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La raison peut-elle tout expliquer ?

Devoir entièrement rédigé, au calibre d'une copie de terminale.

Introduction

En mai 1964, deux ingénieurs des Bell Telephone Laboratories, Arno Penzias et Robert Wilson, mettent en service une antenne cornet de vingt pieds à Crawford Hill, près de Holmdel, dans le New Jersey. Un sifflement les gêne. Il persiste quand ils pointent l'antenne ailleurs, il ne varie pas avec les saisons, il vient uniformément de toutes les directions. Ils cherchent la panne pendant des mois. Ils découvrent qu'un couple de pigeons a niché dans le cornet, délogent les oiseaux, grattent ce que leur rapport appelle pudiquement une « matière diélectrique blanche ». Le bruit reste. Ils publient le 1er juillet 1965, dans The Astrophysical Journal, une note de trois pages : il y a, à 4 080 mégahertz, un excès de température d'environ 3,5 kelvins qu'ils ne s'expliquent pas. Ce résidu était le rayonnement fossile du Big Bang. On leur donnera le prix Nobel en 1978. L'affaire pose exactement notre question : quand quelque chose résiste à l'explication, faut-il n'y voir qu'un pigeon encore introuvable, ou peut-il arriver qu'un reste ne soit pas un défaut ?

Il faut d'abord distinguer les termes, car le sujet joue sur leur équivoque. Le mot raison a deux sens que la langue confond. Il désigne d'abord une faculté : le pouvoir de lier des idées selon des règles, de juger, de démontrer (die Vernunft, f. ; das Denkvermögen, n.). Il désigne aussi, dans « la raison d'un phénomène », tout autre chose : non plus une puissance de l'esprit, mais un principe dans les choses, ce qui fait qu'elles sont ainsi et non autrement (der Grund, m.). Le latin ratio portait déjà les deux. Cette équivoque n'est pas un détail : la raison-faculté ne pourrait tout expliquer que s'il existe, dans le monde, une raison-cause de tout.

Expliquer vient de ex-plicare, déplier ce qui était plié. Expliquer un fait, ce n'est pas le décrire, ni le prédire, ni le justifier : c'est le rattacher à autre chose que lui, dont il découle. Toute explication est donc une réduction. Elle ramène l'inconnu à du connu, le particulier à du général, l'événement à une loi. Ce point est capital : il annonce déjà que l'explication a une forme, et qu'une forme peut ne pas convenir à tout objet.

Reste tout, et peut-elle. « Tout » peut vouloir dire : tous les faits sans exception ; ou bien : toutes les régions du réel, y compris la raison elle-même. « Peut-elle » se dit de deux façons qu'il ne faut jamais mélanger. En fait : y a-t-il aujourd'hui des choses inexpliquées ? Question triviale — évidemment oui, et cela ne prouve rien. En droit : y a-t-il des choses qui ne relèvent pas de l'explication, non parce qu'elles sont difficiles, mais parce qu'elles ne sont pas du genre de choses qui s'expliquent ? Le sujet ne vaut que par le second sens.

On peut alors soutenir une première thèse, et elle est solide : oui, la raison peut tout expliquer, parce qu'aucune limite ne peut lui être assignée du dehors. Toute frontière qu'on lui trace, c'est encore elle qui la trace ; dire « ceci est inexplicable » est déjà une affirmation qui prétend à la vérité, donc un acte de raison. Et l'histoire montre que ces frontières se déplacent toujours dans le même sens.

On peut soutenir tout aussi sérieusement l'inverse : non, car expliquer, c'est ramener une chose à ce qui n'est pas elle. Une loi ne porte que sur ce qui se répète. Ce qui n'existe qu'une fois — cet événement, cette personne, cette douleur — est perdu dans l'opération même qui prétend en rendre compte.

