Pluie et vent sur Télumée MiracleExplication linéaire · Simone Schwarz-Bart

La case de Reine Sans Nom

Pluie et vent sur Télumée Miracle — parcours « Tisser les mémoires, habiter le monde »

Texte non reproduit : Extrait : de « La case de Reine Sans Nom était la dernière du village » à « car en plein soleil, j'avais rêvé. » (deuxième partie, « Histoire de ma vie »). <b>Œuvre sous droits — le texte n'est pas reproduit ici</b> : l'analyse cite court, comme l'autorise le droit de citation. Ouvre ton édition à côté et suis les bornes.

Introduction

Nous sommes au seuil de la deuxième partie du roman, celle que Télumée intitule « Histoire de ma vie ». La petite fille vient d'être confiée par sa mère Victoire à sa grand-mère Toussine, que tout le pays appelle Reine Sans Nom. Elles ont marché depuis L'Abandonnée jusqu'à Fond-Zombi, et le soir tombe. La scène qui suit est une scène d'installation — l'enfant découvre une maison d'une seule pièce, un lit, deux chaises, un pot d'eau. Rien, donc. Or c'est de ce rien que le texte va faire un monde. Problématique : comment une case décrite dans son dénuement le plus exact devient-elle, sous le regard de l'enfant, un lieu immense et peuplé ?

Les mouvements du texte

1

Le seuil : entrer dans une forteresse

de « La case de Reine Sans Nom était la dernière du village » à « nous rentrâmes »

La première phrase situe la case et, du même coup, la déplace hors du village : « elle terminait le monde des humains et semblait adossée à la montagne ». Le verbe « terminer » est employé transitivement, ce qui est rare et hardi : la case ne se trouve pas au bout du monde, c'est elle qui le finit. Au-delà, il y a la montagne — c'est-à-dire, dans la géographie du roman, le domaine des morts, des esprits et de man Cia.

Trois verbes disent ensuite le franchissement : Reine Sans Nom « ouvrit la porte », « me fit entrer », et « sitôt que j'eus franchi le seuil ». Le passé antérieur et la locution « sitôt que » collent l'un à l'autre le pas et son effet : il n'y a pas de transition, il y a un basculement. Le seuil est une frontière, et la scène a la forme d'un rite de passage.

L'effet est immédiat : « je me sentis comme dans une forteresse, à l'abri de toutes choses connues et inconnues ». La comparaison est militaire — une case de planches devient une place imprenable — et la formule « connues et inconnues » embrasse la totalité du réel et de l'invisible, avec l'ampleur d'une formule de conte.

Puis la phrase fait un écart admirable : cette forteresse, c'est « la grande jupe à fronces de grand-mère ». En trois mots, la protection passe de l'architecture au vêtement. Ce que l'enfant appelle refuge n'est pas la maison, c'est un corps de femme — et le roman entier tiendra dans ce déplacement.

Suit une série de gestes minuscules, et c'est par eux que le dénuement se dit : Reine Sans Nom allume le fanal, « en baissa la mèche pour économiser le pétrole ». La pauvreté n'est jamais nommée dans ce texte ; elle est déduite d'un geste. Le narrateur ne plaint personne.

Vient la tendresse, et elle est notée avec la même pudeur : elle « m'embrassa furtivement, comme par hasard ». Les deux adverbes disent une affection qui se cache d'elle-même. Chez Schwarz-Bart, l'amour ne se déclare pas : il se surprend.

Le mouvement s'achève sur une présentation en règle : l'aïeule l'emmène « faire connaissance de son porc, de ses trois lapins, de ses poules, du sentier conduisant à la rivière ». L'expression « faire connaissance » est réservée aux personnes, et l'énumération met sur le même plan des bêtes et un chemin. On ne visite pas un lieu, on lui est présenté — la case a des habitants avant d'avoir des meubles.

