Pluie et vent sur Télumée MiracleExplication linéaire · Simone Schwarz-Bart

Le feu des cannes

Pluie et vent sur Télumée Miracle — parcours « Tisser les mémoires, habiter le monde »

Texte non reproduit : Extrait : de « En bas, au fond de la vallée » à « c'est au moins ce qu'il possède, s'il n'a rien. » <b>Œuvre sous droits — le texte n'est pas reproduit ici</b> : l'analyse cite court, comme l'autorise le droit de citation. Ouvre ton édition à côté et suis les bornes.

Introduction

Télumée est seule et sans ressources. Son amie Olympe l'emmène couper la canne pour l'Usine Galba, propriété de ces mêmes Desaragne chez qui elle fut domestique — des descendants d'esclavagistes devenus industriels du sucre. Le roman a été publié en 1972, une génération après la départementalisation de 1946 : la Guadeloupe est française, l'esclavage est aboli depuis plus d'un siècle, et l'on travaille toujours la canne pour les mêmes familles. Problématique : comment le récit d'une simple journée de coupe fait-il d'une exploitation économique une définition de ce que c'est que tenir debout ?

Les mouvements du texte

1

Du panorama à la malédiction

de « En bas, au fond de la vallée » à « plongée au cœur de la malédiction »

Le passage s'ouvre par un plan large, presque cinématographique : « En bas, au fond de la vallée, les champs de cannes ondulaient sous la brise ». La première image du travail forcé est une image de beauté. Le verbe « onduler » fait de la plantation une étendue marine — et cette métaphore de la mer va organiser tout le début du texte.

Les hommes entrent alors dans le cadre, et le registre bascule du côté de l'épopée : « les coupeurs se mettaient en ligne, pour attaquer la vague d'un seul mouvement de cent coutelas ». « Se mettre en ligne », « attaquer » : c'est le vocabulaire d'une charge militaire. Le chiffre « cent » et le singulier « d'un seul mouvement » font des travailleurs un corps unique. Avant d'être des exploités, ils sont une armée.

Le travail des femmes est décrit juste après, avec une précision technique remarquable : les amarreuses « séparaient les flèches, les pailles de fourrage, les tronçons pleins de jus qu'elles ligaturaient hâtivement ». Trois matières triées, trois gestes enchaînés. Schwarz-Bart connaît ce travail et le nomme exactement — c'est ce qui interdit à la scène de tomber dans le pittoresque.

À l'horizon apparaît l'autre personnage du passage : « un petit train sucrier filait à pleine charge vers les hautes cheminées de l'Usine qui rougeoyaient dans le lointain ». L'Usine porte une majuscule — c'est un nom propre, une puissance, presque une divinité. Et ses cheminées « rougeoient » : la forge, l'enfer, le feu que le titre du passage annonce.

Puis, d'une phrase, le point de vue se resserre sur un corps : « Un contremaître me désigna ma tâche et je me trouvai d'un seul coup plongée au cœur de la malédiction. » Deux passés simples, une locution de soudaineté, et le panorama se referme comme un piège.

Le verbe « plonger » prolonge la métaphore marine — on entre dans la canne comme dans l'eau —, mais le mot qui compte est « malédiction ». Il appartient au vocabulaire religieux et n'a rien d'une exagération : il désigne une peine héritée, transmise depuis l'esclavage, que Télumée n'a pas méritée et qui l'attendait. La beauté des premières lignes n'était pas un contresens : c'est le décor où l'on entre, et c'est un décor magnifique.

2

Le corps blessé, le compte de l'Usine

de « Les sabres coupaient au ras du sol » à « passe-passe, deux sous pour un »

La description du travail commence par une série de propositions sans le moindre sujet humain : « Les sabres coupaient au ras du sol et les tiges s'affaissaient, les piquants voltigeaient ». Les outils agissent, les plantes tombent, les épines volent — mais personne ne coupe. Cette syntaxe qui efface les hommes fait exactement ce que le système fait aux hommes.

