Les Animaux malades de la peste
La Fontaine — devoir entièrement rédigé, au calibre d'une copie de première.
Texte (64 vers numérotés)
Jean de La Fontaine, « Les Animaux malades de la peste », Fables choisies, mises en vers, second recueil, livre VII, fable 1 (Paris, Denys Thierry et Claude Barbin, 1678). Fable de 64 vers, en vers mêlés : 37 alexandrins, 26 octosyllabes et un vers de trois syllabes (v. 29). Les vers courts sont renfoncés, conformément à la disposition typographique des éditions.
```text 1 Un mal qui répand la terreur, 2 Mal que le Ciel en sa fureur 3 Inventa pour punir les crimes de la terre, 4 La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), 5 Capable d'enrichir en un jour l'Achéron, 6 Faisait aux animaux la guerre. 7 Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés : 8 On n'en voyait point d'occupés 9 À chercher le soutien d'une mourante vie ; 10 Nul mets n'excitait leur envie ; 11 Ni loups ni renards n'épiaient 12 La douce et l'innocente proie ; 13 Les tourterelles se fuyaient : 14 Plus d'amour, partant plus de joie. 15 Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis, 16 Je crois que le Ciel a permis 17 Pour nos péchés cette infortune. 18 Que le plus coupable de nous 19 Se sacrifie aux traits du céleste courroux ; 20 Peut-être il obtiendra la guérison commune. 21 L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents 22 On fait de pareils dévouements. 23 Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence 24 L'état de notre conscience. 25 Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons, 26 J'ai dévoré force moutons. 27 Que m'avaient-ils fait ? nulle offense ; 28 Même il m'est arrivé quelquefois de manger 29 Le berger. 30 Je me dévouerai donc, s'il le faut : mais je pense 31 Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi ; 32 Car on doit souhaiter, selon toute justice, 33 Que le plus coupable périsse. » 34 « Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ; 35 Vos scrupules font voir trop de délicatesse. 36 Eh bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce, 37 Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur, 38 En les croquant, beaucoup d'honneur ; 39 Et quant au berger, l'on peut dire 40 Qu'il était digne de tous maux, 41 Étant de ces gens-là qui sur les animaux 42 Se font un chimérique empire. » 43 Ainsi dit le Renard ; et flatteurs d'applaudir. 44 On n'osa trop approfondir 45 Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances, 46 Les moins pardonnables offenses : 47 Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, 48 Au dire de chacun, étaient de petits saints. 49 L'Âne vint à son tour, et dit : « J'ai souvenance 50 Qu'en un pré de moines passant, 51 La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense, 52 Quelque diable aussi me poussant, 53 Je tondis de ce pré la largeur de ma langue ; 54 Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. » 55 À ces mots, on cria haro sur le baudet. 56 Un Loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue 57 Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, 58 Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal. 59 Sa peccadille fut jugée un cas pendable. 60 Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable ! 61 Rien que la mort n'était capable 62 D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.