2

L'inventaire du rien, et le portrait d'une reine

de « Dans la case, un lit de fer » à « cependant que je la contemplais de la sorte »

Le second mouvement fait l'inventaire, et il tient en quelques objets : un lit de fer, une table, « deux chaises, une berceuse de bois naturel, sans vernis ». Le dépouillement est dit deux fois dans le même groupe — bois naturel, puis sans vernis —, comme si la langue vérifiait qu'il ne reste vraiment rien à ôter.

La mesure de l'espace est arithmétique : « À lui seul, le lit occupait la moitié de l'espace ». Une pièce se décrit ici en fractions. C'est la description la plus exacte possible, et la plus sobre : pas un adjectif de pitié.

Le détail décisif est celui du drap. Télumée l'appelle d'abord par une périphrase presque noble — « le drap du pauvre » — puis la réalité arrive : « quatre sacs de farine dont les inscriptions surnageaient, en dépit des nombreuses lessives ». Le verbe « surnager » est une métaphore aquatique : la marque commerciale flotte à la surface du tissu et résiste à tous les lavages. Le monde de l'usine et du commerce imprègne jusqu'au lit où dort l'enfant — on retrouvera cette Usine, en majuscule, dans les champs de cannes.

Un objet fait la transition, et c'est un verbe qui l'annonce : la potiche de terre « trônait au milieu de la table ». Un pot d'argile règne : la royauté est déjà là, dans la vaisselle, avant d'être dans la femme.

Le portrait commence alors, et il s'ouvre sur un aveu de l'enfant : « je me risquai à regarder grand-mère en face, à la contempler sans détours ni ruses, pour la première fois ». Regarder est un risque ; le verbe « contempler » relève de l'adoration. La réciproque suit aussitôt : l'aïeule l'examine « sous toutes les coutures ». L'expression est empruntée au vocabulaire du tissu — dans un roman dont le parcours s'intitule « tisser les mémoires », le lien se noue par un mot de couturière.

Le costume est le cœur du portrait. Reine Sans Nom est habillée « à la manière des négresses à mouchoir », coiffée d'un madras — un signe hérité du temps de l'esclavage, où le foulard était imposé aux femmes noires. Mais le nœud, lui, porte un nom qui est une devise : « à la tout m'amuse, rien ne m'attache ». Le même tissu porte la marque de la servitude et la déclaration d'une liberté. Tout le personnage tient dans ce nœud.

Le visage est décrit par petites touches nominales, sans verbe : « un visage un peu triangulaire, bouche fine, court nez droit, régulier ». Puis les yeux, et c'est la plus belle comparaison du passage : un noir pâli « à la manière d'un vêtement qui a trop passé au soleil et à la pluie ». Une couleur d'œil se décrit par une étoffe usée par les éléments — et le titre du roman n'est pas loin. L'usure n'ôte rien à la verticalité : « Grande, sèche, à peine voûtée », elle « se tenait fière dans sa berceuse ».

3

La case peuplée : le rêve en plein soleil

de « Sous ce regard lointain » à « car en plein soleil, j'avais rêvé »

Le regard de l'aïeule est qualifié par trois adjectifs qui font glisser la scène ailleurs : « lointain, calme et heureux ». Le premier est le plus important — ce regard ne vise pas l'enfant, il porte plus loin qu'elle.

Et l'espace se met alors à bouger : « la pièce me parut tout à coup immense ». C'est le renversement du texte, et il faut le rapprocher de la toute première phrase du roman : « Le pays dépend bien souvent du cœur de l'homme : il est minuscule si le cœur est petit, et immense si le cœur est grand. » Ce qui n'était qu'une maxime au seuil du livre se vérifie ici, dans une pièce unique occupée pour moitié par un lit. L'incipit n'annonçait pas le roman : il en donnait la loi de mesure.

