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La liberté, est-ce l'absence de contrainte ?

Devoir entièrement rédigé, au calibre d'une copie de terminale.

Le 24 novembre 1960, à Paris, une poignée d'écrivains et de mathématiciens réunis autour de Raymond Queneau et de François Le Lionnais fondent l'Ouvroir de littérature potentielle. Leur programme est déroutant : inventer des règles d'écriture aussi dures que possible, puis s'y soumettre. Queneau définira l'oulipien comme un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir. Voilà donc des hommes qui se forgent des chaînes — et personne n'a jamais soutenu qu'ils écrivaient moins librement que ceux qui écrivent comme ça vient. Le sujet nous invite à réfléchir sur la liberté et sur la contrainte, et à nous demander si l'une est simplement le manque de l'autre. La liberté (die Freiheit, f.) se dit en trois sens qu'il faut distinguer : la liberté d'action, qui est de n'être entravé par rien dans ce qu'on entreprend ; le libre arbitre, qui est le pouvoir de choisir entre plusieurs possibles ; l'autonomie, qui est de se donner à soi-même la règle à laquelle on obéit. La contrainte (der Zwang, m.), elle, est ce qui me force du dehors à agir autrement que je ne l'aurais fait, par la violence ou par la menace d'une peine. Elle n'est ni la nécessité naturelle — la pesanteur ne me contraint pas, elle me détermine, car elle ne s'adresse pas à ma volonté et ne me laisse rien à décider —, ni l'obligation morale, qui vient du dedans et laisse toujours le pouvoir de désobéir, ni la discipline, qui est une contrainte que l'on s'impose. Surtout, la formule « absence de » propose une définition purement négative : la liberté serait un vide, ce qui reste quand on a tout retiré. On répond volontiers que oui : on n'appelle libre qu'un homme que rien n'empêche, et l'histoire des libertés se lit comme la liste des entraves qui sont tombées. Mais on soutient aussi bien l'inverse : celui que rien n'empêche fait ce qu'il veut sans avoir choisi ce qu'il veut, et l'homme sans entrave peut n'être que le sujet obéissant de ses envies. De là notre problème : la liberté est-elle un vide que la levée des contraintes suffit à produire, ou un pouvoir que certaines contraintes, au contraire, rendent seules possible ? Dans un premier chemin de pensée, on verra que la liberté est l'absence de contrainte ; dans un deuxième, que l'absence de contrainte livre l'homme à ce qui le détermine ; enfin on se demandera si la liberté n'est pas le pouvoir de se donner à soi-même sa loi.

I. La liberté est l'absence de contrainte

La liberté est l'absence de contrainte, d'abord, parce qu'être libre, c'est n'être empêché par personne de faire ce qu'on a résolu de faire. Cette absence d'empêchement suffit à définir la liberté parce qu'elle est la seule chose que l'on constate du dehors : on ne voit pas une volonté, on voit un obstacle ou son retrait. En effet, la liberté ainsi entendue ne dit rien du contenu de ce qu'on veut ; elle dit seulement que rien ne se met en travers du chemin. C'est la définition qu'en donne Hobbes dans le Léviathan (1651), au chapitre XXI : « les mots de LIBERTY ou de FREEDOM désignent proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) » — définition que Hobbes applique indifféremment aux corps et aux hommes, l'eau étant libre quand rien ne la retient dans son lit, et l'homme libre étant celui qui, dans les choses qu'il est capable de faire, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Le livret ouvrier en fournit la contre-épreuve historique : institué par la loi du 22 germinal an XI (12 avril 1803), ce carnet devait être visé par l'employeur à l'entrée et à la sortie de chaque place, aucun ouvrier ne pouvant être embauché ailleurs sans le présenter en règle, et l'article 3 prévoyait que celui qui voyagerait sans livret serait « réputé vagabond » et pourrait être arrêté comme tel. Il fallut attendre la loi du 2 juillet 1890 pour que ce document disparaisse. Ni les capacités de l'ouvrier ni ses désirs n'avaient changé ce jour-là : un obstacle avait été retiré, et c'est exactement cela que l'on a appelé une liberté nouvelle.