D'où le problème. Si tout ce qui existe a une raison, aucune chose ne peut être en droit inexplicable, et déclarer un fait mystérieux n'est jamais qu'avouer une ignorance datée ; mais si expliquer consiste à réduire un fait à une loi, alors tout ce qui n'a pas de semblable échappe à l'explication non par excès de complexité, mais par sa nature même. Ce qui résiste à la raison est-il une région du réel qu'elle n'a pas encore atteinte, ou l'ombre portée de l'opération d'expliquer ?

Dans un premier chemin de pensée, on verra que la raison peut tout expliquer, parce qu'aucune limite ne lui est assignable de l'extérieur. Dans un deuxième, on verra que l'explication ne saisit que le répétable, et manque par construction le singulier, le vécu et le sens. On se demandera enfin si les deux thèses ne commettent pas la même erreur — chercher l'inexplicable devant la raison, comme un territoire — alors qu'il se tient en amont d'elle, dans les principes qu'elle ne démontre pas, et que c'est de là qu'elle tire sa force.


I. La raison peut tout expliquer, parce qu'aucune limite ne peut lui être assignée du dehors

I.a. Elle ne découvre pas qu'il y a des raisons : elle le pose d'avance, et c'est ce qui la met en marche

La première raison de tenir la raison pour capable de tout expliquer tient à son point de départ. Ce point de départ n'est pas un résultat d'expérience, c'est une exigence : rien n'arrive sans raison. Aucune observation ne peut fonder cette exigence, puisqu'il faudrait avoir déjà tout observé. Aucune observation ne peut non plus la réfuter, puisqu'un fait sans raison connue se lit toujours comme un fait dont la raison n'est pas encore connue. En effet, ce principe n'est pas une thèse sur le monde : c'est la règle du jeu sans laquelle personne ne chercherait rien. Le chercheur qui accepte qu'un phénomène soit sans cause a cessé de chercher au moment où il l'accepte.

Leibniz a formulé cette exigence avec une précision que personne n'a dépassée. Sa thèse d'ensemble, dans la Monadologie (1714), est que nos raisonnements reposent sur deux grands principes : celui de contradiction, qui juge du possible, et celui de raison suffisante (der Satz vom zureichenden Grunde, m.), qui juge de l'existant. Il l'énonce au paragraphe 32 : « Et celui de la raison suffisante, en vertu duquel nous considérons qu'aucun fait ne saurait se trouver vrai, ou existant, aucune énonciation véritable, sans qu'il y ait une raison suffisante pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement. » Il ajoute aussitôt une clause décisive : « quoique ces raisons le plus souvent ne puissent point nous être connues. » Tout est là. L'inconnu n'est pas l'inexistant. L'ignorance où nous sommes d'une raison ne dit rien contre l'existence de cette raison.

L'astronomie du XIXe siècle a fait de ce principe un instrument de travail. Depuis 1821, les tables de Bouvard donnaient pour Uranus des positions fausses : la planète n'était pas où la mécanique de Newton la disait. On pouvait conclure que la loi souffrait une exception inexplicable. Urbain Le Verrier conclut l'inverse : si Uranus dévie, quelque chose la fait dévier. Il calcule la masse et la position de ce quelque chose, et envoie ses coordonnées à l'observatoire de Berlin. Dans la nuit du 23 septembre 1846, Johann Galle et son assistant Heinrich d'Arrest braquent la lunette sur le point indiqué et trouvent Neptune à moins d'un degré de la position prédite. Une planète de plus de quatorze fois la masse de la Terre avait été vue avec un crayon avant de l'être avec un télescope. Rien, dans le ciel, n'avait changé ; ce qui avait changé, c'est qu'on avait refusé l'idée d'une anomalie sans raison.

I.b. Les frontières qu'on assigne à la raison mesurent l'ignorance d'une époque, non la nature des choses

Un second concept doit être introduit, distinct du premier : celui de frontière. On accordera peut-être que la raison doit postuler qu'il y a des raisons, et l'on objectera qu'elle n'a pas les moyens de les atteindre toutes — que certains objets sont hors de portée par nature. La raison de refuser cette objection est simple : une telle frontière est toujours tracée depuis l'état présent des techniques et des concepts. Elle prend la carte du moment pour la carte du monde. En effet, personne ne peut délimiter le connaissable sans connaître d'avance ce qui se trouve de l'autre côté — ce qui est contradictoire.