Ce qui remplit la pièce, ce sont des présences : « je sentis que d'autres personnes s'y trouvaient ». Le verbe « sentir » évite soigneusement de voir — le fantastique n'est jamais affirmé chez Schwarz-Bart, il est perçu. Et il ne s'agit pas d'esprits pittoresques : ce sont les morts de la lignée, ceux pour qui l'aïeule est en train de regarder l'enfant.

La phrase qui le formule procède par retrait : « Nous n'étions pas seulement deux vivantes dans une case, au milieu de la nuit, c'était autre chose et bien davantage, me semblait-il, mais je ne savais quoi. » La négation restrictive ouvre au lieu de fermer ; puis l'aveu d'ignorance protège le mystère. L'enfant sent sans comprendre — et le lecteur adulte comprend sans que le texte ait rien affirmé.

La parole de Reine Sans Nom arrive alors, et elle arrive sans guillemets : « … je croyais que ma chance était morte, mais aujourd'hui je le vois bien : je suis née négresse à chance, et je mourrai négresse à chance. » Ce refus des marques typographiques du dialogue est un procédé constant du roman : la voix orale se coule dans le récit sans qu'on l'en sépare. C'est ainsi que Schwarz-Bart fait entendre le créole dans une phrase française.

La formule elle-même est bâtie en chiasme temporel — née / mourrai — et encadre toute une vie par la même expression. L'aïeule ne dit pas qu'elle a eu de la chance : elle dit qu'elle est « négresse à chance », c'est-à-dire que c'est une manière d'être, et non un événement. La venue de l'enfant n'a pas apporté le bonheur, elle a rendu à la vieille femme un bonheur qu'elle croyait mort.

Reste la dernière phrase, qui referme la journée sur un paradoxe : « cette nuit-là fut sans rêves, car en plein soleil, j'avais rêvé. » L'antithèse jour/nuit, le plus-que-parfait qui renvoie la merveille en arrière, et la structure causale (« car ») font tenir en une ligne ce que le passage entier a construit : chez Schwarz-Bart, le merveilleux n'est pas dans le sommeil, il est dans le réel, et il se produit à la lumière.

Conclusion

Le passage est une leçon de description. Schwarz-Bart n'embellit rien — le lit de fer, les sacs de farine, la mèche qu'on baisse pour économiser le pétrole sont d'un réalisme sans concession — et pourtant la pièce finit immense et pleine de monde. Ce renversement tient à trois choses : un regard d'enfant qui perçoit plus qu'il ne comprend, une aïeule dont le costume porte à la fois l'histoire de l'esclavage et une devise de liberté, et une voix orale qui entre dans le texte sans guillemets. La case n'est pas un décor : c'est le premier lieu que Télumée pourra dire sien — et le roman, qui s'ouvrait en affirmant que le pays dépend du cœur, vient d'en administrer la preuve.

Ouverture : On peut rapprocher cette scène de l'incipit du roman, dont elle est la démonstration, et de la case de man Cia, plus haut dans la montagne, où Télumée ira chercher un autre savoir. Plus largement, la case-refuge et la transmission par les femmes traversent toute la littérature antillaise contemporaine — chez Maryse Condé (Moi, Tituba, sorcière noire de Salem) comme chez Patrick Chamoiseau, où l'habitation la plus pauvre est aussi le lieu où se garde la mémoire.

Les questions de grammaire

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

Les propositions subordonnées

Analysez la subordonnée dans « Sitôt que j'eus franchi le seuil, je me sentis comme dans une forteresse ».

« Sitôt que j'eus franchi le seuil » est une proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de temps, introduite par la locution conjonctive « sitôt que » (variante soutenue de « dès que », « aussitôt que »).

Elle est antéposée à la principale et détachée par une virgule — position qui met l'accent sur la frontière franchie avant même de dire ce qui arrive ensuite.

Le point à ne pas manquer, c'est le temps du verbe : « j'eus franchi » est un passé antérieur. Ce temps composé, formé de l'auxiliaire au passé simple et du participe, marque une antériorité immédiate par rapport à la principale (elle-même au passé simple : « je me sentis »). Il ne s'emploie pratiquement que dans ce type de subordonnée temporelle, après « quand », « dès que », « à peine… que ».