63 Selon que vous serez puissant ou misérable, 64 Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. ```
Commentaire
Introduction. En droit normand, « haro » n'est pas d'abord une interjection : c'est le nom d'une procédure. La clameur de haro permettait à qui s'estimait lésé de crier ce mot, et ce seul cri suffisait pour que l'accusé fût saisi sur-le-champ et conduit devant le juge, l'affaire devant être vidée toutes affaires cessantes. Elle est restée en vigueur jusqu'à l'abolition de la Coutume de Normandie, et elle survit aujourd'hui encore à Jersey et à Guernesey. Au vers 55 de cette fable, quand « on cria haro sur le baudet », un lecteur du XVIIᵉ siècle n'entend donc pas une huée de foule : il entend le déclenchement d'une procédure judiciaire. Reste à savoir ce que cette procédure juge. Jean de La Fontaine (1621-1695), poète classique et ancien protégé du surintendant Nicolas Fouquet — dont il avait plaidé la cause dans l'Élégie aux nymphes de Vaux en 1661, l'année de son arrestation —, a fait de la fable, genre mineur hérité d'Ésope, un instrument d'observation politique. Les Fables choisies, mises en vers comptent douze livres ; le second recueil, dédié à Madame de Montespan, maîtresse de Louis XIV (livres VII et VIII en 1678, livres IX à XI en 1679), abandonne la brièveté du premier pour des pièces longues, sombres et politiques. « Les Animaux malades de la peste » ouvre ce recueil, à la place même où « La Cigale et la Fourmi » ouvrait le premier : le changement de programme s'annonce dès le sommaire. Qui : le Lion, roi, et sa cour — le Renard, le Tigre, l'Ours, un Loup, l'Âne. Où : un « conseil » (v. 15), c'est-à-dire une assemblée de cour. Quand : pendant une épidémie de peste qui décime les bêtes. Quoi : le Lion propose que le plus coupable d'entre eux soit sacrifié pour apaiser le ciel ; chacun s'accuse à tour de rôle ; l'Âne, qui a mangé une bouchée d'herbe, est mis à mort. Comment une assemblée qui prétend chercher un coupable finit-elle par en fabriquer un ? Le texte installe d'abord un fléau, une assemblée et une règle ; il montre ensuite ce que cette règle produit réellement, un tri selon le rang ; il fait enfin de ce tri une loi, que ses deux derniers vers énoncent sans jamais la condamner.
I — Un fléau collectif et une procédure irréprochable. Le décor d'une catastrophe et la procédure qu'on lui oppose.
a/ Un mal anonyme, qui arrête le monde. La fable retarde le nom de son sujet. Trois vers de périphrase — « Un mal qui répand la terreur, / Mal que le Ciel en sa fureur / Inventa pour punir les crimes de la terre » (v. 1-3) — précèdent le mot propre, qui n'arrive qu'au vers 4 et flanqué d'une parenthèse : « La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom) ». L'incise est la seule intrusion du fabuliste avant la morale, et elle signale un interdit : on ne prononce pas ce mot-là, il faut s'y contraindre. Or le vers 3 a déjà fait davantage que nommer : il a donné une cause. Le fléau est « pour punir les crimes de la terre », et le verbe « Inventa », passé simple attribué au Ciel, en fait une œuvre délibérée. Cette prémisse ne sera jamais discutée, et c'est elle qui rendra le procès possible : s'il y a châtiment, il y a faute, donc coupable. Suit un tableau de sept imparfaits — « Faisait » (v. 6), « mouraient », « étaient » (v. 7), « voyait » (v. 8), « excitait » (v. 10), « épiaient » (v. 11), « fuyaient » (v. 13) — qui installe une durée sans événement. Et ce monde n'est décrit que par ce qu'il ne fait plus : « Nul mets n'excitait leur envie » (v. 10), « Ni loups ni renards n'épiaient » (v. 11), « Les tourterelles se fuyaient » (v. 13). Quatre négations qui suppriment l'appétit, la prédation, l'amour. Le vers 14 achève le dépouillement en se passant de verbe : « Plus d'amour, partant plus de joie » — deux groupes nominaux reliés par un connecteur logique (« partant » : par conséquent), une phrase aussi vide que le monde qu'elle décrit. Les octosyllabes s'enchaînent alors sans interruption (v. 10-14) : le vers se raccourcit à mesure que la vie se retire.
b/ Un conseil royal, convoqué et docile. « Le Lion tint conseil, et dit » (v. 15) : c'est le premier passé simple depuis le vers 3, et il tombe après quatorze vers d'imparfait. Un seul acte met fin à la paralysie, et cet acte est politique. Le substantif « conseil » n'est pas neutre : c'est le vocabulaire de la monarchie, celui du Conseil du roi, et il transforme d'un coup un troupeau agonisant en institution. L'apostrophe qui suit, « Mes chers amis » (v. 15), ouvre le discours sur une familiarité — c'est-à-dire sur une fiction d'égalité entre des êtres qui ne le sont pas, et dont le premier mot du vers rappelle qu'il est le Lion. Le discours qu'il prononce occupe dix-neuf vers (v. 15-33), soit près du tiers de la fable, et il est bâti comme une délibération complète : une prémisse (v. 16-17), une proposition (v. 18-20), un précédent (v. 21-22), une méthode (v. 23-24), un exemple — lui-même (v. 25-29) — et une règle générale (v. 30-33). Personne, dans le reste du texte, n'aura droit à une telle architecture. Reste que tout l'édifice repose sur un verbe d'opinion : « Je crois que le Ciel a permis / Pour nos péchés cette infortune » (v. 16-17). Et sur un possessif : « nos péchés » place l'assemblée entière dans une culpabilité commune avant que quiconque ait ouvert la bouche.
