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Le Neveu de Rameau

Diderot — devoir entièrement rédigé, au calibre d'une copie de première.

Texte

Un après-dîner, j'étais là, regardant beaucoup, parlant peu et écoutant le moins que je pouvais, lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n'en a pas laissé manquer. C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison. 5Il faut que les notions de l'honnête et du déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête, car il montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités sans ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises sans pudeur. Au reste, il est doué d'une organisation forte, d'une chaleur d'imagination singulière, et d'une vigueur de poumons peu 10commune. Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête pas, ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous enfuirez. Dieux, quels terribles poumons ! Rien ne dissemble plus de lui que lui-même. Quelquefois il est maigre et hâve comme un malade au dernier degré de la consomption ; on compterait ses dents à travers ses 15joues, on dirait qu'il a passé plusieurs jours sans manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras et replet comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier, ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins. Aujourd'hui en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se 20dérobe, on serait tenté de l'appeler pour lui donner l'aumône. Demain poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre, et vous le prendriez à peu près pour un honnête homme. Il vit au jour la journée ; triste ou gai, selon les circonstances. Son premier soin le matin, quand il est levé, est de savoir où il dînera ; après dîner, il 25pense où il ira souper. La nuit amène aussi son inquiétude : ou il regagne, à pied, un petit grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse ennuyée d'attendre son loyer, ne lui en ait redemandé la clef ; ou il se rabat dans une taverne du faubourg où il attend le jour entre un morceau de pain et un pot de bière. Quand il n'a pas six sous dans sa poche, ce qui lui 30arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui donne un lit sur de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin il a encore une partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit le Cours ou les Champs- Élysées. Il reparaît avec le jour à la ville, habillé de la veille pour le 35lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je n'estime pas ces originaux-là ; d'autres en font leurs connaissances familières, même leurs amis. Ils m'arrêtent une fois l'an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos 40conventions de société, nos bienséances d'usage, ont introduite. S'il en paraît un dans une compagnie, c'est un grain de levain qui fermente et qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il agite ; il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité, il fait connaître les gens de bien ; il démasque les coquins ; c'est alors que 45l'homme de bon sens écoute et démêle son monde.

Diderot, Le Neveu de Rameau (rédigé à partir de 1761-1762, publié en français en 1823, texte du manuscrit autographe en 1891) — extrait intitulé « Un singulier personnage ». Les numéros de la marge donnent les lignes du manuel, de cinq en cinq ; le détail de l'édition suivie est en fin de fiche.


Commentaire

Introduction. Un livre peut mettre plus d'un siècle à rejoindre son auteur. Diderot écrit Le Neveu de Rameau à partir de 1761. Il ne le publie pas. Après sa mort, une copie voyage jusqu'en Allemagne. Goethe la traduit, et l'Europe découvre le texte en allemand, en 1805. En 1821, deux Français le retraduisent de l'allemand et le donnent pour l'original. La supercherie est dénoncée deux ans plus tard. Il faut attendre 1891, et l'achat du manuscrit chez un bouquiniste des quais, pour lire enfin la phrase de Diderot. Pendant cent trente ans, le livre a donc circulé sous des formes qui n'étaient pas la sienne. C'est exactement ce que dit la phrase la plus célèbre de notre passage : « Rien ne dissemble plus de lui que lui-même » (l. 12).

Denis Diderot (1713-1784) a dirigé l'Encyclopédie de 1751 à 1772. De tous les auteurs des Lumières, c'est celui qui se méfie le plus des formes arrêtées. Le Neveu de Rameau porte pour sous-titre Satire seconde. Une satire est un texte qui attaque les mœurs de son temps en s'en moquant. Celle-ci a une méthode particulière : elle donne longuement la parole à un homme qui n'a aucune morale, et regarde ce qu'il en sort.

