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Le Pont Mirabeau

Apollinaire — devoir entièrement rédigé, au calibre d'une copie de première.

Texte

Sous le pont Mirabeau coule la Seine         Et nos amours     Faut-il qu'il m'en souvienne La joie venait toujours après la peine   5    Vienne la nuit sonne l'heure     Les jours s'en vont je demeure   Les mains dans les mains restons face à face         Tandis que sous     Le pont de nos bras passe 10Des éternels regards l'onde si lasse       Vienne la nuit sonne l'heure     Les jours s'en vont je demeure   L'amour s'en va comme cette eau courante         L'amour s'en va 15    Comme la vie est lente Et comme l'Espérance est violente       Vienne la nuit sonne l'heure     Les jours s'en vont je demeure   Passent les jours et passent les semaines 20        Ni temps passé     Ni les amours reviennent Sous le pont Mirabeau coule la Seine       Vienne la nuit sonne l'heure     Les jours s'en vont je demeure

Guillaume Apollinaire, « Le Pont Mirabeau », Alcools. Poèmes 1898-1913, Mercure de France, avril 1913 — deuxième pièce du recueil, entre « Zone » et « La Chanson du mal-aimé ». Publication antérieure dans le premier numéro de la revue Les Soirées de Paris, février 1912.


Commentaire

Introduction. Le pont dont ce poème porte le nom est un ouvrage de fer, construit entre 1893 et 1896 par les ingénieurs Paul Rabel, Jean Résal et Amédée Alby, qui relie le quartier de Javel à celui d'Auteuil, en aval de Paris, au-dessus des usines de la rive gauche. Quand Apollinaire l'écrit, ce pont a moins de vingt ans : le poème le plus connu de la langue française sur la fuite du temps a pour décor un ouvrage industriel neuf, sans histoire et sans passé. Guillaume Apollinaire (1880-1918), de son vrai nom Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary de Kostrowitzky, né à Rome d'une mère polonaise, est le poète qui fait entrer dans le vers français la ville moderne, l'affiche, l'avion et le téléphone. Alcools, publié au Mercure de France en avril 1913, rassemble quinze ans de poèmes (1898-1913) sans ordre chronologique, et donne à lire, dans un même volume, des chansons d'allure médiévale et le premier grand poème de la modernité urbaine, « Zone ». « Le Pont Mirabeau » y occupe la deuxième place, aussitôt après. Qui : un « je » qui ne se nomme pas, et un « nous » d'amants dont on ne saura ni le nom ni le visage. Où : un pont de Paris, au-dessus de la Seine. Quand : le soir, à l'heure où la nuit tombe et où une horloge sonne. Quoi : un homme regarde couler un fleuve et constate que son amour s'en est allé comme cette eau. Comment un poème qui ne dit que le passage fabrique-t-il, par sa forme, quelque chose qui demeure ? Le texte compose d'abord une élégie du passage, où le décor, le temps et les amants sont emportés du même mouvement ; il construit ensuite une forme qui contredit ce qu'elle énonce, puisqu'elle revient là où le sens dit qu'on ne revient jamais ; il fait enfin du chant lui-même le seul « je » qui demeure.


I — Une élégie du passage, sans décor ni visages. Un poème où le décor, le temps et les amants sont emportés du même mouvement.

a/ Un lieu nommé et pourtant vide. Le poème s'ouvre sur un lieu nommé avec précision — c'est le seul du texte — et pourtant rien n'en est décrit. « Sous le pont Mirabeau coule la Seine » (v. 1) : l'inversion du sujet et du verbe met le mouvement avant ce qui bouge ; on lit « coule » avant de lire « la Seine », si bien que le fleuve arrive dans le vers déjà en train de partir. Le pont, lui, ne reçoit pas un adjectif : ni sa couleur, ni son fer, ni ses arches. Il n'est qu'une préposition, « sous », c'est-à-dire un point fixe d'où l'on regarde. Le reste du décor se réduit à trois mots d'eau, et chacun désigne le mouvement plutôt que la chose : « cette eau courante » (v. 13), où le démonstratif désigne une eau que l'on ne verra pas deux fois et où le participe présent adjectivé la définit par sa course ; « l'onde si lasse » (v. 10), terme de la langue poétique noble — celle des sujets élevés, des mots choisis, des images héritées — que le poème charge d'une fatigue humaine. Le paysage entier tient donc dans un verbe : couler. Rien à voir, rien à contempler, aucun tableau ; le lieu du poème n'est pas un site, c'est un passage.