c/ Une règle équitable en apparence, biaisée dans son présupposé. « Que le plus coupable de nous / Se sacrifie aux traits du céleste courroux » (v. 18-19) : le subjonctif optatif donne à la proposition la forme d'un vœu, mais c'est le superlatif qui fait le travail. « Le plus coupable » suppose que la comparaison aboutisse ; quels que soient les crimes, quelqu'un occupera cette place. La règle ne demande pas s'il y a un coupable, elle demande lequel — et cette différence contient toute la fable. Le Lion l'appuie aussitôt sur un précédent : « L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents / On fait de pareils dévouements » (v. 21-22). Le mot est décisif : « dévouement » garde ici son sens latin (devovere), vouer aux dieux, consacrer une victime expiatoire. Ce que le Lion propose n'est donc pas un procès mais un sacrifice, et il l'habille d'une procédure judiciaire — la confusion des deux registres est installée dès le départ. Suit la clause de sincérité : « Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence / L'état de notre conscience » (v. 23-24), impératifs à la première personne du pluriel, langue de l'examen de conscience. Le verbe « flatter » est précisément celui que le texte emploiera vingt vers plus loin pour désigner ce qui sauvera le roi (« et flatteurs d'applaudir », v. 43) : le Lion interdit exactement ce qui va se produire. Et il faut noter où ces maximes sont logées — v. 18, 22, 24 sont des octosyllabes : la règle s'énonce en vers courts, du format des proverbes.
Transition. La règle est belle, et personne ne la conteste. Il suffit qu'on l'applique pour qu'elle produise le contraire de ce qu'elle promet.
II — Une procédure qui trie selon le rang. Trois aveux, trois traitements.
a/ Un aveu royal, complet et sans conséquence. Le Lion s'applique sa règle le premier, et sans rien atténuer : « Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons, / J'ai dévoré force moutons » (v. 25-26). Le verbe « dévoré » et l'adjectif « gloutons » ne sont pas des euphémismes ; l'aveu paraît exemplaire. Il s'aggrave même tout seul, puisque le Lion se pose contre lui-même la question du mobile : « Que m'avaient-ils fait ? nulle offense » (v. 27) — il tuait sans motif. Puis vient le vers 28, et tout se joue dans sa forme : « Même il m'est arrivé quelquefois de manger / Le berger. » L'adverbe « Même » annonce une gradation, et elle est réelle : on passe de la bête à l'homme. Mais la syntaxe dissout le crime au moment même où elle l'énonce. « Il m'est arrivé » est une tournure impersonnelle : le meurtre devient un accident dont on est le témoin plutôt que l'auteur ; « quelquefois » l'installe dans l'habitude, ce qui devrait l'aggraver et qui le banalise. L'enjambement fait le reste : « Le berger » est rejeté sur un vers de trois syllabes, le plus court de la fable, doublement renfoncé sur la page — et il rime avec « manger ». La mort d'un homme occupe trois syllabes, et la rime la fait avaler. La suite retire ce que l'aveu avait donné : « Je me dévouerai donc, s'il le faut : mais je pense » (v. 30). « S'il le faut » rouvre une condition que la règle avait fermée, et « mais je pense » enchaîne aussitôt sur une question de procédure. Le Lion s'offre, puis parle d'autre chose. Le vers lui-même a déjà tranché : les rimes embrassées des vers 31 à 34 accouplent « moi » (v. 31) à « roi » (v. 34), et « justice » (v. 32) à « périsse » (v. 33). Le moi du Lion appelle le roi que prononcera le flatteur ; la justice appelle qu'on périsse. La sonorité a rendu son arrêt avant l'assemblée.