Le corps ne réapparaît que blessé, et par une énumération volontairement désordonnée : les piquants « s'insinuaient partout, dans mes reins, mon dos, mon nez, mes jambes, pareils à des éclats de verre ». L'ordre des parties du corps ne suit aucune logique anatomique — c'est l'arbitraire même des blessures. La comparaison minérale donne à des fibres végétales le tranchant du verre brisé.

Vient le geste décisif du passage : Télumée avait bandé ses mains, mais « bientôt je rejetai toutes ces bandes, entrai carrément dans le feu des cannes ». L'adverbe « carrément » appartient à la langue parlée, et il porte toute la décision. Renoncer à la protection, ce n'est pas de l'imprudence : c'est accepter la condition, entrer dedans pour de bon.

Le travail est alors dit par des participes présents qui ne s'arrêtent plus : « courant penchée, ficelant penchée, triant et empilant le plus vite possible ». La répétition de « penchée » impose une posture — celle, courbée, de la coupe, qui est la posture des esclaves sur les mêmes terres un siècle plus tôt. Olympe, elle, « y allait de son coutelas comme un homme », comparaison qui dit à la fois l'admiration et l'injustice d'un travail où l'on mesure les femmes à l'aune des hommes.

Puis le texte se met à compter, et le vertige vient des chiffres : « les vingt piles qui constituent une journée, vingt piles de vingt-cinq paquets, dix mille coups de coutelas ». Une journée de travail se convertit en un nombre. Le lecteur n'a pas besoin qu'on lui explique : l'arithmétique suffit.

Contre ces dix mille coups, la paie : « quelques pièces de zinc aux initiales de l'Usine ». Le zinc est un métal sans valeur, et la monnaie porte les initiales de l'employeur — c'est-à-dire qu'elle ne vaut rien ailleurs. Suit l'énumération des marchandises, et il faut compter les occurrences d'un seul mot : « morue sèche, huile, sel, farine France et rhum de l'Usine, mélasse de l'Usine, sucre brut de l'Usine au prix obligatoire de l'Usine ».

L'anaphore referme le cercle : on est payé par l'Usine, en monnaie de l'Usine, pour acheter à l'Usine, au prix de l'Usine. Le salaire ne sort jamais de l'enceinte. C'est un système historiquement attesté dans les plantations, et Schwarz-Bart le démonte sans un mot d'analyse — par la seule répétition d'un nom propre.

La phrase s'achève d'ailleurs sans verbe, dans une accélération qui la disloque : « passe-passe, deux sous pour un ». Deux formules de la langue parlée, l'une empruntée au tour de prestidigitation, l'autre au calcul de marché. L'escroquerie d'un siècle est nommée en cinq mots.

3

L'aguerrissement et la définition du nègre

de « Peu à peu, je me faisais maudite » à « c'est au moins ce qu'il possède, s'il n'a rien »

Le dernier mouvement s'ouvre sur une formule étrange, à la voix pronominale : « Peu à peu, je me faisais maudite ». Non pas « on me maudissait », ni « je devenais malheureuse » : Télumée se fait elle-même maudite, comme on se fait marin ou couturière. La malédiction devient un métier, et l'apprentissage une conversion.

Le signe de cet apprentissage est un possessif : elle entre dans les cannes « avec mon vieux coutelas ». L'outil qui lui avait été « désigné » par un contremaître est devenu le sien. C'est ainsi qu'on mesure la métamorphose — non par un sentiment, mais par un déterminant.

Vient alors la phrase la plus émouvante du passage, et il faut la lire lentement : « je sus que les poignets de petite mère Victoire, ceux qu'elle avait mis au bout de mes bras, étaient de fer ». La force ne vient pas d'elle : elle a été transmise, et le texte va jusqu'à dire que la mère a posé ces poignets au bout de ses bras. Dans un roman qui raconte quatre générations de femmes, l'héritage n'est pas seulement une mémoire — c'est une anatomie.

Le temps est ensuite dit par des horaires, et la précision vaut réquisitoire : on arrive « sur les quatre heures du matin », mais c'est vers neuf heures que le soleil est assez haut pour « transpercer les chapeaux de paille et les robes, les peaux humaines ». La gradation traverse trois épaisseurs, et le mot « peaux » arrive en dernier. Le soleil n'éclaire pas : il perce.