b/ Un temps compté, en unités croissantes. Ce qui est compté, dans le poème, ce sont des unités de durée, et elles vont s'élargissant. Le refrain donne les plus courtes : « Vienne la nuit sonne l'heure » (v. 5), une nuit, une heure. La dernière strophe donne les plus longues, et les redouble : « Passent les jours et passent les semaines » (v. 19), où l'inversion, reprise deux fois dans le même vers, place encore le verbe avant le sujet, et où l'anaphore de « passent » fait du passage un mécanisme d'horloge. Le seul temps du passé du poème est un imparfait d'habitude — « La joie venait toujours après la peine » (v. 4) —, et l'adverbe « toujours » y dit une règle qui ne vaut plus : c'était l'ordre du monde quand il y avait un « nous ». À cette régularité perdue répond une négation privée de sa marque : « Ni temps passé / Ni les amours reviennent » (v. 20-21), où manque le « ne » attendu — « ni le temps passé ni les amours ne reviennent ». La langue est ici amputée exactement de ce qui manque au monde : le retour.

c/ Des amants réduits à des mains. De ce couple, le poème ne garde presque rien, et cette absence est le procédé principal de la strophe. Aucun nom, aucun visage, aucune couleur d'yeux, aucun mot rapporté : la femme aimée n'a pas d'existence descriptive. Il reste un pluriel — « Et nos amours » (v. 2), jamais « notre amour », comme si l'on comptait des épisodes révolus plutôt qu'un sentiment — et un seul geste, « Les mains dans les mains restons face à face » (v. 7), où la répétition du mot « mains » et le face-à-face composent une figure symétrique, immobile, tenue par un impératif. « Restons » est le seul ordre du poème, et il est déjà perdu : il commande de rester dans un texte dont tous les autres verbes signifient partir. La strophe suivante achève l'effacement, puisque l'amour cesse d'être un lien entre deux personnes pour devenir un sujet grammatical autonome qui agit seul : « L'amour s'en va » (v. 13-14), répété. Le poème est écrit après la rupture d'Apollinaire avec la peintre Marie Laurencin ; il n'en conserve pas une syllabe. Ce qui a été retiré, c'est l'anecdote — et c'est ce retrait qui rend le vers disponible pour n'importe quel lecteur.

Le poème énonce donc trois fuites parallèles, celle de l'eau, celle des jours, celle des amours. Reste que cet énoncé de la fuite est confié à une forme qui, elle, ne cesse de revenir.


II — Une forme circulaire qui contredit son propre sens. Un poème dont la construction revient là où le sens affirme qu'on ne revient pas.

a/ Un refrain qui produit la permanence au lieu de la dire. Quatre fois, le même distique s'imprime, en retrait, détaché de la strophe : « Vienne la nuit sonne l'heure / Les jours s'en vont je demeure » (v. 5-6, 11-12, 17-18, 23-24). Le mètre y change : les strophes sont en décasyllabes, le refrain en heptasyllabes, sept syllabes, mètre impair, plus bref, plus proche de la chanson. Ce changement de mesure suffit à faire entendre une autre voix, comme si quelqu'un reprenait au-dehors. Deux subjonctifs sans conjonction ouvrent le distique — « Vienne la nuit sonne l'heure » —, valeur de concession : que la nuit vienne, que l'heure sonne, cela m'est égal. Et la rime noue ensemble les deux termes du problème : « l'heure » / « demeure », l'unité qui s'écoule et le verbe qui ne s'écoule pas, appariés par le son. Enfin, la juxtaposition sans coordination de « Les jours s'en vont » et de « je demeure » supprime le « mais » qu'on attendrait : l'opposition n'est pas énoncée, elle est laissée dans le blanc entre les deux propositions.