b/ Une défense qui requalifie le crime en vertu. On lui a demandé de s'accuser ; il accuse le roi d'un excès de vertu. « Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ; / Vos scrupules font voir trop de délicatesse » (v. 34-35) : l'adverbe répété fait du scrupule un défaut, et l'aveu du Lion devient une faiblesse à corriger. Vient ensuite l'opération centrale, qui ne porte pas sur les faits mais sur le statut des victimes : « manger moutons, canaille, sotte espèce » (v. 36) — trois appositions sans article, dont la deuxième, « canaille », est un mot politique désignant la populace. Les moutons ne sont plus des êtres, ce sont une catégorie méprisable. La question qui suit, « Est-ce un péché ? », est posée et résolue dans le même vers, deux fois : « Non, non » (v. 37). La délibération est close avant que personne d'autre ait parlé. Alors le crime peut se retourner en bienfait : « Vous leur fîtes, Seigneur, / En les croquant, beaucoup d'honneur » (v. 37-38). Le verbe choisi est le plus trivial possible — « croquant » —, et il est enchâssé entre deux mots de dignité placés à la rime : Seigneur / honneur. La rime couronne la dévoration. Le même procédé est appliqué au berger : « Et quant au berger, l'on peut dire / Qu'il était digne de tous maux, / Étant de ces gens-là qui sur les animaux / Se font un chimérique empire » (v. 39-42). Le mort devient un usurpateur ; l'adjectif « chimérique » lui retire tout droit sur les bêtes, si bien que son meurtre passe pour la fin d'une tyrannie. Et l'accusation est portée par un tour impersonnel, « l'on peut dire », que le Renard n'assume pas. Il faut mesurer ce qui manque ici : en neuf vers, le Renard ne dit pas une seule fois « je ». Il ne dit que « vous ». Convoqué pour se confesser, il est le seul personnage de la fable qui ne s'accuse pas et que nul n'interroge — il traverse la procédure sans jamais y entrer.
c/ Un silence des forts, une franchise fatale au faible. « Ainsi dit le Renard ; et flatteurs d'applaudir » (v. 43) : l'infinitif de narration supprime le temps, et le substantif « flatteurs », privé d'article, supprime les personnes. L'approbation n'est l'acte de personne, c'est un réflexe de masse. Les vers suivants disent pourquoi : « On n'osa trop approfondir / Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances, / Les moins pardonnables offenses » (v. 44-46). Le verbe « osa » énonce le contraire d'une innocence : les crimes existent, ils sont même « les moins pardonnables », et c'est la peur qui les couvre. La construction elle-même esquive : le complément d'objet arrive deux vers après le verbe, comme si la phrase reculait devant ce qu'elle doit nommer. Surtout, le Tigre et l'Ours n'ont pas un seul vers de discours direct : les plus puissants n'ont même pas à se défendre. L'antiphrase du vers 48 boucle l'escamotage — « étaient de petits saints » —, et l'incise « Au dire de chacun » loge le mensonge dans la parole collective. Alors seulement l'Âne parle, et son aveu est l'exact envers de celui du Renard. Six vers, et six marques de première personne : « J'ai souvenance » (v. 49), « je pense » (v. 51), « me poussant » (v. 52), « Je tondis », « ma langue » (v. 53), « Je n'en avais » (v. 54). Il énumère toutes les circonstances — « La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense, / Quelque diable aussi me poussant » (v. 51-52) —, quatre sujets empilés avant un verbe principal qui n'arrive qu'au vers 53 : la phrase est celle d'un homme qui n'omet rien. Il mesure lui-même son délit, « la largeur de ma langue » (v. 53), unité dérisoire qui dit que le vol n'est rien — et qui, parce qu'elle est une mesure, fournit le fait matériel. Il fournit même les circonstances aggravantes qu'on ne lui demandait pas : « un pré de moines » (v. 50), donc un bien d'Église, et « Quelque diable » (v. 52), donc le Malin en personne. Il se qualifie enfin dans la langue du droit : « Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net » (v. 54). Il est le seul à parler net. C'est ce qui le tue.