Auguste Comte en offre l'illustration la plus cruelle, et il l'offre malgré lui. Sa thèse d'ensemble, dans le Cours de philosophie positive (1830-1842), est que l'esprit humain traverse trois états — théologique, métaphysique, positif — et que l'état positif consiste à renoncer aux causes premières pour s'en tenir aux lois constantes entre phénomènes observés. Cette sagesse a un prix : elle oblige à déclarer certaines questions interdites. À la dix-neuvième leçon, consacrée à l'astronomie, Comte écrit à propos des astres : « Nous concevons la possibilité de déterminer leurs formes, leurs distances, leurs grandeurs et leurs mouvemens ; tandis que nous ne saurions jamais étudier par aucun moyen leur composition chimique, ou leur structure minéralogique. » La formule est catégorique. Ce n'est pas « nous ne savons pas encore », c'est « jamais » et « par aucun moyen ».

Vingt-quatre ans plus tard, la frontière était franchie. En 1859, à Heidelberg, Gustav Kirchhoff et Robert Bunsen établissent que chaque élément chimique porté à l'incandescence émet un jeu de raies spectrales qui lui appartient en propre, et que ces raies se lisent aussi bien dans la lumière d'une flamme que dans celle d'une étoile. La composition chimique des astres devient une mesure de laboratoire. Le 18 août 1868, pendant l'éclipse totale observée à Guntur, en Inde, Jules Janssen relève dans la chromosphère solaire une raie jaune à 587,49 nanomètres qui ne correspond à aucun corps connu. Norman Lockyer l'observe à son tour le 20 octobre suivant et propose d'y voir un élément nouveau, qu'il nomme d'après hêlios, le soleil : l'hélium. Il ne sera isolé sur Terre qu'en 1895, par William Ramsay. Un corps simple a donc été découvert dans un astre avant de l'être ici-bas — c'est-à-dire précisément là où Comte jurait qu'on ne saurait jamais rien.

I.c. Elle explique jusqu'à ce qui paraît le plus libre, car l'acte individuel, pris en masse, obéit à des régularités chiffrables

Reste un troisième registre, qui n'est ni celui du principe ni celui de la frontière, mais celui de l'objet réputé rebelle. On concédera à la raison le ciel, la matière, le vivant, et on lui refusera l'homme : ses actes seraient libres, donc imprévisibles, donc inexplicables. La raison pour laquelle cette réserve ne tient pas est que l'imprévisibilité d'un acte isolé n'entraîne nullement l'irrégularité de l'ensemble. En effet, ce qui s'explique n'est pas la décision de tel individu, mais le taux : la proportion constante d'actes d'un certain type dans une population donnée. Et cette proportion, elle, se compte.

Durkheim en a fait la règle fondatrice d'une science. Sa thèse d'ensemble, dans Les Règles de la méthode sociologique (1895), est qu'il existe des faits sociaux — des manières d'agir extérieures aux individus et douées d'un pouvoir de contrainte — et qu'il faut « considérer les faits sociaux comme des choses ». Il en tire la règle d'explication qui rompt avec toute psychologie, au chapitre V : « La cause déterminante d'un fait social doit être cherchée parmi les faits sociaux antérieurs, et non parmi les états de la conscience individuelle. » Autrement dit : on n'explique pas un taux par des motifs, on l'explique par l'état d'une société. Le sentiment que l'acteur a de choisir librement n'est pas contesté ; il est simplement déclaré sans pertinence pour l'explication du nombre.

