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Ce qui est techniquement possible est-il toujours souhaitable ?

Devoir entièrement rédigé, au calibre d'une copie de terminale.

Introduction

Le 6 juillet 1962, à midi passé, sur le site d'essais du Nevada, une charge de 104 kilotonnes enfouie à 194 mètres de profondeur soulève onze millions de tonnes de terre et creuse en quelques secondes un cratère de 390 mètres de diamètre et de 100 mètres de fond. L'essai s'appelle Sedan. Ce n'est pas un essai d'arme : c'est un essai de travaux publics. Il appartient au programme Plowshare — « le soc de charrue » —, par lequel la Commission américaine à l'énergie atomique cherchait des emplois civils aux explosifs nucléaires : creuser des ports, ouvrir des canaux, dégager des cols. Le nuage de Sedan a exposé plus d'Américains que n'importe quel autre essai continental. Et le port, lui, n'a jamais été creusé. L'épisode a ceci de troublant qu'il inverse l'ordre ordinaire de nos actions : d'habitude on veut quelque chose, puis on cherche le moyen ; ici on tenait le moyen, et l'on cherchait quelque chose à vouloir.

C'est de cette inversion que le sujet est fait, et il faut donc en séparer soigneusement les termes. Possible ne désigne pas ici la simple non-contradiction logique — un cercle carré est impossible, une pierre qui parle ne l'est pas —, ni même la compatibilité avec les lois de la nature. Le possible technique est plus étroit et plus concret : c'est ce que nous savons faire, avec les instruments, les matériaux et les compétences dont nous disposons effectivement. Il a donc trois propriétés qu'il faut retenir. Il est daté : greffer un rein n'était pas techniquement possible en 1900, l'est en 1960. Il est effectif : il ne dit pas qu'une chose n'est pas interdite par la nature, il dit qu'elle est à notre portée. Et surtout, il n'est pas une propriété du monde, mais une propriété de nous : il décrit l'état de notre puissance, non l'état des choses.

Souhaitable est d'un tout autre ordre, et il ne faut pas le confondre avec ses voisins. Le désirable au sens factuel, c'est ce qui est de fait désiré — un fait psychologique, qu'on constate. Le souhaitable est normatif : c'est ce qui mérite d'être voulu, ce qu'il est bon de vouloir. Il ne se confond pas davantage avec le permis (ce que la loi n'interdit pas), ni avec l'utile (ce qui sert une fin donnée sans qu'on juge cette fin), ni avec le juste (ce qui respecte un droit). Le souhaitable relève du devoir-être (das Sollen, n.) ; le possible technique relève du pouvoir-faire (das Können, n.). Ce sont deux registres de discours : l'un décrit, l'autre prescrit.

Reste toujours, qui n'est pas un ornement mais l'opérateur du sujet. La question ne demande pas si telle possibilité technique est souhaitable ; elle demande s'il existe entre les deux un lien nécessaire et universel. Formulée ainsi, elle semble se régler en une phrase : il suffit d'un seul contre-exemple pour la briser, et les contre-exemples abondent. C'est précisément ce qui doit éveiller le soupçon. Si la réponse allait de soi, la question ne serait pas posée. Or elle l'est, parce que dans les faits tout se passe comme si le lien existait : ce que les hommes peuvent faire, ils finissent presque toujours par le faire. Le problème n'est donc pas de dire non ; il est de savoir d'où l'on pourrait le dire.

Une première réponse s'impose alors, et elle est ferme : non, car un pouvoir-faire est un fait, et d'un fait aucune valeur ne se déduit. Constater qu'une chose est à notre portée ne nous apprend rien sur sa valeur. Il y faut un jugement d'un autre ordre, que la technique, par construction, ne produit pas : elle nous rend capables, elle ne nous rend pas sages.

Mais on peut soutenir aussi sérieusement l'inverse : le souhaitable n'est pas un juge indépendant qui attendrait la technique de pied ferme, car nul ne souhaite ce qu'il ne peut pas même se représenter. Nos obligations, nos désirs et jusqu'à nos concepts se sont formés à mesure que nos moyens s'étendaient. Tant qu'on ne savait pas soulager la douleur d'une opération, cette douleur n'était pas un mal évitable : c'était un destin. Le tribunal devant lequel on prétend citer la technique a été bâti avec ses matériaux.

D'où le problème. Si le possible et le souhaitable appartiennent à deux ordres hétérogènes, alors aucune puissance ne contient d'obligation et la question est tranchée d'avance ; mais si tout souhait suppose un pouvoir, si l'on ne souhaite jamais qu'à l'intérieur de ce qu'on sait faire, alors le critère au nom duquel nous jugeons la technique est lui-même un produit de la technique, et le juge est en retard d'une génération sur l'accusé. Juger le possible technique, est-ce lui appliquer une norme qui lui préexiste, ou est-ce arbitrer entre des souhaits qu'il a lui-même rendus pensables ?

Dans un premier chemin de pensée, on verra que le possible technique ne contient aucune obligation, parce que le souhaitable relève d'un autre ordre que lui. Dans un deuxième, on verra que le souhaitable ne précède pas le possible mais en naît, chaque pouvoir nouveau engendrant des devoirs, des désirs et des concepts qui n'existaient pas. On se demandera enfin si les deux thèses ne commettent pas la même erreur — traiter le possible technique comme une donnée offerte au jugement — alors qu'il n'est jamais trouvé mais fabriqué, ce qui déplace le lieu même où le souhaitable a prise.