Transition. Reste le verdict — et c'est là que la fable cesse de raconter une scène pour décrire un mécanisme.
III — Une machine sociale à fabriquer des coupables. Le texte ne raconte pas une injustice, il en donne le mode d'emploi.
a/ Une violence anonyme, dissoute dans le « on ». Le pronom traverse le texte d'un bout à l'autre, et toujours à la même place — celle où devrait se tenir un responsable : « On n'en voyait point d'occupés » (v. 8), « On fait de pareils dévouements » (v. 22), « Car on doit souhaiter » (v. 32), « l'on peut dire » (v. 39), « On n'osa trop approfondir » (v. 44), « on cria haro » (v. 55), « On le lui fit bien voir » (v. 62). Sept occurrences. Celui qui n'ose pas, celui qui crie, celui qui tue : aucun n'est nommé. L'exécution elle-même n'est jamais racontée. « On le lui fit bien voir » (v. 62) est une formule familière, presque un dicton de bravade, et elle tient lieu de mise à mort. La fable qui accordait dix-neuf vers au discours du Lion donne un demi-alexandrin à la mort de l'accusé, et cette disproportion est le sujet. Il faut y ajouter ce qui arrive au nom de la victime. L'Âne est nommé une fois, au vers 49 ; ensuite il devient « le baudet » (v. 55), « ce maudit animal » (v. 57), « Ce pelé, ce galeux » (v. 58). Trois désignations de plus en plus dégradantes, toutes construites sur un démonstratif : le démonstratif montre du doigt, il ne nomme pas. On lui retire son nom avant de lui retirer la vie — exactement l'opération que le Renard avait pratiquée sur les moutons (« canaille, sotte espèce », v. 36) et sur le berger (« ces gens-là », v. 41). La même mécanique sert aux deux bouts de la fable ; seule change la direction dans laquelle on la tourne. Et le vers 58 la formule tout entière : « d'où venait tout leur mal ». Le possessif « leur » attribue le mal à tous, la relative en assigne l'origine à un seul. C'est ce transfert que René Girard nommera le bouc émissaire (La Violence et le sacré, Grasset, 1972) ; La Fontaine n'en donne pas la théorie, il en donne la scène.
b/ Un vers hétérométrique, qui juge avant les juges. La fable est en vers mêlés, et le mélange n'est jamais décoratif. Les vers courts portent les maximes et la règle (v. 18, 22, 24), et le plus court de tous, le trisyllabe « Le berger » (v. 29), porte le seul meurtre d'homme du poème : la métrique mesure ce qu'on accorde à chaque victime. La condamnation, elle, est d'abord une affaire de rime. Des vers 59 à 63, quatre finales en -able se succèdent : « pendable » (v. 59), « abominable » (v. 60), « capable » (v. 61), « misérable » (v. 63). La sonorité du gibet sature la fin du texte, et elle attrape la morale au passage : « misérable », le mot qui désigne le faible dans la leçon finale, rime avec « pendable », le mot qui désigne la potence. Le lecteur entend la sentence avant de la comprendre. Le vers 60 montre ensuite qui la prononce — c'est-à-dire personne : « Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable ! » Deux exclamations sans verbe de parole et sans attribution ; ce n'est pas le narrateur, ce n'est pas exactement le Loup, c'est l'indignation de l'assemblée rapportée sans guillemets. Le discours indirect libre fait entendre le chœur, et l'ironie tient dans l'écart entre le fait (« manger l'herbe ») et la qualification (« crime abominable »). Enfin, le vocabulaire boucle sur lui-même : « D'expier son forfait » (v. 62) reprend le registre religieux par lequel le Lion avait ouvert la séance — « nos péchés » (v. 17), « dévouements » (v. 22). Un sacrifice avait été annoncé, un sacrifice a lieu. Un seul mot dit le glissement : « dévouer ». Le Lion l'emploie à la première personne, « Je me dévouerai donc » (v. 30) ; le Loup l'emploie à la troisième, « qu'il fallait dévouer ce maudit animal » (v. 57). Même verbe, un pronom d'écart. Le sacrifice promis par le puissant s'exécute sur un autre.