Le passage ouvre l'œuvre. Deux hommes sont en présence. Le premier dit « je » ; on l'appelle « Moi », et il tient du philosophe. Le second n'est jamais nommé ici : le lecteur apprendra plus loin qu'il s'agit du neveu du compositeur Jean-Philippe Rameau, un musicien raté qui vit aux crochets des autres. La scène se passe au café de la Régence, sur la place du Palais-Royal, où l'on joue aux échecs. Nous sommes avant le dialogue : pas une réplique n'a encore été échangée. Le narrateur est abordé, et il fait le portrait de celui qui l'aborde. Il conclut deux choses. Il n'estime pas ces gens-là. Et la société ne peut pas s'en passer.

Comment un portrait qui condamne son modèle finit-il par le rendre nécessaire ? Le texte donne d'abord à voir un corps, des lieux et une journée. Il refuse ensuite de dire qui est cet homme. Il montre enfin que ce raté est le seul à faire sortir la vérité des autres.


I — Un portrait d'abord physique et quantifiable. Ce que le texte livre d'abord : une santé, des adresses, un emploi du temps.

a/ Un corps décrit en quantités, non en qualités. Diderot ne commence pas par l'âme. Une seule phrase juge le personnage (l. 4), puis le texte passe au vocabulaire du médecin : « il est doué d'une organisation forte, d'une chaleur d'imagination singulière, et d'une vigueur de poumons peu commune » (l. 8-10).

Le mot « organisation » demande une explication. Au XVIIIe siècle, il ne désigne pas une entreprise. Il désigne la façon dont les organes d'un vivant sont agencés, c'est-à-dire sa constitution physique. C'est un mot de médecin, et l'Encyclopédie l'emploie en ce sens. Diderot peint donc un homme comme un naturaliste décrirait un animal.

Le rythme est ternaire — trois compléments de même construction, « forte », « singulière », « peu commune » — et les trois qualités énumérées sont en réalité trois quantités : de la force, de la chaleur, du souffle. Aucune n'est une vertu. Nous ne saurons pas si cet homme est bon. Nous savons qu'il est solide.

Le souffle fait aussitôt sortir le narrateur de sa description : « Dieux, quels terribles poumons ! » (l. 12). C'est la seule phrase exclamative du passage. Elle nous apprend deux choses. Le narrateur n'observe pas de loin : il est dans la salle, et il est assourdi. Et le juron païen donne le ton familier de toute la scène.

Le corps revient ensuite comme un instrument de mesure. Un mois, l'homme est « maigre et hâve comme un malade au dernier degré de la consomption » (l. 13-14) ; la consomption est le nom que le siècle donne à l'amaigrissement des tuberculeux. L'image suivante force le trait : « on compterait ses dents à travers ses joues » (l. 14). C'est une hyperbole, c'est-à-dire une exagération assumée. La peau est si mince qu'on voit l'os dessous. Le mois d'après, « il est gras et replet » (l. 16).

Un corps qui se creuse et se remplit ainsi ne dit pas un caractère. Il dit un budget. Le ventre du Neveu est le relevé de ses derniers repas.

b/ Une misère géographique, en descente continue. Le texte dresse ensuite une carte de Paris, et cette carte descend.

Quatre lieux se succèdent : « un petit grenier qu'il habite » (l. 26), « une taverne du faubourg » (l. 28), « un lit sur de la paille, à côté de ses chevaux » (l. 31), enfin « le Cours ou les Champs-Élysées » (l. 33). Du logement à la salle commune. De la salle commune à l'écurie. De l'écurie au plein air. Chaque étape retire un mur.

Même le grenier n'est pas acquis : « à moins que l'hôtesse ennuyée d'attendre son loyer, ne lui en ait redemandé la clef » (l. 26-27). Le seul domicile de cet homme dépend de la patience d'une logeuse.

Deux détails achèvent le tableau, et ils valent mieux que le mot « misère », que Diderot n'écrit jamais. Le premier : « il a encore une partie de son matelas dans ses cheveux » (l. 32). Le matelas, ici, c'est la paille de l'écurie : la métonymie — nommer une chose par ce qui lui tient lieu — appelle « matelas » la litière d'un cheval, et le possessif « son » achève le travail. Le mot noble posé sur la chose vile suffit à peindre la chute.