I. Le possible technique ne contient aucune obligation : le souhaitable relève d'un autre ordre que lui

I.a. Un pouvoir-faire est un fait, un souhaitable est une valeur — et d'un fait ne se tire aucune valeur

La première raison de refuser le lien est logique, et c'est la plus solide, parce qu'elle ne dépend d'aucun exemple. Un énoncé de possibilité technique est un énoncé descriptif : il dit ce qui est, en l'occurrence l'état de nos moyens. Un énoncé de souhaitabilité est prescriptif : il dit ce qui doit être. Or on ne passe pas du premier au second sans introduire, quelque part, une prémisse qui n'était pas dans le premier. En effet, une conclusion ne peut pas contenir plus que ses prémisses : si aucune n'énonce de devoir, aucune conclusion n'en énoncera. Celui qui dit « on peut, donc il faut » n'a pas raisonné, il a sauté.

Hume a nommé ce saut le premier, et il l'a fait dans un paragraphe qui a la sécheresse d'un procès-verbal. Sa thèse d'ensemble, dans le Traité de la nature humaine (1739-1740), est que la morale ne dérive pas de la raison : la raison établit des rapports et des faits, elle ne meut personne, et c'est le sentiment qui approuve ou désapprouve. Au livre III, première partie, section 1, il tire de là une observation de méthode : « Dans chacun des systèmes de moralité que j'ai rencontrés jusqu'ici, j'ai toujours remarqué que l'auteur procède pendant un certain temps selon la manière ordinaire de raisonner, établit l'existence d'un Dieu ou fait des observations sur les affaires humaines, quand, tout à coup, j'ai la surprise de constater qu'au lieu des copules habituelles, "est" et "n'est pas", je ne rencontre pas de proposition qui ne soit liée par un "doit" ou un "ne doit pas". » Le changement, ajoute-t-il, est imperceptible et de la plus grande importance. C'est ce qu'on appellera la guillotine de Hume : de l'être (das Sein, n.) on ne tire pas le devoir-être (das Sollen, n.). Appliquée au sujet, la règle est immédiate : « nous savons faire X » appartient à la colonne des « est » ; « il faut faire X » appartient à celle des « doit » ; et rien ne fait passer de l'une à l'autre.

Un tribunal américain a eu à trancher exactement ce point, et il l'a fait dans les termes de Hume sans le nommer. Le 15 avril 1975, Karen Ann Quinlan, vingt et un ans, cesse de respirer à deux reprises et sombre dans un état végétatif persistant. À l'hôpital Saint Clare de Denville, dans le New Jersey, un respirateur la maintient en vie. Ses parents demandent qu'on l'arrête ; les médecins refusent, et l'argument qu'ils opposent est un argument de capacité : les moyens existent, les maintenir est le standard de la profession, les retirer serait un manquement. Le 31 mars 1976, la Cour suprême du New Jersey leur donne tort. Elle juge que le droit au respect de la vie privée couvre le refus d'un traitement, et surtout elle sépare les deux plans : le fait que la technique puisse prolonger une fonction ne crée par lui-même aucune obligation de la prolonger. Le respirateur est retiré en mai 1976 — et Karen Quinlan continue de respirer seule pendant plus de neuf ans, jusqu'au 11 juin 1985. Le pronostic technique lui-même s'était trompé ; mais l'essentiel est ailleurs. Ce jour-là, une cour a refusé qu'une puissance se fasse passer pour une norme.

I.b. La technique produit des moyens et ne produit jamais de fins : elle est muette sur la question qui décide

Un second concept doit être introduit, tout différent du premier : celui de finalité. La raison logique disait pourquoi le passage est illégitime ; celle-ci dit pourquoi la technique ne peut pas le faire. Toute opération technique se règle sur une fin qu'elle suppose donnée. Elle demande comment obtenir un résultat, jamais si ce résultat vaut d'être obtenu. En effet, un moyen n'est un moyen que relativement à une fin ; changez la fin, le même procédé devient bon ou mauvais, sans avoir varié d'un iota. La technique est donc structurellement muette sur la seule question qui décide de la souhaitabilité — et son silence n'est pas une lacune provisoire que le progrès comblerait : c'est sa définition.

Aristote a formulé cette structure avec une netteté qu'on n'a pas dépassée. Sa thèse d'ensemble, dans l'Éthique à Nicomaque (livre III, chapitre 5), est que la délibération (bouleusis) porte sur ce qui dépend de nous et peut être autrement, et qu'elle a un domaine strictement borné : « Nous ne délibérons pas sur les fins, mais sur les moyens qui mènent aux fins » (1112b 11-12). Il en donne aussitôt les exemples : le médecin ne délibère pas pour savoir s'il guérira, l'orateur s'il persuadera, l'homme politique s'il fera régner le bon ordre ; chacun pose sa fin et cherche par quoi l'atteindre. La conséquence pour notre sujet est décisive. La rationalité technique est tout entière une rationalité des moyens : elle est parfaitement compétente pour dire comment, absolument incompétente pour dire pourquoi. Attendre d'elle qu'elle nous dise ce qui est souhaitable, c'est attendre d'une règle graduée qu'elle nous dise ce qu'il faut mesurer.