b/ Une boucle : le dernier vers ramène au premier. Le dernier décasyllabe de la dernière strophe est mot pour mot le premier vers du poème : « Sous le pont Mirabeau coule la Seine » (v. 1 et v. 22). Le texte revient à son point de départ, et le fleuve d'Héraclite, dans lequel on ne se baigne jamais deux fois, devient un anneau que l'on peut parcourir indéfiniment. Le bouclage est d'ailleurs sonore autant que verbal : la première strophe rime en [ɛn] (« Seine », « souvienne », « peine »), la quatrième rime sur le même son (« semaines », « reviennent », « Seine »). Les deux strophes extrêmes chantent donc dans la même tonalité, et la boucle se referme à l'oreille avant de se refermer à l'œil. Le trait décisif est la place de ce retour : le vers qui revient arrive immédiatement après « Ni les amours reviennent » (v. 21). Le poème place son démenti à un vers de distance de son affirmation — ce qui ne revient pas est suivi de ce qui revient. Et le retour n'est pas tout à fait un retour à l'identique, car le même vers a changé de partenaires de rime : il rimait avec le souvenir, il rime désormais avec les semaines.

c/ Une syntaxe sans ponctuation, continue comme l'eau. Apollinaire a supprimé toute ponctuation sur les épreuves d'Alcools, et il s'en est expliqué le 19 juillet 1913 dans une lettre à Henri Martineau : « Pour ce qui concerne la ponctuation je ne l'ai supprimée que parce qu'elle m'a paru inutile et elle l'est en effet, le rythme même et la coupe des vers, voilà la véritable ponctuation et il n'en est point besoin d'une autre. » L'effet est visible partout ici. Le blanc typographique remplace le signe, et il travaille : « Tandis que sous / Le pont de nos bras passe » (v. 8-9) coupe la ligne entre la préposition « sous » et son complément « le pont », si bien que la mise en page fait passer le lecteur sous l'arche au moment même où la phrase parle de ce qui passe sous une arche. La deuxième strophe s'achève sur une inversion difficile, « Des éternels regards l'onde si lasse » (v. 10) : le complément est jeté en avant, et il faut refaire la phrase pour comprendre que c'est l'onde, lasse des regards éternels, qui passe. On lit ainsi « éternels » avant de savoir de quoi, et « lasse » sans savoir d'abord s'il s'agit de l'adjectif ou du verbe. Même flottement au vers 15 : « comme » vient d'être employé comme comparatif (« comme cette eau courante », v. 13) et devient exclamatif (« Comme la vie est lente »), sans qu'aucun signe ne prévienne du changement. Les groupes du poème sont donc réversibles, glissants — la phrase coule au lieu de s'arrêter.

Cette forme circulaire fait mieux que compenser la fuite qu'elle énonce : elle désigne ce qui, dans le poème, résiste réellement au temps.


III — Un chant qui demeure quand tout passe. Un poème qui fait de sa propre voix le seul « je » capable de durer.

a/ Un verbe d'état isolé parmi les verbes de mouvement. Le relevé des verbes est sans appel : « coule » (v. 1), « venait » (v. 4), « passe » (v. 9), « s'en va » (v. 13-14), « passent » deux fois (v. 19), « reviennent » (v. 21), « s'en vont » (v. 6). Le poème est presque entièrement fait de verbes de mouvement, et il ne comporte qu'un seul verbe d'état : « je demeure ». Cette exception est placée au dernier mot du refrain, donc en position de rime, donc dans le seul segment qui revienne — elle est prononcée quatre fois, quand aucun autre vers du poème n'est répété plus d'une fois. Le « je » lui-même n'existe que là : hors du refrain, il n'apparaît qu'une fois, dans un tour impersonnel où il est complément et non sujet (« Faut-il qu'il m'en souvienne », v. 3). Autrement dit, le sujet du poème n'habite pas la strophe, il habite le refrain. Et le verbe choisi dit exactement cela, puisque « demeurer » signifie rester, mais aussi habiter — la demeure. Le seul lieu habitable de ce texte est ce qui se répète.