Le second détail est un renversement d'usage. Le Cours-la-Reine et les Champs-Élysées sont alors les deux promenades à la mode. On y va pour être vu. Le Neveu, lui, les « arpente toute la nuit » (l. 33). Il en fait sa chambre. Le même Paris se lit donc deux fois selon l'heure : le jour il appartient au monde, la nuit à ceux qui n'ont pas de toit.

Quand le texte évoque enfin l'abondance, il ne connaît que deux adresses : « la table d'un financier » (l. 17) et « un couvent de Bernardins » (l. 17-18). La finance et l'Église, c'est-à-dire les deux endroits du siècle où l'on mange bien. Le Neveu n'y entre qu'au titre de la comparaison.

c/ Une journée circulaire, réglée par la faim. Le portrait se donne pour finir comme un emploi du temps, et cet emploi du temps n'a qu'un objet.

« Son premier soin le matin, quand il est levé, est de savoir où il dînera ; après dîner, il pense où il ira souper » (l. 23-25). La phrase tourne en boucle. Le repas suivant est déjà un problème quand le précédent s'achève. Puis vient la nuit : « La nuit amène aussi son inquiétude » (l. 25). Le petit mot « aussi » range le sommeil au même rang que la nourriture, comme une difficulté de plus à résoudre.

Les temps verbaux confirment cette répétition. Le passage compte un seul passé simple, « je fus abordé » (l. 2), qui raconte un événement unique. Tout le reste est au présent : « il va » (l. 19), « il marche » (l. 21), « il regagne » (l. 25), « il arpente » (l. 33). C'est le présent d'habitude, celui qui dit ce qu'on fait tous les jours. La rencontre singulière disparaît donc sous la routine.

La formule « Il vit au jour la journée » (l. 22-23) redouble le mot « jour » à l'intérieur d'elle-même. Le jour ne débouche que sur le jour, jamais sur un lendemain. La dernière phrase du mouvement va plus loin : « habillé de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine » (l. 34-35). La veille et le lendemain s'échangent, et l'habit finit par recouvrir la semaine entière. Le temps ne passe plus, il stagne dans le même linge.

Un siècle plus tard, les romanciers réalistes feront de ce procédé une règle : le sort d'un homme se lit dans ses vêtements et dans son logement (voir Réalisme).

Transition. Cet inventaire est précis comme un procès-verbal. Il devrait donc produire ce qu'un portrait promet toujours : un caractère, c'est-à-dire un ensemble de traits stables auxquels on reconnaît quelqu'un. Or c'est justement ce que le texte se refuse à donner.


II — Un caractère insaisissable, fait de contraires simultanés. Un texte qui défait le genre qu'il pratique : là où l'on attend un type, il installe une contradiction.

a/ Un composé chimique, et non un caractère gravé. La phrase de définition ne dit pas ce que l'homme est. Elle dit de quoi il est fait : « C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison » (l. 4).

Le mot est choisi. Un « composé », en chimie, c'est un mélange de plusieurs corps ; le mot appartient aux sciences de la nature, pas à la morale. La comparaison éclaire le choix. En 1688, La Bruyère intitulait son livre Les Caractères ; or un caractère, au sens premier, est une marque gravée. Diderot, lui, n'écrit pas « caractère » mais « composé ». Il remplace une empreinte fixe par un mélange instable.

Les deux couples sont exactement équilibrés : hauteur contre bassesse, bon sens contre déraison. Ce sont des antithèses, c'est-à-dire des termes de sens opposé mis côte à côte. Aucun des deux ne l'emporte. Le lecteur qui cherche le trait dominant, comme le veut l'exercice scolaire du portrait, ne le trouvera pas.

La suite retarde encore le verdict : « Il faut que les notions de l'honnête et du déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête » (l. 5-6). « Il faut que » n'introduit pas un savoir mais une supposition. Le narrateur devine un désordre qu'il ne peut pas voir.

Il faut peser le mot « brouillées ». Diderot ne dit pas que le bien et le mal sont inversés chez cet homme. Ce serait commode : il suffirait d'appeler le personnage un scélérat. Il dit qu'ils sont mêlés. C'est bien plus gênant, car il n'y a plus de ligne où poser le blâme.