Le programme Plowshare est l'exemple pur de ce que devient une puissance quand elle cherche sa fin après coup. En 1958, le physicien Edward Teller propose de creuser un port en eau profonde au cap Thompson, dans le nord-ouest de l'Alaska, en enfouissant plusieurs charges thermonucléaires dans la vallée d'Ogotoruk, à une cinquantaine de kilomètres du village inupiat de Point Hope : c'est le projet Chariot. Teller et ses collègues forgent pour désigner ce genre d'entreprise l'expression geographical engineering, l'ingénierie géographique ; en 1960, il publie dans Popular Mechanics un article intitulé « We're Going to Work Miracles ». Or personne n'avait besoin d'un port à cet endroit : la mer y est prise par les glaces la plus grande partie de l'année, et les études préliminaires financées par le programme lui-même le montrent. Le projet est abandonné en 1962, après l'opposition des habitants de Point Hope et des biologistes chargés des relevés. Il reste le cratère de Sedan, tiré le 6 juillet 1962, seule réalisation spectaculaire du programme, et dont les retombées ont contaminé plus de résidents américains qu'aucun autre essai continental. La capacité était réelle, démontrée, reproductible. Elle n'a rien dit de ce qu'il fallait en faire — et c'est bien pourquoi il a fallu lui chercher un emploi.

I.c. La faisabilité se prononce sur l'effet visé, jamais sur la totalité des effets qu'elle déclenche

Un troisième registre reste à ouvrir, ni logique ni téléologique, mais temporel. Quand un ingénieur déclare une opération faisable, il énonce un jugement à l'intérieur d'un cadre : tel effet, à telle échelle, dans tel délai, avec telle marge d'erreur. Ce cadre est la condition de sa rigueur. Il est aussi la source de son aveuglement. En effet, les effets d'un procédé ne s'arrêtent pas aux frontières du cadre où on l'a testé : ils se cumulent, se différent, se propagent dans des milieux que personne n'avait dans son protocole. Une opération peut donc être parfaitement réussie au regard de son objectif et catastrophique au regard de ce qu'elle déclenche — sans que le calcul qui l'a autorisée ait commis la moindre faute.

Hans Jonas a fait de ce décalage le point de départ de toute son éthique. Sa thèse d'ensemble, dans Le Principe Responsabilité (Das Prinzip Verantwortung, 1979), est que toutes les morales héritées — grecque, chrétienne, kantienne, utilitariste — reposent sur trois hypothèses que la technique moderne a détruites : que la condition humaine est stable, que le bien se détermine dans la proximité, que les conséquences de nos actes sont bornées dans le temps et l'espace. Nous pouvons désormais modifier le climat, épuiser les ressources, rendre une région inhabitable pour des millénaires. Jonas en tire un impératif d'un type neuf : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. » Et il y ajoute une règle de méthode, qu'il nomme l'heuristique de la peur : « Il faut accorder plus d'attention à la prophétie de malheur qu'à la prophétie de bonheur. » La raison n'est pas le pessimisme, c'est l'asymétrie des enjeux : on peut risquer sa vie, on n'a pas le droit de risquer celle de l'espèce. La responsabilité (die Verantwortung, f.) cesse d'être une réponse à ce qu'on a fait pour devenir une anticipation de ce qu'on va rendre irréversible.

L'histoire du fréon est le cas d'école de ce cadre trop étroit, et elle est d'autant plus instructive que l'invention était bonne. Dans les années 1920, les réfrigérateurs domestiques fonctionnaient à l'ammoniac, au chlorure de méthyle ou au dioxyde de soufre : une fuite empoisonnait une famille dans son sommeil. En 1928, Thomas Midgley, chimiste chez General Motors, met au point pour la division Frigidaire le dichlorodifluorométhane — le fréon-12 : ininflammable, non toxique, chimiquement inerte. Devant l'American Chemical Society, il en administre la preuve en inhalant le gaz et en soufflant sur une bougie qu'il éteint. La démonstration est concluante — à l'échelle d'un poumon et d'une pièce. Elle ne dit rien de ce qui se passe quand la molécule, précisément parce qu'elle est inerte, ne se dégrade pas, monte pendant des décennies et atteint la stratosphère. Le 28 juin 1974, Mario Molina et Sherwood Rowland publient dans Nature le mécanisme : les chlorofluorométhanes y sont dissociés par le rayonnement ultraviolet et libèrent des atomes de chlore qui détruisent l'ozone par catalyse. Le 16 mai 1985, Joe Farman, Brian Gardiner et Jonathan Shanklin, du British Antarctic Survey, publient dans la même revue les mesures faites à la base de Halley : au printemps austral, la colonne d'ozone y a perdu près d'un tiers de son épaisseur. Cinquante-sept ans séparent l'invention du constat. Aucun protocole d'essai concevable en 1928 n'aurait pu prendre pour objet la haute atmosphère de l'hémisphère sud.

Il faut cependant nuancer, et la nuance nous mène plus loin qu'il n'y paraît. Le remède, lui aussi, a été technique. Le 16 septembre 1987, le protocole de Montréal organise l'élimination progressive des substances appauvrissant la couche d'ozone ; il est aujourd'hui le seul traité de l'environnement ratifié par tous les États du monde, et la couche d'ozone antarctique est en voie de reconstitution. Ce n'est donc pas la technique en général qui a été jugée : c'est un procédé, corrigé par un autre. On voit poindre l'objection.