Le fait était établi avant la sociologie, par les statisticiens. Adolphe Quetelet, dans Sur l'homme et le développement de ses facultés, ou Essai de physique sociale (1835), dépouille le Compte général de l'administration de la justice criminelle en France, publié chaque année depuis 1827. Il constate que, de 1826 à 1831, le nombre d'accusés, la proportion des condamnations, la répartition des crimes selon leur nature et jusqu'à l'instrument employé pour les meurtres varient à peine d'une année sur l'autre. Il en tire cette phrase : « Il est un budget qu'on paye avec une régularité effrayante, c'est celui des prisons, des bagnes et des échafauds. » Le crime, acte que l'on tient pour le plus imprévisible et le plus personnel qui soit, se laisse budgéter comme une dépense publique. Le sentiment intérieur de liberté n'y change rien.

Trois registres, donc, et ils convergent : la raison se donne d'avance un principe que rien ne peut lui retirer ; les limites qu'on lui oppose se sont toujours révélées provisoires ; et jusqu'à l'acte le plus intime, elle trouve de la loi. La thèse paraît acquise. Elle bute pourtant sur un fait que ces trois succès ont en commun, et que nous n'avons pas interrogé : dans les trois cas, expliquer a consisté à ramener un fait à une loi. Or une loi ne parle que de ce qui se répète. Que devient ce qui n'a pas de semblable ?


II. L'explication ne saisit que le répétable : le singulier, le vécu et le sens lui échappent par construction

II.a. Expliquer, c'est déduire d'une loi, et une loi ne descend jamais jusqu'à l'occurrence

La première raison de refuser à la raison le pouvoir de tout expliquer est d'ordre logique, et elle porte sur la forme même de l'explication. Une explication est un raisonnement dont la conclusion est le fait à expliquer. Les prémisses en sont des lois générales et des conditions initiales. Il s'ensuit que ce qui n'entre sous aucune généralité ne peut pas figurer dans une telle conclusion. En effet, une loi énonce ce qui vaut pour tous les cas d'un certain type ; elle est par construction indifférente à ce cas-ci. Elle dit ce qui arrive quand ; elle ne dit pas que cela arrive maintenant.

Carl Hempel a donné à cette forme sa version canonique. Sa thèse d'ensemble, développée avec Paul Oppenheim dans Studies in the Logic of Explanation (1948) puis dans Aspects of Scientific Explanation (1965), est que l'explication scientifique est un argument déductif : l'explanandum, le fait à expliquer, se déduit nécessairement d'un explanans composé de lois universelles (nomos) et de conditions initiales. C'est le modèle dit déductif-nomologique. Ce que Hempel gagne en rigueur, il le paie en extension : tout ce qui ne se laisse pas subsumer sous une loi sort du champ de l'explication.

Cette conséquence, Wilhelm Windelband l'avait tirée avant Hempel, et en sens inverse. Dans son discours d'entrée en fonction comme recteur de l'université de Strasbourg, le 1er mai 1894, intitulé Geschichte und Naturwissenschaft, il partage les sciences en deux familles selon leur but, non selon leur objet : « Die einen sind Gesetzeswissenschaften, die anderen Ereigniswissenschaften ; jene lehren, was immer ist, diese was einmal war » — les unes sont des sciences des lois, les autres des sciences des événements ; les premières enseignent ce qui est toujours, les secondes ce qui fut une fois. Il nomme les premières nomothétiques, les secondes idiographiques, du grec idios, le propre, le singulier. Deux démarches, deux exigences : l'une cherche la formule, l'autre cherche la figure.

La sismologie a fourni la démonstration expérimentale de cet écart. Le segment de la faille de San Andreas qui passe à Parkfield, en Californie, avait produit des séismes de magnitude voisine de 6 en 1857, 1881, 1901, 1922, 1934 et 1966 — soit un intervalle moyen d'environ vingt-deux ans. En 1985, William Bakun et Allan Lindh publient dans Science une prévision endossée la même année par le National Earthquake Prediction Evaluation Council : un séisme de magnitude 6 environ surviendra sur ce segment avant la fin de 1993, avec 95 % de confiance. C'est la prévision sismique la mieux instrumentée de l'histoire ; le site est couvert de capteurs. L'année 1993 passe. Rien. Le séisme survient le 28 septembre 2004, magnitude 6,0, onze ans après la fermeture de la fenêtre. La loi n'était pas fausse : le lieu était le bon, la magnitude aussi. Ce qui a échappé, c'est l'occurrence — c'est-à-dire, très exactement, le singulier.