La liberté est l'absence de contrainte, ensuite, parce que toute contrainte retranche de la liberté et que seule la protection d'autrui peut la justifier. Elle en retranche parce que contraindre, c'est substituer la volonté d'un autre à la mienne dans une affaire qui était la mienne. En effet, si l'on admet qu'on peut me contraindre pour mon propre bien, plus rien ne limite l'intervention : il n'est pas de conduite dont on ne puisse dire qu'elle me nuit. C'est le principe que pose John Stuart Mill dans De la liberté (1859) : « la seule raison légitime que puisse avoir une communauté civilisée d'user de la force contre un de ses membres, contre sa propre volonté, est d'empêcher que du mal ne soit fait à autrui » ; le bien propre de l'individu, physique ou moral, ne suffit jamais à autoriser qu'on le force, car sur lui-même, sur son corps et sur son esprit, chacun est souverain. L'Angleterre en a fait l'application dans son droit : l'amendement Labouchère, inséré dans le Criminal Law Amendment Act de 1885, punissait de deux ans d'emprisonnement, avec ou sans travaux forcés, tout acte d'« outrage grave aux mœurs » entre hommes, y compris commis en privé et entre adultes consentants. Le comité présidé par John Wolfenden remit le 4 septembre 1957 un rapport qui posait qu'à moins que la société n'entreprenne délibérément, par le moyen de la loi, d'assimiler la sphère du crime à celle du péché, il doit demeurer un domaine de moralité et d'immoralité privées qui, pour dire les choses brutalement, ne regarde pas la loi. Dix ans plus tard, le Sexual Offences Act du 27 juillet 1967 dépénalisait ces actes en Angleterre et au pays de Galles. Rien n'avait été ajouté aux capacités de personne : une contrainte avait été levée, et c'est cela qu'on a nommé liberté.

La liberté est l'absence de contrainte, enfin, parce que là où la contrainte devient totale, il ne reste plus personne à qui la liberté pourrait s'appliquer. Elle disparaît alors parce qu'un être entièrement contraint n'agit plus, il est agi : ses gestes ne lui appartiennent pas plus qu'à la pierre son mouvement. En effet, la moralité même suppose qu'on aurait pu faire autrement ; ôtez tout pouvoir de faire autrement, vous n'avez pas un homme docile, vous n'avez plus un homme. Rousseau le dit avec une netteté qui ne laisse pas d'échappatoire dans Du contrat social (1762), livre I, chapitre 4, contre ceux qui prétendaient qu'un peuple peut se vendre à un maître : « Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs », et « c'est ôter toute moralité à ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté ». La prison de Pentonville, ouverte à Londres en 1842 et présentée comme la « prison modèle », a fait l'expérience : sous le régime dit séparé, chaque détenu vivait seul en cellule, il était interdit de parler, la promenade se faisait en file silencieuse, le visage couvert d'une cagoule de drap brun ou d'une casquette à visière rabattue afin que nul ne pût être reconnu, et un numéro remplaçait le nom. Le dispositif fut copié dans des dizaines de prisons anglaises entre 1842 et 1877. Il ne produisit pas des hommes corrigés mais des hommes défaits — crises de démence, suicides —, au point qu'un journal anglais le décrivait dès 1842 comme un système à fabriquer des fous. Là où la contrainte s'étend à tout, il n'y a plus même quelqu'un pour être libre : la liberté commence donc bien où la contrainte s'arrête.

Transition. — Ce premier chemin est solide, mais il repose sur une supposition qu'il n'examine jamais : que l'homme délivré sache ce qu'il veut. Or c'est précisément ce qui n'est pas assuré. Il faut donc regarder ce qui arrive quand la contrainte a effectivement disparu.