Trois registres, donc, et ils convergent. Logiquement, un pouvoir ne contient pas de devoir. Structurellement, un moyen ne contient pas sa fin. Temporellement, une faisabilité ne contient pas la totalité de ses effets. Dans les trois cas, le souhaitable doit venir d'ailleurs. Mais cette conclusion suppose quelque chose qu'on n'a pas examiné : que ce « d'ailleurs » existe et soit disponible avant la technique. Or les trois exemples le démentent discrètement. La Cour du New Jersey n'aurait pas eu à distinguer le pouvoir du devoir si le respirateur n'avait pas existé : le problème lui-même est né de la machine. Il faut donc se demander si le souhaitable, loin de précéder le possible, ne le suit pas.


II. Le souhaitable ne précède pas le possible technique : chaque pouvoir nouveau engendre des devoirs, des désirs et des concepts qui n'existaient pas

II.a. Nul n'est tenu à l'impossible : ce qui devient faisable devient exigible, et un destin devient une injustice

La première raison de contester l'indépendance du souhaitable tient à la structure même de l'obligation. Une obligation porte toujours sur une action réalisable : c'est l'adage des juristes romains, ad impossibilia nemo tenetur, « nul n'est tenu à l'impossible ». On n'ordonne pas à un homme de voler, et l'on ne reproche à personne de n'avoir pas guéri une maladie que nul ne savait guérir. En effet, si l'obligation implique le pouvoir, alors la contraposée est vraie : là où le pouvoir manque, l'obligation n'a pas d'objet. Étendre le pouvoir, c'est donc étendre le champ où des obligations peuvent naître. Il faut mesurer exactement ce que cela dit — et ce que cela ne dit pas. Le possible n'est pas la raison du devoir : il en est la condition. Le respirateur n'a jamais prescrit de débrancher ; mais sans lui, la question de débrancher n'existe pas.

Kant a énoncé le principe dans sa forme la plus forte, et en sens inverse de ce qu'on croit. Sa thèse d'ensemble, dans la Critique de la raison pratique (1788), est que la loi morale est un fait de la raison qui s'impose inconditionnellement, et qu'elle nous révèle notre liberté : nous ne savons pas d'abord que nous sommes libres, nous le découvrons parce que nous nous sentons obligés. C'est le sens de la remarque du paragraphe 6 : « Er urteilt also, daß er etwas kann, darum weil er sich bewußt ist, daß er es soll » — « Il juge donc qu'il peut faire une chose parce qu'il a conscience qu'il doit la faire. » Le devoir implique le pouvoir : Sollen impliziert Können. Kant en tire la liberté ; nous pouvons en tirer autre chose, sans le trahir sur ce point précis. Si tout devoir suppose un pouvoir, alors l'histoire de nos pouvoirs dessine la carte des devoirs qui ont pu être formulés. Une morale a l'âge de ses instruments.

Le 9 mars 1960, à l'hôpital universitaire de Seattle, le néphrologue Belding Scribner pose sur l'avant-bras de Clyde Shields, machiniste de Boeing âgé de trente-neuf ans, un shunt de Téflon reliant en permanence une artère et une veine. Jusque-là, chaque séance de dialyse détruisait un vaisseau : on ne pouvait traiter qu'une insuffisance rénale aiguë, quelques fois. Avec le shunt, on peut brancher le même patient indéfiniment. L'insuffisance rénale chronique cesse d'être une mort et devient une file d'attente. Le 9 janvier 1962, le Seattle Artificial Kidney Center ouvre au Swedish Hospital : premier centre de dialyse ambulatoire au monde, il ne peut traiter qu'une dizaine de patients à la fois. La King County Medical Society désigne alors un comité anonyme de sept personnes — un avocat, un pasteur, un banquier, une mère de famille, un fonctionnaire, un syndicaliste, un chirurgien — chargé de choisir qui sera dialysé. Le 9 novembre 1962, la journaliste Shana Alexander publie dans Life le récit de ses six mois d'observation, sous un titre qui fera date : « They Decide Who Lives, Who Dies ». Le scandale est national, et il ne porte pas sur la machine : il porte sur le fait qu'il faille désormais choisir. Dix ans plus tard, le 30 octobre 1972, la section 299I de la loi américaine 92-603 rattache l'insuffisance rénale terminale à Medicare, pour tous les assurés, avec effet au 1er juillet 1973 — un droit ouvert à une catégorie de malades et à elle seule, cas unique dans le droit américain. Avant mars 1960, mourir d'urémie était un destin, et personne n'en était comptable. Après, chaque machine non attribuée était une décision. La technique n'a pas dit que dialyser était bien ; elle a transformé une fatalité en une injustice, ce qui n'est pas la même chose et suffit à créer un devoir.