Alors se produit l'image la plus bouleversante du texte : « je transpirais toute l'eau que ma mère avait déposée dans mon corps ». La sueur n'est pas une fatigue, c'est une dépense d'héritage. Ce que la mère avait mis là, le champ de cannes le reprend. Les poignets de fer et l'eau maternelle disent la même chose : le corps de Télumée est le lieu où sa lignée se dépense.

Le passage s'achève sur une définition, annoncée comme une découverte : « Et je compris enfin ce qu'est le nègre ». Le mot injurieux — celui-là même que Mme Desaragne lui jetait — est repris par Télumée pour son compte, et il va servir à formuler non une plainte mais une puissance.

La définition procède par couples : « vent et voile à la fois, tambourier et danseur en même temps, feinteur de première ». Être le vent et la voile, c'est être à la fois la force qui pousse et ce qui la reçoit — donc n'avoir besoin de personne. Être le tambourier et le danseur, c'est donner soi-même le rythme sur lequel on danse. Et le « feinteur » — celui qui ruse — rejoint le tambour à deux peaux de la scène avec Mme Desaragne : la ruse est ici une vertu, pas un défaut.

La dernière proposition tranche entre deux régimes du bonheur : « cette douceur qui tombe du ciel, par endroits, et la douceur qui ne tombe pas sur lui, il la forge ». Il y a ce qu'on reçoit, et il y a ce qu'on fabrique. Le verbe « forger » — celui du feu, de l'enclume, du travail — donne au bonheur le statut d'un ouvrage.

Reste la chute, d'une brièveté parfaite : « et c'est au moins ce qu'il possède, s'il n'a rien ». La phrase reconnaît le dénuement total et, dans le même souffle, nomme une possession que rien ne peut retirer. C'est la réponse du roman à l'Usine : on peut posséder la monnaie, les terres, les prix et jusqu'au salaire — pas cette douceur-là.

Conclusion

L'extrait tient sa force d'un mouvement continu du lointain vers le corps, puis du corps vers une maxime. Le lecteur commence par voir une vallée splendide, entre dans un champ, sent les piquants sous la peau, compte dix mille coups de coutelas, et ressort avec une définition. La dénonciation économique est parfaitement conduite — l'anaphore de « l'Usine » suffit à démonter le système, sans un mot de commentaire —, mais Schwarz-Bart refuse d'en rester à la plainte. Le registre épique (l'armée des coupeurs, les poignets de fer) relève ce que le registre pathétique (les blessures, l'anxiété des vingt piles) avait montré à terre. Et la dernière phrase déplace la question : ce que le roman appelle « habiter le monde », ce n'est pas échapper à la malédiction, c'est forger la douceur qui ne tombe pas.

Ouverture : La comparaison la plus directe est celle de Zola : l'Usine qui paie en jetons, nourrit ses ouvriers de sa propre marchandise et se dresse à l'horizon comme un monstre rougeoyant, c'est le Voreux de Germinal, transposé sous les tropiques. Mais là où Zola conduit à la révolte collective, Schwarz-Bart conduit à une résistance intime, faite de ruse et de douceur — celle-là même que Télumée opposait déjà à Mme Desaragne. On peut enfin rapprocher la définition finale du Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire, où le mot « nègre », retourné, devient le nom d'une fierté.

Les questions de grammaire

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

L'interrogation

Analysez « Et je compris enfin ce qu'est le nègre », puis rétablissez la question directe correspondante.

« ce qu'est le nègre » est une proposition subordonnée interrogative indirecte partielle, COD du verbe « compris ».

Le mot subordonnant est « ce que », forme que prend « qu'est-ce que » dans l'interrogation indirecte. C'est le point à connaître : on dit « je me demande ce que tu veux », jamais « je me demande qu'est-ce que tu veux ».