II. L'absence de contrainte livre l'homme à ce qui le détermine

L'absence de contrainte livre l'homme à ce qui le détermine, d'abord, parce que celui qu'aucun obstacle n'arrête obéit encore aux causes qui le font vouloir. Il leur obéit parce que nul ne choisit ses propres désirs : je peux faire ce que je veux, je ne peux pas vouloir ce que je veux sur commande. En effet, la conscience de vouloir n'est nullement la connaissance de ce qui fait vouloir, et c'est cette ignorance qui produit le sentiment d'être libre. Spinoza le montre dans sa lettre 58 à Schuller (1674) en deux temps. Il pose d'abord sa définition : « J'appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d'une certaine façon déterminée. » Puis il imagine une pierre lancée : « Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, pense et sache qu'elle fait effort, autant qu'elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu'elle a conscience de son effort seulement et qu'elle n'est en aucune façon indifférente, croira qu'elle est très libre et qu'elle ne persévère dans son mouvement que parce qu'elle le veut. » D'où la conclusion : « Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. » Dostoïevski en offre le cas le plus net. À l'été 1865, à Wiesbaden, il perd tout à la roulette, engage ses effets et reste bloqué à l'hôtel sans pouvoir payer sa note, réduit à mendier de l'argent par lettres. Aucun gendarme ne le poussait vers le tapis, aucune loi ne le lui interdisait, aucune dette ne l'y obligeait : il y retourna pendant près de dix ans, en Allemagne comme en Suisse. Le 28 avril 1871, de Wiesbaden encore, il écrit à sa femme Anna qu'il vient de jouer pour la dernière fois et que la fantaisie qui le tourmentait depuis dix ans l'a quitté — et il tint parole jusqu'à sa mort, en 1881. Devant le tapis, rien ne le contraignait, et il n'était pas libre.

L'absence de contrainte livre l'homme à ce qui le détermine, ensuite, parce qu'on peut n'être empêché de rien et dépendre pourtant tout entier du vouloir d'un autre. Cette dépendance suffit à supprimer la liberté parce qu'une liberté que je dois à la bienveillance d'autrui n'est pas une liberté : c'est une permission, et qui peut être retirée. En effet, le droit romain distinguait déjà l'homme libre de celui qui est sous la puissance d'un maître, non par ce qu'il subit en fait, mais par ce qu'un autre pourrait lui faire sans avoir à s'en justifier. C'est ce que Philip Pettit a nommé la non-domination dans Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement (1997) : la liberté ne consiste pas dans l'absence d'interférence, mais dans l'absence d'exposition à un pouvoir arbitraire ; l'esclave d'un maître doux reste un esclave, car ce qui le définit n'est pas d'être frappé, c'est de pouvoir l'être sans recours. Le statut de la femme mariée en France l'illustre exactement. Jusqu'à la loi du 13 juillet 1965 réformant les régimes matrimoniaux, une femme mariée ne pouvait ouvrir un compte en banque à son nom ni exercer une profession séparée si son mari s'y opposait : la loi du 18 février 1938 avait bien aboli son incapacité civile, mais le mari, désigné en 1942 comme chef de la famille, conservait le pouvoir de faire obstacle. Or une femme dont le mari consentait à tout n'éprouvait aucune entrave : elle travaillait, touchait son salaire, signait ses chèques. Deux femmes pouvaient ainsi mener la même vie sans avoir la même liberté — l'une la tenait de la loi, l'autre d'un accord révocable à tout instant.

L'absence de contrainte livre l'homme à ce qui le détermine, enfin, parce que là où aucune loi ne commande, l'opinion du grand nombre commande à sa place. Elle commande parce qu'elle n'a besoin ni de police ni de peine : le ridicule, l'isolement et le silence autour de celui qui dépareille lui suffisent. En effet, cette contrainte-là est plus efficace que la loi puisqu'elle atteint la pensée avant l'acte : il n'est pas nécessaire d'interdire une opinion qu'on a rendue impossible à énoncer. Tocqueville l'observe dans De la démocratie en Amérique (1835), au chapitre consacré à l'omnipotence de la majorité : « Je ne connais pas de pays où il règne en général moins d'indépendance d'esprit et de véritable liberté de discussion qu'en Amérique », et cela dans le pays qui a le moins de censure au monde, car « en Amérique, la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites l'écrivain est libre ; mais malheur à lui s'il ose en sortir ». La psychologie expérimentale l'a mesuré : à Swarthmore College, à partir de 1951, Solomon Asch montre à un sujet une ligne étalon et trois lignes de comparaison dont une seule est manifestement égale, puis fait répondre à voix haute, avant lui, six à huit complices qui donnent tous la même réponse fausse. Environ 37 % des réponses des sujets naïfs suivirent l'erreur du groupe, et près des trois quarts d'entre eux s'y rangèrent au moins une fois, alors que le taux d'erreur en situation de contrôle était inférieur à 1 %. Personne n'était menacé, personne ne promettait rien : il suffisait que d'autres eussent parlé avant.