II.b. On ne souhaite pas ce qu'on ne sait pas se représenter : le pouvoir-faire est la matrice du désir

Un deuxième concept, tout autre, doit être introduit : celui de représentation. L'argument précédent portait sur l'obligation ; celui-ci porte sur le souhait lui-même. Souhaiter n'est pas éprouver un manque vague : c'est se figurer un état de choses déterminé et le préférer à l'état présent. Or on ne se figure pas n'importe quoi. En effet, ce qui n'a jamais été réalisé, ni même approché, ne se présente pas à l'esprit comme une option : il se présente comme l'ordre du monde. Ce qu'on ne peut pas changer, on ne le désire pas autrement — on le subit, et l'on finit par le juger normal. Le possible technique n'est donc pas seulement le moyen de réaliser des souhaits préexistants : il est ce qui fait entrer certains états de choses dans la catégorie du souhaitable, en les faisant passer de la nature à la décision.

Marx a décrit ce mécanisme dans un texte qui n'a rien d'un texte sur la technique, l'Introduction de 1857 aux Grundrisse. Sa thèse d'ensemble y est que production, distribution, échange et consommation forment un tout où chaque moment produit les autres ; la consommation n'est pas un fait naturel que la production viendrait satisfaire, elle est elle-même produite. D'où la formule : « Die Produktion produziert daher nicht nur einen Gegenstand für das Subjekt, sondern auch ein Subjekt für den Gegenstand » — « La production ne produit donc pas seulement un objet pour le sujet, mais aussi un sujet pour l'objet. » Marx l'illustre par l'art : l'œuvre crée un public capable de goûter la beauté, et le sens musical n'est pas éveillé par la musique, il est formé par elle. Transposé à notre sujet, l'énoncé est redoutable. Ce n'est pas seulement l'objet technique qui est produit ; c'est aussi celui qui le voudra, avec les attentes qui lui permettront de le vouloir.

La suppression de la douleur opératoire en fournit la démonstration la plus nette, parce qu'on peut la dater. Le 16 octobre 1846, dans l'amphithéâtre du Massachusetts General Hospital, William Morton administre de l'éther à Edward Gilbert Abbott ; le chirurgien John Collins Warren lui retire une tumeur au cou sans que le patient crie ni se débatte. Avant ce jour, la douleur chirurgicale n'était pas un mal évitable : elle était la condition de l'opération, et une partie du corps médical tenait le cri pour un signe favorable, preuve que les forces vitales répondaient. On ne souhaitait pas l'abolir, comme on ne souhaite pas abolir la pesanteur. Le 4 novembre 1847, à Édimbourg, James Young Simpson éprouve sur lui-même et sur ses convives les propriétés du chloroforme, et l'emploie quelques jours plus tard en obstétrique. L'objection surgit aussitôt, et elle est théologique : la Genèse (3, 16) annonce que la femme enfantera dans la douleur ; la supprimer serait se soustraire à une sentence. L'objection ne tombe pas devant un argument, elle tombe devant un fait : le 7 avril 1853, John Snow administre du chloroforme à la reine Victoria pour la naissance du prince Léopold. On appellera cela le « chloroforme à la reine », et l'usage se répand en quelques années. En moins de dix ans, une norme neuve est née — nul ne doit souffrir sans nécessité —, que personne n'aurait pu formuler tant que rien ne permettait de l'appliquer.

On objectera que cela ne prouve rien de la souhaitabilité de tout possible, et l'objection est juste : l'anesthésie ne vaut pas parce qu'elle est faisable, elle vaut parce que la douleur est un mal. Mais que la douleur inutile soit un mal exigible d'être supprimé, cela, aucun siècle ne l'avait pensé avant qu'un chirurgien de Boston ne le rende vrai.

II.c. Le possible technique oblige à refaire les concepts avec lesquels on jugeait : il déplace les définitions, non les seuls usages

Un troisième registre s'ouvre, plus profond que les deux premiers. Jusqu'ici, le possible technique modifiait nos obligations et nos désirs, mais on pouvait croire nos concepts intacts. Ils ne le sont pas. Un concept sépare des cas ; il ne le fait qu'en s'appuyant sur des situations réelles où la séparation se voit. Que la technique produise une situation inédite, et le concept perd son tranchant : il ne dit plus de quel côté ranger le cas. En effet, une définition n'est pas une essence contemplée, c'est un outil de partage, et un outil peut cesser de couper. La technique n'oblige donc pas seulement à décider ce qu'il faut faire ; elle oblige à redéfinir les termes dans lesquels la question se pose.

Georges Canguilhem a montré pourquoi les normes ne se lisent jamais dans les faits. Sa thèse d'ensemble, dans Le Normal et le Pathologique (thèse de médecine de 1943, augmentée en 1966), est que la maladie n'est pas un écart statistique par rapport à une moyenne : c'est une réduction du pouvoir normatif du vivant, de sa capacité à instituer de nouvelles normes dans un nouveau milieu. D'où la formule : « Il n'y a pas de fait normal ou pathologique en soi. L'anomalie ou la mutation ne sont pas en elles-mêmes pathologiques. Elles expriment d'autres normes de vie possibles. » Rien dans le fait ne porte l'étiquette de la norme ; c'est le vivant, dans son rapport à son milieu, qui l'institue. Or le milieu de l'homme est, pour une part croissante, technique. Changez les instruments, et vous changez les conditions dans lesquelles une norme peut être posée.