II.b. Analyser une chose, c'est l'exprimer par ce qui n'est pas elle : le vécu ne se reconstitue pas du dehors

Un second concept, distinct du singulier, doit maintenant être introduit : celui de vécu (das Erlebnis, n.). On pourrait concéder que l'explication manque l'occurrence, et penser qu'elle atteint du moins la nature des choses. La raison pour laquelle elle ne l'atteint pas toujours est que sa méthode est l'analyse, et que l'analyse procède par équivalences. Elle décompose l'objet en éléments qu'elle connaît déjà, donc en éléments que cet objet partage avec d'autres. En effet, ce qui est propre à un objet est précisément ce qu'il ne partage avec rien : cela ne peut donc apparaître dans aucun de ses composants connus.

Bergson a nommé ce mécanisme dans Introduction à la métaphysique (1903), repris dans La Pensée et le mouvant (1934). Sa thèse d'ensemble oppose deux manières de connaître. « Nous appelons ici intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent d'inexprimable. Au contraire, l'analyse est l'opération qui ramène l'objet à des éléments déjà connus, c'est-à-dire communs à cet objet et à d'autres. Analyser consiste donc à exprimer une chose en fonction de ce qui n'est pas elle. » Et il ajoute que l'analyse, condamnée à tourner autour de son objet, « multiplie sans fin les points de vue » et « se continue donc à l'infini ». Il désigne enfin le seul objet dont nous ayons l'expérience du dedans : « Il y a une réalité au moins que nous saisissons tous du dedans, par intuition et non par simple analyse. C'est notre propre personne dans son écoulement à travers le temps. C'est notre moi qui dure. »

Le cas de Jean-Dominique Bauby rend cet écart palpable. Rédacteur en chef d'Elle, il est victime le 8 décembre 1995 d'un accident vasculaire du tronc cérébral. Il en sort avec un locked-in syndrome : conscience intacte, corps entièrement paralysé, une seule motricité résiduelle — la paupière gauche. L'explication médicale de son état est complète : on sait quelle artère, quelle zone du tronc, quelles voies motrices interrompues. Cette explication ne contient rien de ce qu'il vivait. Pour le savoir, il a fallu qu'il le dise. Une collaboratrice des éditions Robert Laffont, Claude Mendibil, récitait devant lui l'alphabet français réordonné par fréquence — E, S, A, R, I, N… — et il clignait de l'œil à la lettre voulue. Environ 200 000 clignements plus tard, Le Scaphandre et le Papillon paraissait, en mars 1997. Il est mort le 9 mars 1997, deux jours après la sortie du livre. Aucun appareil n'aurait pu écrire ce livre à sa place. La seule voie d'accès au dedans passait par un homme qui le dit, lettre après lettre.

II.c. Le sens d'un acte ne se déduit pas de ses causes : il se comprend

Reste un troisième registre : celui du sens. On pourrait accorder les deux points précédents et soutenir qu'ils concernent des difficultés d'accès, non une différence de nature. La raison pour laquelle il s'agit bien d'une différence de nature est qu'un acte humain a deux lectures possibles, et qu'elles ne se recouvrent pas. On peut demander ce qui l'a produit — c'est une question de cause. On peut demander ce qu'il voulait dire — c'est une question de signification. En effet, deux actes physiquement identiques peuvent avoir des significations opposées, et deux actes physiquement différents la même. La cause ne détermine donc pas le sens.