b/ Une forme archaïque pour une peine moderne. Pour dire une peine moderne, sur un pont de fer de 1896, Apollinaire choisit un attirail de vieille chanson. Le décasyllabe est le mètre de la poésie française d'avant l'alexandrin, celui des chansons et des chansons de geste. Le refrain est la marque de la chanson elle-même, et les éditeurs d'Alcools rapprochent la strophe d'une chanson de toile du XIIIe siècle, « Gaiete et Oriour », dont le refrain de deux vers décrit, lui aussi, un phénomène naturel indifférent au sort des amants. Surtout, la strophe est construite pour être chantée : chaque strophe est un tercet de décasyllabes dont le deuxième est imprimé en deux lignes, quatre syllabes puis six (« Et nos amours » / « Faut-il qu'il m'en souvienne », v. 2-3), et la preuve en est la rime — les lignes courtes ne riment jamais entre elles, parce qu'elles ne sont que les deux moitiés d'un même vers. Enfin, toutes les rimes du poème, sans une seule exception, sont féminines : « Seine », « souvienne », « peine », « face », « passe », « lasse », « courante », « lente », « violente », « semaines », « reviennent », « l'heure », « demeure ». Chaque vers finit donc sur une syllabe muette qui s'éteint doucement au lieu de frapper. Aucune fin nette : la voix décroît, mais ne s'arrête pas.

c/ Un pont de chair, image centrale du poème. Au centre exact du poème se trouve l'image qui explique tout le reste. « Le pont de nos bras » (v. 9) : la métaphore prend le titre au mot et le retourne. L'ouvrage de fer nommé au premier vers devient une arche vivante, formée par deux corps qui se tiennent les mains ; les amants cessent d'être ce que le fleuve emporte pour devenir ce qui l'enjambe. La position de cette image dans le texte confirme sa fonction : le mot « pont » n'apparaît que trois fois, en tête (v. 1), au milieu (v. 9), à la fin (v. 22), et l'occurrence centrale est la seule qui ne désigne pas la construction métallique. La strophe fait d'ailleurs elle-même ce qu'elle décrit, puisqu'elle jette deux longs décasyllabes (v. 7 et v. 10) au-dessus de deux lignes brèves, comme un tablier au-dessus d'un vide. Reste que l'image est lucide : un pont ne retient pas l'eau, il ne l'arrête pas d'une seconde ; il se contente de tenir au-dessus d'elle. Le poème ne prétend donc pas conserver l'amour perdu — il prétend seulement tenir pendant que l'amour s'en va.


Conclusion. Le poème compose d'abord une élégie du passage, où un fleuve sans paysage, une comptabilité de jours et de semaines et un couple réduit à deux mains sont emportés du même mouvement. Il oppose ensuite à cet énoncé une forme qui le contredit : un refrain qui revient quatre fois, un dernier vers qui reprend le premier, une syntaxe sans ponctuation où les groupes coulent et se renversent. Il finit par désigner ce qui, dans ce texte, demeure vraiment : non pas l'amant, mais le chant, seul verbe d'état au milieu des verbes de mouvement, seule demeure au-dessus de l'eau. « Les jours s'en vont je demeure » (v. 6) se lisait d'abord comme la plainte de l'homme resté seul sur le pont, le survivant d'une histoire finie, celui à qui il ne reste que d'assister au départ des autres. Le vers dit en réalité une chose plus littérale : il est lui-même la seule chose du poème qui demeure, puisqu'il revient quatre fois, identique, quand tout le reste ne se dit qu'une fois et s'en va. Le « je » qui demeure n'est pas l'amant abandonné, c'est le vers qui le déclare. Le 24 décembre 1913, à onze heures du matin, Apollinaire s'est rendu aux Archives de la parole, à la Sorbonne, où le linguiste Ferdinand Brunot enregistrait les voix de son temps sur disque, et il y a lu trois de ses poèmes, « Le Voyageur », « Le Pont Mirabeau » et « Marie ». Il est mort le 9 novembre 1918. L'enregistrement, conservé par la Bibliothèque nationale de France, se réécoute aujourd'hui : la voix qui prononce « je demeure » a demeuré.

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