ensemble de la tirade fonctionne en soliloque : Mme Desaragne pose les questions et fournit les réponses. La forme interrogative n'ouvre pas le dialogue, elle occupe la parole et interdit qu'on la prenne.

La négation

Analysez la négation de la phrase finale : « et moi-même par en dessous je restais intacte, et plus intacte il n'y a pas ».

« il n'y a pas » est une négation totale, marquée par la locution discontinue « ne … pas » encadrant le verbe conjugué du tour impersonnel « il y a ».

La construction est la difficulté : le groupe « plus intacte » est antéposé, placé en tête avant la négation. On a affaire à un superlatif d'usage familier — « plus X il n'y a pas » — qui équivaut à « on ne peut pas être plus intacte » ou « il n'y a rien de plus intact ». Le comparatif « plus » y appelle un second terme qui n'est jamais exprimé.

Registre : ce tour appartient à la langue parlée. L'équivalent soutenu serait « et l'on ne saurait être plus intacte ». La différence de registre n'est pas neutre : Télumée conclut la scène dans sa langue à elle, pas dans celle de la patronne.

À distinguer : « je ne restais pas intacte » (négation totale ordinaire), « je ne restais jamais intacte » (valeur temporelle), « je ne restais qu'intacte » (restriction, non négation).

Effet dans le texte : après quinze lignes où la patronne monopolise la parole, Télumée reprend la fin du passage — et elle le fait par une négation qui affirme. Dire « plus intacte il n'y a pas », c'est refuser de se comparer à quiconque : il n'y a pas de degré au-dessus. La grammaire de l'oral donne à cette victoire silencieuse le dernier mot.

Les propositions subordonnées

Analysez « la nasse qu'elle tissait de son souffle », puis « comme si je nageais dans l'eau la plus claire qui soit ».

1. « qu'elle tissait de son souffle » : proposition subordonnée relative, introduite par le pronom relatif « que », COD du verbe « tissait », antécédent « la nasse ». Fonction : épithète de l'antécédent, de valeur déterminative (elle précise de quelle nasse il s'agit). Méthode : rétablir l'ordre canonique — « elle tissait la nasse de son souffle » — pour identifier la fonction du relatif.

2. « comme si je nageais dans l'eau la plus claire qui soit » : le passage emboîte deux subordonnées.

• « comme si je nageais… » est une subordonnée circonstancielle de comparaison à valeur hypothétique, introduite par la locution « comme si ». Règle à connaître : après « comme si », le verbe se met à l'imparfait pour un irréel du présent (« comme si je nageais ») ou au plus-que-parfait pour un irréel du passé (« comme si j'avais nagé »). Jamais de conditionnel — faute classique.

• « qui soit » est une relative, pronom « qui » sujet, antécédent « l'eau la plus claire ». Son verbe est au subjonctif : après un antécédent au superlatif (ou accompagné de « seul », « premier », « unique »), le subjonctif marque que l'énoncé relève de l'appréciation et non du constat.

Effet dans le texte : les deux subordonnées se répondent. La première enferme — la nasse est tissée, maille par maille, par une subordonnée qui accroche son antécédent. La seconde libère — l'hypothétique et le subjonctif ouvrent un espace irréel où Télumée nage. Le même passage passe du filet à l'eau claire sans que le personnage ait prononcé un seul mot.

L'entretien (2ᵉ partie, 8 min)ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur Pluie et vent sur Télumée Miracle

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