c/ Une morale constative, qui n'ordonne rien. Les deux derniers vers sont détachés du récit — l'édition de 1874 les sépare par un blanc — et ce sont les seuls où un « vous » ne désigne plus le Lion mais le lecteur : « Selon que vous serez puissant ou misérable, / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » (v. 63-64). Tout y a la forme d'une loi. Une conditionnelle générale (« Selon que »), une alternative sans terme moyen (« puissant ou misérable », « blanc ou noir »), un futur de vérité générale (« serez », « rendront ») : on énonce le fonctionnement d'un mécanisme, pas une conduite. Rien n'est prescrit — ni d'être juste, ni de refuser la flatterie, ni de défendre le faible. Le verbe est l'endroit exact où se loge l'accusation : « vous rendront blanc ou noir », et non « vous déclareront ». Rendre, c'est faire devenir. La justice ne constate pas l'innocence, elle la fabrique, et elle la fabrique d'après le rang. Il faut aussi entendre le double sens de « cour » : la cour de justice et la cour du roi. La fable vient de montrer, pendant soixante-deux vers, qu'il s'agit de la même. Reste que tout cela est dit par des bêtes — et c'est la condition pour que ce soit dit. Le second recueil est dédié à Madame de Montespan, maîtresse de Louis XIV, et la dédicace est imprimée sur la page même qui précède la fable ; le fabuliste y appelle son propre art un mensonge et demande une protection : « La fable en son nom la demande : / Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous » (« À Madame de Montespan »). Il prévient qu'il ment, il obtient un abri, puis il ouvre son livre sur un roi qui mange des bergers. Rien dans le texte ne nomme le roi de France. Tout y renvoie.
Conclusion. « Les Animaux malades de la peste » installe donc une catastrophe sans coupable, puis une assemblée qui se donne une règle irréprochable pour en trouver un ; elle fait ensuite passer trois aveux devant cette règle et montre qu'elle absout l'aveu de meurtre et pend l'aveu de gourmandise, selon le seul rang de qui parle ; elle transforme enfin ce tri en loi générale, énoncée sans indignation et sans remède. Il faut revenir, pour finir, au vers 55 — « À ces mots, on cria haro sur le baudet » — et regarder non plus le mot, mais sa place. Nous y avions vu le basculement de l'assemblée, le moment où le groupe désigne sa victime. Or le haro tombe au vers 55, et la démonstration du Loup n'arrive qu'ensuite : « Un Loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue / Qu'il fallait dévouer ce maudit animal » (v. 56-57). Le cri précède la preuve. Le juriste — « quelque peu clerc », c'est-à-dire assez savant pour la forme — ne délibère pas : il établit après coup ce qui a déjà été hurlé. Et c'est ici que le mot choisi par La Fontaine livre sa charge, car la clameur de haro avait précisément cette propriété : le cri valait saisie, et il s'exerçait avant tout jugement. Le fabuliste n'a pas pris un mot d'indignation, il a pris le nom d'un acte juridique, et il l'a placé au mauvais endroit — devant la preuve au lieu d'être derrière elle. Tout l'argument de la fable tient dans l'ordre de ces deux vers. Le détour par l'animal, dès lors, n'est pas un ornement : c'est la condition du propos. Prononcés par un homme devant la cour de Louis XIV, les deux derniers vers auraient été un pamphlet, et un pamphlet se saisit ; prononcés par un âne et un lion, ils sont devenus une phrase que l'on fait apprendre par cœur aux enfants de ceux qu'elle accuse.