Fonction du relatif : ici « que » est attribut du sujet « le nègre » (le verbe « être » est un verbe d'état), et le sujet est inversé — « ce qu'est le nègre » et non « ce que le nègre est ». Cette inversion, facultative, appartient au registre soutenu.

Question directe correspondante : « Qu'est-ce que le nègre ? » ou, plus soutenu, « Qu'est le nègre ? » On observe les transformations attendues : apparition du point d'interrogation, de la locution interrogative renforcée, et perte du subordonnant « ce ».

Effet dans le texte : la question n'est jamais posée, elle est résolue. Le passage n'interroge pas une identité, il en donne la définition — et cette définition arrive après trois pages de travail dans les cannes, comme une conclusion arrachée au corps plutôt qu'à la réflexion. Le verbe « compris », précédé de l'adverbe « enfin », transforme une journée de coupe en expérience de connaissance.

La négation

Analysez la négation dans « la douceur qui ne tombe pas sur lui, il la forge », et expliquez la construction de la phrase.

La négation est totale, marquée par la locution discontinue « ne … pas » encadrant le verbe conjugué « tombe ». Elle se trouve à l'intérieur d'une proposition subordonnée relative — « qui ne tombe pas sur lui » —, introduite par le pronom relatif « qui », sujet, antécédent « la douceur ».

La construction est l'essentiel : le groupe « la douceur qui ne tombe pas sur lui » est détaché en tête de phrase, puis repris par le pronom « la » devant le verbe. On appelle ce procédé une dislocation à gauche (ou thématisation). L'ordre non disloqué serait : « il forge la douceur qui ne tombe pas sur lui ».

Registre : la dislocation est un trait de la langue parlée, très fréquent chez Schwarz-Bart, qui fait ainsi entendre l'oralité créole dans une syntaxe française parfaitement correcte.

Piège fréquent : ne pas confondre cette reprise avec un pléonasme fautif. Ici « la » est obligatoire, puisque le groupe nominal détaché n'occupe plus la place du COD.

Effet dans le texte : la phrase oppose deux douceurs et les traite grammaticalement de façon inverse. Celle qui tombe du ciel arrive dans le fil de la phrase, sans effort. Celle qui ne tombe pas doit être posée d'abord, mise en avant, avant qu'un verbe vienne enfin la prendre en charge : « il la forge ». La syntaxe imite le travail — il faut d'abord affronter ce qui manque, et ensuite seulement le fabriquer.

Les propositions subordonnées

Analysez les subordonnées de « pour ne pas être en reste avec les femmes qui s'exécutaient sans une plainte, autour de moi, anxieuses d'arriver aux vingt piles qui constituent une journée ».

Le passage enchâsse trois constructions différentes — un bon exemple de subordination en cascade.

1. « pour ne pas être en reste » : proposition subordonnée infinitive circonstancielle de but, introduite par la préposition « pour ». Point de langue : devant un infinitif, les deux termes de la négation restent groupés avant le verbe — « ne pas être », et non « n'être pas » (tour archaïque).

2. « qui s'exécutaient sans une plainte » : proposition subordonnée relative, pronom « qui » sujet, antécédent « les femmes », fonction épithète. Noter « sans une plainte » : l'article indéfini après « sans » renforce la négation — pas même une seule.

3. « qui constituent une journée » : seconde relative, antécédent « les vingt piles ». Son verbe est au présent alors que tout le récit est au passé : c'est un présent de vérité générale, qui énonce la règle en vigueur à l'Usine, indépendamment du moment raconté.

À signaler également : « anxieuses d'arriver aux vingt piles » est une construction infinitive complément de l'adjectif « anxieuses », lui-même apposé à « les femmes ». Ce n'est pas une subordonnée conjonctive — l'analyse doit distinguer les deux.

Effet dans le texte : l'accumulation de subordonnées produit une phrase qui n'en finit pas, exactement comme la journée qu'elle décrit. Et le passage au présent dans la dernière relative fait entrer, au milieu d'un souvenir, la règle immuable de l'Usine : le récit est au passé, l'exploitation est au présent.

L'entretien (2ᵉ partie, 8 min)ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur Pluie et vent sur Télumée Miracle

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