Wilhelm Dilthey a fait de cette dualité le partage de tout le savoir. Sa thèse d'ensemble est qu'il existe deux grands ensembles de disciplines : les sciences de la nature (die Naturwissenschaften, f. pl.), qui construisent des lois à partir d'une nature qui nous est étrangère, et les sciences de l'esprit (die Geisteswissenschaften, f. pl.), qui ont affaire à des productions humaines dont nous sommes nous-mêmes les auteurs. Dans les Ideen über eine beschreibende und zergliedernde Psychologie (1894), il ramasse ce partage en une formule : « Die Natur erklären wir, das Seelenleben verstehen wir » — nous expliquons la nature, nous comprenons la vie psychique. Expliquer (das Erklären, n.) va du dehors vers le dedans et subsume sous des lois. Comprendre (das Verstehen, n.) va du dedans vers le dedans et saisit une intention (voir L'Herméneutique).

Le 16 janvier 1969, vers quinze heures, place Venceslas à Prague, un étudiant en philosophie de vingt ans, Jan Palach, s'asperge d'essence et met le feu à ses vêtements. Il meurt le 19 janvier. On peut tout expliquer de cette mort : la combustion, la surface brûlée, la défaillance des organes. Cette explication est vraie, complète, et elle ne dit rien. Elle décrit la mort d'un corps, pas l'acte d'un homme. Le sens était dans les quatre lettres qu'il avait rédigées et signées « Torche n° 1 » : il y posait deux exigences précises — la suppression de la censure et l'interdiction de Zprávy, le bulletin publié par les armées d'occupation depuis août 1968 — et annonçait que, faute de satisfaction sous cinq jours, d'autres torches s'allumeraient. Sans ces lettres, on aurait un fait divers médical. Avec elles, on a un acte politique. Ce n'est pas la même chose, et aucune quantité d'explication n'aurait produit la seconde à partir du premier.

Ces trois arguments semblent condamner la thèse initiale. Ils appellent pourtant une remarque qui va tout déplacer. Chacune de nos trois démonstrations a été faite par la raison, et chacune a expliqué pourquoi l'explication rate son objet. Le partage de Windelband est une thèse rationnelle sur les sciences ; celui de Dilthey aussi ; et l'échec de Parkfield est aujourd'hui étudié comme un problème de sismologie, non comme un mystère. Surtout, les deux premières parties partagent un présupposé qu'elles n'ont jamais examiné : elles cherchent l'inexplicable devant la raison, comme un territoire — la première affirme qu'elle finira par l'annexer, la seconde qu'il lui est interdit. Mais on ne trouvera aucun mur, pour une raison simple : la limite n'est pas devant.


III. Ce que la raison ne peut expliquer n'est pas une région du réel, mais son propre point de départ — et cette limite est ce qui la fait travailler

III.a. Toute explication repose sur des principes qu'elle ne démontre pas, et la raison a elle-même établi qu'il ne pouvait en être autrement

La première raison de rompre avec l'image du territoire est que l'explication a une structure en chaîne. On explique une chose par une autre, cette autre par une troisième. Ou bien la chaîne remonte à l'infini, et alors rien n'est jamais expliqué, puisqu'aucun anneau ne tient. Ou bien elle s'arrête, et alors elle s'arrête à quelque chose qui n'est pas expliqué. En effet, un principe premier ne peut pas être démontré : il faudrait le déduire d'un principe antérieur, qui serait alors le vrai premier. L'inexpliqué n'est donc pas au bout de la chaîne, du côté des choses lointaines : il est à son origine, et il la soutient.

Aristote a établi ce résultat dans les Seconds Analytiques, livre I, chapitre 3. Sa thèse d'ensemble est qu'il existe une connaissance scientifique véritable, la démonstration, mais qu'elle suppose autre chose qu'elle-même. Il réfute deux positions adverses — celle qui, ne connaissant que la démonstration, conclut au scepticisme, et celle qui admet des démonstrations circulaires — puis énonce sa propre doctrine : « Notre doctrine, à nous, est que toute science n'est pas démonstrative, mais que celle des propositions immédiates est, au contraire, indépendante de la démonstration. » Et il en donne la raison : « S'il faut, en effet, connaître les prémisses antérieures d'où la démonstration est tirée, et si la régression doit s'arrêter au moment où l'on atteint les vérités immédiates, ces vérités sont nécessairement indémontrables » (trad. Jules Tricot). Le savoir le mieux fondé repose donc sur ce qu'il ne fonde pas.