La preuve avancée le confirme : « il montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités sans ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises sans pudeur » (l. 6-8). La phrase est un chiasme, c'est-à-dire une construction en miroir, où les termes se répondent en se croisant : aux bonnes qualités répondent les mauvaises, et à « sans ostentation » répond « sans pudeur ». Or ces deux expressions désignent deux absences de la même chose : cet homme ne se soucie pas du regard d'autrui. Il n'est pas immoral par calcul. Il l'est parce qu'il ne cache rien.

b/ Une identité substitutive, jamais cumulative. Un portrait classique ajoute les traits les uns aux autres. Celui-ci les remplace.

Quatre indications de temps commandent le mouvement : « Quelquefois » (l. 13), « Le mois suivant » (l. 16), « Aujourd'hui » (l. 18), « Demain » (l. 20). À chaque fois, l'état décrit annule le précédent. Jamais le texte ne propose la synthèse des deux.

Les phrases elles-mêmes sont construites en parallélisme, c'est-à-dire sur un moule syntaxique répété : « il va la tête basse, il se dérobe » (l. 19-20) d'un côté, « il marche la tête haute, il se montre » (l. 21) de l'autre. Même moule — un verbe de marche, une position de tête, un verbe pronominal — et sens exactement inverse. Le corps ne change pas seulement d'apparence : il change de grammaire.

Le plus grave est ailleurs. Le jugement du spectateur suit le vêtement pas à pas. En haillons, « on serait tenté de l'appeler pour lui donner l'aumône » (l. 20). Bien mis, « vous le prendriez à peu près pour un honnête homme » (l. 22).

« À peu près » est le mot le plus corrosif du passage. Il semble d'abord viser le Neveu : il ressemble presque à un honnête homme, il n'y arrive pas tout à fait. Mais regardons de quoi cette honnêteté est faite. Elle tient à de la poudre, une frisure, des souliers et du linge propre (l. 20-21). Ce n'est donc pas le Neveu qui manque de peu l'honnête homme. C'est l'honnête homme qui n'est déjà, aux yeux du monde, qu'un homme bien habillé.

La formule du milieu du passage résume tout cela : « Rien ne dissemble plus de lui que lui-même » (l. 12). Diderot applique un superlatif de différence à une identité, ce qui est logiquement impossible : on ne peut pas être plus différent de soi que quiconque. Et il le fait avec un verbe que la langue courante n'emploie pas, formé sur l'adjectif dissemblable. Le lecteur bute donc sur la phrase comme le narrateur bute sur l'homme. Le scandale de la grammaire est le scandale du personnage.

c/ Un narrateur instable, dépossédé de sa position. L'instabilité gagne enfin celui qui décrit.

En quarante-cinq lignes, le texte change six fois de personne : « j'étais là » (l. 1), « Si vous le rencontrez » (l. 10), « on compterait » (l. 14), « on serait tenté » (l. 20), « vous le prendriez » (l. 22), « Je n'estime pas » (l. 36). Le narrateur passe sans cesse de son propre témoignage à une expérience valable pour tout le monde, puis revient à lui.

Il n'est pas non plus maître de la rencontre. « Je fus abordé » (l. 2) est une tournure passive : le sujet subit l'action au lieu de la faire. Le philosophe n'a rien décidé.

Sa première phrase le peignait pourtant en homme qui se dérobe : « regardant beaucoup, parlant peu et écoutant le moins que je pouvais » (l. 1-2). Trois participes, et une gradation descendante — la figure qui range les termes par intensité décroissante : du beaucoup au peu, puis du peu au minimum. Cet homme était venu au café pour ne rien recevoir de personne. L'aveu de la fin le confirme : « Ils m'arrêtent une fois l'an » (l. 37). Arrêter suppose un mouvement interrompu de l'extérieur.

Il faut relever, pour finir, ce que le texte ne donne pas. Le personnage n'est jamais nommé. Il est « un des plus bizarres personnages » (l. 2-3), puis « il », puis « ces originaux-là » (l. 36). Il n'existe que comme spécimen d'une catégorie, à la façon des espèces qu'on collectionnait alors. Le titre du livre lui-même ne le désigne que par son oncle. Le portrait a beau être minutieux, il n'attache cet homme à rien.