La définition de la mort en administre la preuve, et l'on peut suivre le déplacement année par année. Jusqu'au milieu du XXe siècle, mourir se constate par l'arrêt du cœur et du souffle : un fait de nature, que le médecin enregistre. En août 1952, l'épidémie de poliomyélite de Copenhague submerge l'hôpital de Blegdam ; les malades atteints de la forme bulbaire meurent asphyxiés, avec une mortalité voisine de 87 %. L'anesthésiste Bjørn Ibsen propose la trachéotomie et la ventilation manuelle en pression positive ; des relais d'étudiants en médecine et en dentisterie — plus d'un millier en tout — pressent des ballons jour et nuit pendant des semaines. La mortalité s'effondre. De cette improvisation naîtront les services de réanimation. Mais la ventilation artificielle produit aussi une situation que la médecine n'avait jamais rencontrée : un corps qui respire, dont le cœur bat, et dont le cerveau est détruit sans retour. En 1959, à l'hôpital Claude-Bernard, Pierre Mollaret et Maurice Goulon décrivent vingt-trois de ces cas dans la Revue neurologique et forgent pour les nommer l'expression « coma dépassé » : au-delà du coma, parce que les concepts disponibles s'arrêtaient au coma. Il a fallu neuf ans pour que le droit tranche. En France, la circulaire Jeanneney du 24 avril 1968 fixe les conditions de constatation de la mort chez un sujet en réanimation prolongée ; trois jours plus tard, Christian Cabrol réalise la première transplantation cardiaque française. Aux États-Unis, le 5 août 1968, le comité ad hoc de la faculté de médecine de Harvard publie dans le JAMA « A Definition of Irreversible Coma », qui érige le coma irréversible en critère de mort. La technique n'avait pas répondu à la question « qu'est-ce que la mort ? » : elle avait rendu la vieille réponse inutilisable et contraint les hommes à en écrire une autre.

Ces trois arguments se tiennent. Le possible engendre des obligations, il engendre des désirs, il engendre des concepts. Le souhaitable n'est donc pas ce juge impartial et antérieur que la première partie supposait. Mais il faut voir ce que cette thèse concède, et c'est trop. Si le souhaitable naît du possible, il le suit toujours d'un cran, et l'on n'a plus jamais que des jugements rétrospectifs : on constate après coup ce qu'il aurait fallu ne pas faire. Les deux thèses se disputent en réalité sur la même hypothèse, qu'aucune n'a examinée — qu'il existe, à un moment donné, un ensemble de choses techniquement possibles, offert à un jugement qui arrive après. Or cet ensemble n'est pas offert : il est fabriqué.


III. Le possible technique n'est pas donné mais produit : le souhaitable ne juge pas l'usage des instruments, il oriente leur fabrication

III.a. Le possible n'est pas trouvé, il est financé : la carte de ce que nous savons faire est la trace de nos préférences antérieures

La première raison de déplacer la question tient à un fait que le mot « possible » dissimule. Parler de ce qui est techniquement possible, c'est employer un passif sans sujet : possible pour qui, et grâce à quelles décisions ? Une capacité technique n'est pas une propriété de la nature qu'on découvrirait, comme on découvre une île. C'est un état de choses construit par des années de travail, des budgets votés, des laboratoires équipés, des carrières orientées. En effet, ce qui n'a pas été financé ne devient pas faisable, et ne le devient pas parce que personne n'a voulu le rendre tel. La liste de nos pouvoirs est donc l'archive de nos préférences passées, et la traiter comme une donnée revient à naturaliser des choix.

Gaston Bachelard en a fait la règle de toute épistémologie. Sa thèse d'ensemble, dans La Formation de l'esprit scientifique (1938), est que la connaissance ne commence pas par l'observation mais par la rupture avec l'expérience première : l'esprit doit se défaire de ses images, de ses opinions, de ses évidences — les obstacles épistémologiques. Le savoir se conquiert contre le donné, jamais à partir de lui. D'où la formule du premier chapitre : « S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir de connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit. » Bachelard le dit du fait scientifique ; il faut le dire aussi du fait technique, et pour la même raison. Un instrument, écrit-il ailleurs, est une théorie matérialisée : il ne recueille pas le monde, il le découpe selon un projet. Ce que nous « pouvons » n'est pas une frontière naturelle. C'est la forme durcie d'une intention. Voir Bachelard — Obstacle Épistémologique.

Le catalogue des médicaments existants en donne la mesure exacte. Le 22 juin 2002, The Lancet publie l'étude de Patrice Trouiller et de ses collègues, « Drug development for neglected diseases: a deficient market and a public-health policy failure ». Le décompte est le suivant : sur les 1 393 nouvelles entités chimiques mises sur le marché mondial entre 1975 et 1999, 16 concernaient les maladies tropicales et la tuberculose. Les auteurs établissent qu'une molécule avait treize fois plus de chances d'aboutir si elle visait un trouble du système nerveux central ou un cancer qu'une maladie négligée. Aucun obstacle physique n'expliquait cet écart : il n'est pas plus difficile de traiter la maladie de Chagas qu'une hypertension. Le benznidazole, seul traitement de fond de cette maladie, est commercialisé par Roche depuis 1971 ; la production en devient si peu rentable qu'en juillet 2003, le laboratoire en transfère la technologie au LAFEPE, laboratoire public de l'État du Pernambouc, qui reste des années durant l'unique fabricant mondial. La même année 2003, sept institutions publiques et humanitaires — dont l'Institut Pasteur, la Fondation Oswaldo Cruz et Médecins sans frontières — créent la DNDi pour développer ce que le marché ne développe pas. Ce qui manquait n'était pas une possibilité technique : c'était un acheteur solvable. Juger « ce qui est techniquement possible » comme un donné revient donc à juger nos anciennes préférences en les prenant pour des faits de nature.