Transition. — Nos deux chemins se contredisent, mais ils commettent la même erreur : tous deux traitent la liberté comme un état — un vide chez l'un, un plein chez l'autre — et la contrainte comme venant toujours du dehors. Tous deux supposent surtout que vouloir est un fait donné, dont il n'y aurait qu'à constater l'exercice ou l'empêchement. Si vouloir est un acte, la question change : il ne s'agit plus de savoir s'il y a de la contrainte, mais qui en est l'auteur.

III. La liberté est le pouvoir de se donner à soi-même sa loi

La liberté est un pouvoir positif, dont l'indétermination est le plus bas degré. Elle l'est parce que n'être déterminé par rien, ce n'est pas être libre, c'est être vide : le tirage au sort n'est pas plus libre que la pierre. En effet, plus je vois clairement ce qu'il faut faire, plus je m'y porte sans hésiter, et loin de sentir ma liberté diminuer, je la sens entière — l'hésitation est le signe que je ne sais pas, non que je suis maître. Descartes l'établit dans la Méditation quatrième (1641) : « cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d'aucune raison, est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance qu'une perfection dans la volonté ; car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire ; et ainsi je serais entièrement libre sans jamais être indifférent ». Georges Perec l'a vérifié sur la page : dans La Disparition, écrit entre décembre 1967 et septembre 1968 et publié chez Denoël en 1969, il tient près de trois cents pages sans employer une seule fois la lettre e, la plus fréquente du français. La règle ne l'a pas empêché d'écrire, elle lui a donné son livre : une intrigue où l'on cherche un disparu, Anton Voyl, dont l'absence est celle de la lettre même. Devant une page sans règle, il n'y a pas plus de possibles ; il y en a moins, parce qu'aucun n'est appelé.

La liberté est le pouvoir de se donner sa loi, ensuite, parce qu'une règle dont je suis l'auteur ne me contraint pas : elle me constitue. Elle ne contraint pas parce que la contrainte suppose deux volontés, celle qui commande et celle qui plie ; là où il n'y en a qu'une, obéir et se déterminer sont le même acte. En effet, ce qui sépare l'esclave du citoyen n'est pas d'obéir ou de ne pas obéir — le citoyen obéit aussi —, c'est de savoir qui fait la loi. Rousseau le formule dans Du contrat social (1762), livre I, chapitre 8 : « l'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté ». Kant en tire la définition la plus nette dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) : « Was kann denn wohl die Freiheit des Willens sonst sein, als Autonomie, d. i. die Eigenschaft des Willens, sich selbst ein Gesetz zu sein ? » — « En quoi donc peut bien consister la liberté de la volonté, sinon dans une autonomie, c'est-à-dire dans la propriété qu'elle a d'être à elle-même sa loi ? » L'autonomie (die Autonomie, f. — de autos, soi-même, et nomos, la loi) s'oppose ici à l'hétéronomie : est hétéronome la volonté qui reçoit sa règle d'ailleurs, d'un penchant, d'une menace ou d'une récompense — et l'homme sans entrave qui suit son envie est hétéronome au même titre que celui qui cède à un maître. Grigori Perelman en donne un cas contemporain. Après avoir déposé en ligne, entre novembre 2002 et juillet 2003, les trois textes qui démontrent la conjecture de Poincaré, il refuse la médaille Fields qui lui est décernée le 22 août 2006 au congrès international de Madrid — il ne s'y rend pas —, puis, en 2010, le million de dollars du prix du millénaire de l'institut Clay. Son motif est constant : la distinction lui est indifférente, car si la démonstration est juste, aucune autre reconnaissance n'est nécessaire. Ni l'appât du gain, ni l'honneur, ni la crainte de passer pour extravagant ne l'ont déterminé : il a suivi une règle dont il était l'auteur. On peut juger la conduite déraisonnable ; on ne peut pas dire qu'elle fût celle d'un homme mené.