Transition. Le lecteur a donc devant lui un modèle insaisissable et un peintre indécis. Le passage pourrait s'arrêter sur ce constat d'échec. Ses dix dernières lignes en font au contraire une démonstration.


III — Un parasite méprisable et socialement nécessaire. Ce qui rend le Neveu méprisable est exactement ce qui le rend utile — et le blâme change de destinataire.

a/ Un blâme déplacé de l'individu vers la société. Le passage est bâti en deux temps très inégaux. Trente-cinq lignes de description. Puis une sentence d'une demi-ligne : « Je n'estime pas ces originaux-là » (l. 36). Puis dix lignes qui vident cette sentence de son autorité.

Le narrateur commence par se distinguer de ceux qui fréquentent ces gens-là : « d'autres en font leurs connaissances familières, même leurs amis » (l. 36-37). Il concède ensuite : « Ils m'arrêtent une fois l'an » (l. 37). Puis vient la raison, et elle change tout : « parce que leur caractère tranche avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d'usage, ont introduite » (l. 38-40).

Regardons qui est accusé dans cette phrase. Ce n'est plus le Neveu. Ce sont trois institutions : l'éducation, les conventions, les bienséances. Et les possessifs sont terribles : « notre éducation », « nos conventions », « nos bienséances ». Le narrateur s'inclut dans le lot, et il y inclut son lecteur.

Un adjectif tranche : « fastidieuse » (l. 39), c'est-à-dire ennuyeuse à mourir. C'est le seul terme franchement dépréciatif de tout le passage. Il ne tombe pas sur le parasite. Il tombe sur la vie normale.

Le verbe achève le travail : ces conventions, on les « a introduites ». Ce qui semblait naturel est donc un ajout, quelque chose qu'on a fait entrer chez nous. Le jugement moral du début n'est pas retiré ; Diderot continue de ne pas estimer cet homme. Mais ce jugement n'a plus de portée, puisque le juge vient de reconnaître qu'il est lui-même le produit d'un dressage.

b/ Un levain sans valeur propre, indispensable à la pâte. Pour dire ce que fait un original dans une compagnie, Diderot n'emploie ni une image morale ni une image religieuse. Il prend une image de cuisine et de chimie : « c'est un grain de levain qui fermente et qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle » (l. 41-42).

L'image est exacte, et c'est pourquoi il faut la développer. Le levain ne vaut rien pour lui-même : personne ne mange du levain. Il ne vaut que par ce qu'il déclenche dans la pâte. On tient là toute la position du narrateur : le Neveu n'a aucun mérite propre, et c'est pour cette raison qu'on peut à la fois le mépriser et le juger indispensable.

Le verbe « restitue » est encore plus révélateur. Restituer, c'est rendre ce qu'on avait pris. Le texte suppose donc un vol, et il vient de nous dire qui l'a commis : l'éducation et les bienséances. Chacun a été privé d'une part de lui-même, et la présence d'un original la lui rend.

Diderot reste toutefois prudent, et cette prudence le sépare de Rousseau. Il n'annonce aucun retour à l'état de nature. Il écrit « une portion de son individualité naturelle ». Le mot limite la promesse à une part.

La fin aligne six verbes en asyndète — sans le moindre mot de liaison : « Il secoue, il agite ; il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité, il fait connaître les gens de bien ; il démasque les coquins » (l. 43-44). Trois d'entre eux sont des factitifs, ces tours en « faire + infinitif » où le sujet ne fait pas l'action mais la provoque : il fait approuver, il fait sortir, il fait connaître. L'original n'agit donc pas lui-même, il fait agir les autres. Les propositions se raccourcissent, les points-virgules hachent la phrase, et cette accélération imite l'effervescence annoncée par le levain.

La chute referme le passage sur son début : « c'est alors que l'homme de bon sens écoute et démêle son monde » (l. 44-45). Le verbe « démêle » répond mot pour mot à « brouillées » (l. 6). Ce qui est embrouillé dans la tête du Neveu est ce qui permet au philosophe de démêler la sienne. Le désordre d'un seul est la condition de la clarté de tous.

c/ Un lecteur mis en cause, sommé de choisir. Reste une question : pourquoi ce portrait s'adresse-t-il si souvent à « vous » ?