III.b. Le jugement n'a de prise qu'au moment où l'on ignore encore : plus tard, il n'y a plus de choix, seulement des dégâts

Un deuxième concept doit être introduit, celui de moment. Si le possible est produit, alors il a une histoire, et cette histoire a des phases où l'on peut encore infléchir et des phases où l'on ne peut plus. Or ces phases sont exactement inverses de nos certitudes. Tant qu'une technique est jeune, on ignore ses effets, mais on peut la modifier pour presque rien ; quand ses effets sont enfin visibles, elle est incorporée à des usines, des emplois, des habitudes, et la modifier coûte des fortunes. En effet, le savoir sur les conséquences et le pouvoir de les corriger varient en sens contraires. Le souhaitable n'est donc pas un verdict qu'on rend à la fin : c'est un pari qu'on prend au commencement, à un moment où l'on n'a précisément pas les éléments qui le rendraient facile.

David Collingridge a donné à cette structure sa formulation canonique dans The Social Control of Technology (1980) : « When change is easy, the need for it cannot be foreseen; when the need for change is apparent, change has become expensive, difficult and time consuming » — « Quand le changement est facile, on ne peut pas en prévoir la nécessité ; quand la nécessité du changement est manifeste, le changement est devenu coûteux, difficile et long. » C'est ce qu'on nomme le dilemme de Collingridge. Il ne se résout pas, mais il s'affronte : et la seule manière de l'affronter est celle que Jonas indiquait, se représenter par avance l'effet lointain pour lui donner dès maintenant un poids dans la délibération. L'heuristique de la peur n'est pas de la timidité : c'est la seule technique disponible pour rendre présent un dommage qui n'existe pas encore.

Une communauté scientifique a fait exactement cela, une fois, et l'on peut en suivre le détail. En 1972-1973, Paul Berg, Herbert Boyer et Stanley Cohen établissent qu'on peut recombiner in vitro de l'ADN de deux espèces différentes et le faire répliquer dans une bactérie. Personne ne sait alors si ces constructions sont dangereuses. Le 26 juillet 1974, Paul Berg et dix collègues publient dans Science une lettre qui demande aux laboratoires du monde entier de suspendre volontairement certaines expériences jusqu'à ce qu'une réunion d'experts ait pu en évaluer les risques. Un moratoire décidé par ceux-là mêmes qui détenaient la capacité, et alors qu'aucun accident ne s'était produit : le fait est sans équivalent. Du 24 au 27 février 1975, environ 140 chercheurs se réunissent au centre de conférences d'Asilomar, à Pacific Grove en Californie. Ils n'interdisent pas, et ils n'autorisent pas en bloc : ils classent les expériences par niveau de risque présumé et associent à chaque niveau un confinement physique et biologique gradué. Les NIH Guidelines du 23 juin 1976 donnent force réglementaire à ce classement, et la recherche reprend. Le moment choisi est le seul qui rendait la décision peu coûteuse : la technique tenait dans quelques laboratoires, aucune industrie n'en dépendait.

Il faut mesurer aussi la limite de ce modèle, car elle est instructive. Asilomar avait exclu de son ordre du jour les usages militaires et les questions éthiques et sociales, pour se concentrer sur le risque biologique de laboratoire — Berg l'a lui-même reconnu par la suite. La délibération en amont fonctionne, mais elle ne porte que sur ce qu'on accepte d'y mettre.

III.c. Ce que nous rendons faisable dessine la population que nous devenons : le souhaitable porte sur l'humanité produite, non sur l'objet produit

Un troisième registre reste à ouvrir, et c'est le plus décisif. Les deux précédents portaient sur la genèse des instruments et sur le moment du choix ; celui-ci porte sur ce que le choix engage. Car une capacité technique offerte à grande échelle ne produit pas seulement des actes individuels : elle produit un résultat d'ensemble que personne n'a voulu comme tel. Chacun décide pour soi, légalement, librement, souvent dans la détresse ; et la somme de ces décisions dessine une population, c'est-à-dire un certain visage de l'humanité. En effet, l'agrégat n'est le souhait de personne, et il n'est pourtant l'effet du hasard de personne : il est la conséquence prévisible de la mise à disposition. Le souhaitable ne porte donc pas sur l'objet technique, il porte sur l'humanité que sa diffusion institue.

Arendt a désigné ce décalage dès les premières pages de Condition de l'homme moderne (1958). Sa thèse d'ensemble y est que la modernité a inversé la hiérarchie des activités humaines — travail, œuvre, action — et qu'elle a mis au premier rang une puissance de fabrication dont le sens échappe à ceux qui l'exercent. Elle écrit, dans le prologue : « Mais il se pourrait, créatures terrestres qui avons commencé d'agir en habitants de l'univers, que nous ne soyons plus jamais capables de comprendre, c'est-à-dire de penser et d'exprimer, les choses que nous sommes cependant capables de faire. » Et elle en tire son programme, dans une phrase d'une simplicité voulue : « Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que penser ce que nous faisons. » Günther Anders, qui fut son premier mari, a nommé ce même écart le décalage prométhéen (das prometheische Gefälle) dans L'Obsolescence de l'homme (1956) : notre capacité de produire a dépassé notre capacité de nous représenter ce que nous produisons, et c'est cette disproportion, non la méchanceté, qui rend nos actes irresponsables. La tâche n'est donc pas de vouloir moins, mais de se représenter plus.