La liberté est le pouvoir de se donner sa loi, enfin, parce que la loi commune produit la liberté qu'elle limite. Elle la produit parce qu'une liberté que chacun exercerait sans règle serait immédiatement reprise par le plus fort : ce que la loi retire à la force, elle le rend en droit à tous. En effet, limiter une liberté et la rendre possible ne sont pas la même opération, et confondre les deux est l'erreur constante du premier chemin. Montesquieu l'énonce dans De l'esprit des lois (1748), livre XI, chapitre 3 : « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent ; et si un citoyen pouvait faire ce qu'elles défendent, il n'aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. » Lacordaire le dira plus brutalement dans sa 52e conférence de Notre-Dame, en 1848 : « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Deux lois françaises séparées de huit mois le prouvent par comparaison. La loi du 29 juillet 1881 lève une contrainte : son article 1er dispose que « l'imprimerie et la librairie sont libres », et elle supprime l'autorisation préalable qui pesait sur les journaux. Mais cette liberté ne vaut rien pour qui ne sait pas lire. La loi du 28 mars 1882 fait exactement l'inverse : elle impose une contrainte, l'instruction primaire obligatoire de six à treize ans, assortie de sanctions — le nom des parents affiché à la porte de la mairie en cas de manquements répétés, puis la comparution devant le juge de paix. Même pays, même régime, même législature : la première a rendu la parole publique disponible, la seconde a rendu les lecteurs capables de s'en saisir, et c'est la contraignante des deux qui a produit le plus de liberté effective. On objectera que l'obligation scolaire servait aussi à fabriquer des citoyens conformes ; c'est vrai, et cela montre qu'une contrainte libératrice peut être en même temps un instrument de pouvoir — raison de plus pour juger les contraintes par ce qu'elles rendent possible, et non par leur seule présence.

Conclusion

Le premier chemin a montré que la liberté commence là où l'entrave cesse : un livret qu'on supprime, une incrimination qu'on abroge, une cellule qu'on n'enferme plus, et l'homme redevient capable d'agir. Le deuxième a montré que l'homme délivré de toute contrainte n'est pas pour autant maître de lui : il reste soumis à des désirs dont il n'est pas l'auteur, au bon vouloir d'un autre, ou au regard du grand nombre. Le troisième a défait leur opposition en déplaçant la question : ce qui décide n'est pas qu'il y ait ou non de la contrainte, mais qui en est l'auteur, et ce qu'elle rend possible. Nous pouvons donc répondre : la liberté n'est pas l'absence de contrainte ; elle est le pouvoir de se donner à soi-même la règle à laquelle on obéit — l'absence de contrainte extérieure n'en est que la condition, jamais le contenu. Dostoïevski, qu'on avait d'abord lu comme l'exemple d'un homme que rien n'empêchait et qui n'était pas libre, se relit alors autrement : le 28 avril 1871, à Wiesbaden, il n'a gagné aucune liberté au sens du premier chemin, puisque personne ne l'empêchait de jouer la veille ni ne l'en empêcherait le lendemain. Ce qu'il a acquis ce jour-là, c'est une règle dont il était l'auteur, et qu'il a tenue dix ans, jusqu'à sa mort. La roulette lui laissait tous les possibles et ne lui laissait pas le choix ; la règle lui ôtait un possible et lui rendait sa volonté. Notre siècle rend la leçon plus urgente encore : les dispositifs qui organisent nos journées — fils d'actualité, recommandations, notifications — ne nous interdisent rien, et n'ont nul besoin de contraindre, puisqu'ils travaillent en amont, sur ce que nous aurons envie de vouloir. Une politique de la liberté ne consistera donc plus seulement à faire tomber des interdits : elle devra garantir à chacun les moyens de se donner ses propres règles.

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