La réponse est dans la phrase de la ligne 10 : « Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête pas, ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous enfuirez » (l. 10-12). La construction « ou… ou… » ne laisse que deux issues, et ce sont deux fuites. Se boucher les oreilles, ou partir.

Le lecteur est donc mis en situation, dans la rue, devant l'homme. Et il doit constater qu'il ne supporterait pas trois minutes ce que le livre qu'il tient va lui faire subir pendant deux cents pages. Car il existe une troisième possibilité, que la phrase omet : rester et écouter. C'est celle que le narrateur va choisir, et c'est celle que choisit quiconque continue sa lecture. Le passage n'installe donc pas seulement un personnage : il installe le régime de toute l'œuvre, un dialogue où « Moi » se taira beaucoup.

Il faut enfin mesurer ce que le philosophe gagne à cette rencontre. Une satire a besoin d'une bouche capable de dire ce que l'auteur ne peut pas signer. Or cette bouche existe, et c'est celle d'un homme chez qui « les notions de l'honnête et du déshonnête » sont « brouillées » (l. 5-6). L'immoralité du Neveu n'est pas un obstacle à la vérité. Elle en est l'instrument, puisqu'elle seule permet de dire tout haut ce que les « bienséances d'usage » (l. 40) interdisent.

Le narrateur en fait discrètement l'aveu. Avant tout autre don, il accorde à cet homme « une chaleur d'imagination singulière » (l. 9). C'est le vocabulaire dont le siècle se sert pour parler du génie. Diderot ne le réserve donc pas au philosophe.

L'histoire du texte a confirmé la portée de ces quarante-cinq lignes. Traduit par Goethe en 1805, le dialogue passe à Hegel. Dans la Phénoménologie de l'esprit (1807), celui-ci en fait le modèle de ce qu'il appelle la conscience déchirée : l'esprit devenu étranger à lui-même. Un homme qui ne se ressemble plus devient ainsi une étape nécessaire de la connaissance (voir Hegel · L'Aliénation).


Conclusion. Le passage donne d'abord ce qu'on attend d'un portrait. Un corps décrit en médecin. Une misère qu'on suit du grenier à l'écurie. Une journée entière suspendue à la question du prochain repas.

Il retire ensuite ce qu'un portrait doit fournir : un caractère. Le mot « composé » remplace le mot « caractère ». Les indications de temps substituent les états les uns aux autres au lieu de les additionner. Et le narrateur lui-même ne tient sa place ni de juge ni de témoin.

Le dernier mouvement explique ce double geste. Si le peintre ne parvient pas à fixer son modèle, c'est que ce modèle n'a pas de valeur en lui-même. Il a une fonction, celle du levain, qui ne vaut que par la pâte qu'il fait lever.

Reprenons alors la ligne 22 : « et vous le prendriez à peu près pour un honnête homme ». À la première lecture, c'est une plaisanterie sur les vêtements. Bien habillé, le gueux passerait presque pour un homme convenable. Une fois le passage terminé, la même phrase ne dit plus cela. L'honnêteté se réduit ici à de la poudre, une frisure et des souliers. Et le seul homme du texte qui ne dissimule rien est celui qui porte ses vices « sans pudeur » (l. 8). Le « à peu près » ne mesure donc plus l'écart entre le Neveu et l'honnête homme. Il mesure l'écart entre l'honnête homme et lui-même. La formule qui semblait viser le parasite vise en réalité le lecteur bien mis qui le regarde passer.

C'est le mouvement propre de la satire selon Diderot. Elle commence par un individu qu'on méprise et finit par la compagnie qui le méprise. Le texte a d'ailleurs subi le sort qu'il décrit. Inédit, traduit, retraduit, contrefait, puis retrouvé sur les quais en 1891 : pendant plus d'un siècle, rien n'a moins ressemblé au Neveu de Rameau que Le Neveu de Rameau.

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