Le Danemark en offre le cas le mieux documenté, parce qu'il est chiffré. En septembre 2004, la direction danoise de la santé publie de nouvelles recommandations : le dépistage combiné du premier trimestre — mesure de la clarté nucale, marqueurs sériques, âge maternel — sera proposé à toutes les femmes enceintes, et non plus aux seules femmes de plus de trente-cinq ans. Rien n'est imposé, tout est offert. En 2005, 40 815 femmes, soit 62,8 % des grossesses, font pratiquer l'évaluation du risque ; en 2006, elles sont 54 830, soit 84,4 %. Le nombre d'enfants nés avec une trisomie 21 passe alors de 55 à 65 par an entre 2000 et 2004 à 31 en 2005 et 32 en 2006 — la moitié en un an (Ekelund et alii, BMJ, 2008). Ces chiffres n'ont rien à voir avec la valeur des décisions particulières, qui ne se jugent pas de l'extérieur et dont chacune appartient à ceux qui l'ont prise. Ils disent autre chose, et de très net : aucune assemblée n'a jamais délibéré sur le résultat d'ensemble, et le résultat d'ensemble a pourtant été produit. Il ne l'a pas été par une décision, mais par une mise à disposition. Voilà exactement le lieu où le souhaitable avait prise, et où il n'a pas été convoqué : non pas au moment de l'usage, mais au moment où l'on a décidé d'offrir universellement un examen dont l'effet agrégé était calculable d'avance.


Conclusion

Ce qui est techniquement possible n'est pas toujours souhaitable, et la première partie de ce devoir en donnait les raisons décisives : logiquement, aucun devoir ne se déduit d'un pouvoir ; structurellement, un moyen ne contient pas sa fin ; temporellement, une faisabilité ne se prononce jamais sur la totalité de ses effets. Mais cette réponse était trop tranquille, et l'on a vu pourquoi. Le tribunal devant lequel on prétend citer la technique a été bâti avec ses matériaux : le shunt de Scribner a fait d'une mort naturelle une injustice, l'éther de Morton a fait de la douleur un mal qu'on doit abolir, le respirateur d'Ibsen a rendu inutilisable la définition même de la mort. Nos obligations, nos désirs et nos concepts ont l'âge de nos instruments.

Le partage se fait ailleurs. Les deux premières thèses se disputaient sur la même hypothèse : qu'il existe, à chaque époque, un stock de choses faisables, offert à un jugement qui arrive ensuite. Or ce stock n'est pas offert. Il a été bâti, financé, orienté ; il est l'archive de nos préférences passées, et la liste des seize médicaments contre les maladies tropicales sur mille trois cent quatre-vingt-treize le prouve mieux qu'un raisonnement. Dès lors, la question du sujet arrive toujours trop tard. Elle traite comme une donnée ce qui était déjà une décision. Le souhaitable n'a pas son lieu devant l'objet fini, où il ne peut plus que ratifier ou déplorer : il l'a en amont, dans les choix qui rendent une chose faisable, et au moment précis où l'on ignore encore. C'est ce qu'ont compris les cent quarante chercheurs d'Asilomar en février 1975, en se liant les mains avant d'avoir la preuve d'un danger.

Relisons alors le comité de Seattle. En 1962, ces sept personnes — un avocat, un pasteur, un banquier, une mère de famille, un fonctionnaire, un syndicaliste, un chirurgien — croyaient arbitrer entre des malades, et c'est ainsi que le pays entier a lu leur travail : une tragédie, sept inconnus jouant aux dieux. Ils n'arbitraient pas entre des malades. Ils héritaient d'un arbitrage déjà rendu ailleurs, et par d'autres : le nombre de machines disponibles au Swedish Hospital n'était pas une donnée technique, c'était une ligne budgétaire. La question « qui sera dialysé ? » n'apparaît que parce que la question « combien de machines construirons-nous ? » avait été tranchée hors de leur vue, sans délibération et sans nom. Ce que le Congrès a fait le 30 octobre 1972 n'a d'ailleurs pas été de mieux choisir : il a été de supprimer le choix, en finançant les machines. Le comité n'était pas le lieu du problème moral. Il en était la conséquence visible.

Il reste à tirer de là ce qui nous concerne. Nous savons désormais où se prend la décision, et nous commençons à y installer le droit. Le règlement européen 2024/1689 sur l'intelligence artificielle, entré en vigueur le 1er août 2024, interdit depuis le 2 février 2025 certaines pratiques — la notation sociale des personnes par les pouvoirs publics, l'exploitation des vulnérabilités liées à l'âge ou au handicap, la reconnaissance des émotions au travail et à l'école — sans attendre que les systèmes correspondants soient déployés, ni qu'un dommage ait été constaté. C'est un droit qui légifère sur des capacités avant qu'elles n'aient d'usages, et qui prend donc le problème par le seul bout où il est encore souple. Un peuple ne se juge pas à ce qu'il refuse de faire une fois que la machine tourne. Il se juge à ce qu'il a décidé de ne pas rendre faisable.

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