Effet dans le texte : le passé antérieur supprime tout intervalle entre le pas et la sensation. L'enfant n'entre pas puis se sent protégée : le sentiment est déjà là quand le pied se pose. La grammaire fabrique le seuil — c'est-à-dire le lieu même du passage entre deux mondes que tout le mouvement décrit.

À signaler aussi : « comme dans une forteresse » n'est pas une subordonnée mais un groupe prépositionnel introduit par « comme » comparatif — aucun verbe à restituer, contrairement aux comparatives elliptiques.

La négation

Analysez la négation dans « Nous n'étions pas seulement deux vivantes dans une case, au milieu de la nuit ».

La négation est marquée par la locution discontinue « ne … pas » encadrant le verbe conjugué « étions », « ne » s'élidant devant voyelle.

Mais elle n'est pas totale, et c'est là toute la finesse : l'adverbe « seulement » restreint sa portée. Ce n'est pas l'être-ensemble qui est nié (elles sont bien deux vivantes dans une case), c'est le fait qu'elles ne soient que cela. On parle de négation partielle ou de portée restreinte.

Comparez les deux énoncés : « Nous n'étions pas deux vivantes dans une case » nierait la scène ; « Nous n'étions pas seulement deux vivantes » l'augmente. Un seul adverbe fait passer du retranchement à l'ajout.

Formes voisines à connaître : « nous n'étions pas que deux vivantes » (même sens, registre plus courant) ; « nous n'étions que deux vivantes » (là, la restriction s'inverse et appauvrit la scène). Le déplacement de « que » change entièrement le sens.

Effet dans le texte : cette négation est le pivot du mouvement. Elle annonce une présence sans la nommer, et la suite de la phrase — « c'était autre chose et bien davantage, mais je ne savais quoi » — refuse de la préciser. Schwarz-Bart n'affirme jamais que les morts sont là : elle se contente de nier qu'il n'y ait que les vivants. C'est ainsi que le merveilleux entre dans le roman sans jamais forcer la croyance du lecteur.

L'interrogation

Le passage ne comporte aucune interrogation. Transformez « Reine Sans Nom ouvrit la porte et me fit entrer dans la petite pièce » en interrogation totale puis partielle, et analysez la construction « me fit entrer ».

Interrogation totale (réponse par oui ou non) : « Reine Sans Nom ouvrit-elle la porte ? » — le sujet étant un groupe nominal, l'inversion est complexe : il reste devant le verbe et se trouve repris après lui par le pronom « elle ». Forme courante : « Est-ce que Reine Sans Nom ouvrit la porte ? »

Interrogations partielles : « Qui ouvrit la porte ? » (sur le sujet) ; « Que fit-elle ? » (sur le COD) ; « me fit-elle entrer ? » (sur le lieu).

Construction de « me fit entrer » : « faire » est employé comme semi-auxiliaire factitif — il exprime qu'on fait accomplir l'action par un autre — et il est suivi de l'infinitif « entrer ». Le pronom « me » est le COD de l'ensemble « fit entrer », et non du seul « entrer » : c'est pourquoi il se place avant le bloc verbal, et non entre les deux verbes.

Point d'accord régulièrement demandé : le participe passé de « faire » suivi d'un infinitif est invariable — « la porte qu'elle a fait ouvrir », jamais « faite ».

Ce que l'absence d'interrogation révèle : Télumée enfant ne pose aucune question de tout le passage, et l'aïeule ne lui en pose pas davantage. La scène est faite de gestes, de regards et d'une parole qui se murmure « tant pour moi que pour elle-même ». La transmission, dans ce roman, ne passe pas par l'échange de questions et de réponses : elle passe par la présence.

L'entretien (2ᵉ partie, 8 min)ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur Pluie et vent sur Télumée Miracle

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