Le XXe siècle a transformé cette nécessité logique en théorème. Au congrès de Königsberg sur l'épistémologie des sciences exactes, le 7 septembre 1930, au cours de la discussion générale du dernier jour, un mathématicien viennois de vingt-quatre ans, Kurt Gödel, mentionne presque incidemment un résultat qu'il publiera en 1931 : dans tout système formel cohérent assez puissant pour contenir l'arithmétique, il existe des énoncés vrais que le système ne peut pas démontrer ; et un tel système ne peut pas démontrer sa propre cohérence par ses seuls moyens. Le lendemain, 8 septembre 1930, dans la même ville, David Hilbert prononce devant la Société des scientifiques et médecins allemands le discours dont les derniers mots seront radiodiffusés : « Wir müssen wissen. Wir werden wissen » — nous devons savoir, nous saurons. Il ignorait ce qui avait été dit la veille. Le point à retenir n'est pas l'ironie de la coïncidence. C'est que la limite du démontrable n'a pas été rencontrée comme un obstacle extérieur : elle a été démontrée, et démontrée par les moyens mêmes qu'elle limite.

III.b. Comprendre n'est pas le contraire d'expliquer : c'est très souvent le seul chemin qui y mène

Un second concept, opposé au précédent et pourtant solidaire, doit maintenant être introduit. Si l'inexpliqué se tient en amont, on serait tenté de conclure que les deux opérations distinguées en II.c — expliquer et comprendre — occupent deux mondes séparés. La raison pour laquelle cette séparation est fausse est qu'elle rend inintelligible ce que font effectivement les sciences humaines et une bonne part des sciences de la vie. En effet, quand le comportement des hommes intervient dans la production d'un fait, on ne peut pas établir la chaîne causale sans savoir ce que ces hommes faisaient à leurs propres yeux. La signification n'est pas ici un supplément d'âme : c'est une donnée causale.

Weber a inscrit cette articulation dans la définition même de sa discipline. Sa thèse d'ensemble, exposée au premier paragraphe de Wirtschaft und Gesellschaft (Économie et société, publié en 1921-1922, après sa mort), est que la sociologie n'a pas à choisir entre le sens et la cause : « Soziologie […] soll heißen : eine Wissenschaft, welche soziales Handeln deutend verstehen und dadurch in seinem Ablauf und seinen Wirkungen ursächlich erklären will » — on appellera sociologie une science qui veut comprendre par interprétation l'activité sociale et par là en expliquer causalement le déroulement et les effets. Les deux mots décisifs sont und dadurch, « et par là ». Comprendre n'est pas l'autre de l'expliquer : c'en est le moyen.

La médecine en a fait l'expérience dans les Hautes-Terres orientales de Nouvelle-Guinée. En 1957, Carleton Gajdusek et Vincent Zigas décrivent chez le peuple Fore une maladie neurodégénérative mortelle, le kuru, qui frappe très majoritairement les femmes et les enfants. Toutes les explications médicales échouent l'une après l'autre : ni hérédité mendélienne, ni carence, ni toxique de l'environnement ne rendent compte de cette répartition. Ce ne sont pas des médecins qui débloquent l'affaire, mais deux anthropologues, Robert Glasse et Shirley Glasse — plus tard Shirley Lindenbaum — au terme d'un terrain de vingt-deux mois mené entre juin 1961 et juin 1963. Ils comprennent le rite funéraire : chez les Fore, consommer le corps du défunt est un acte de piété, et la répartition des parts suit l'ordre social — aux hommes le muscle, aux femmes et aux enfants les viscères et le cerveau. Tout s'éclaire d'un coup, car c'est le tissu nerveux qui porte l'agent infectieux. La pratique interdite, l'incidence s'effondre. Gajdusek reçoit le prix Nobel de médecine en 1976 ; Stanley Prusiner nommera le prion en 1982. Sans la compréhension d'un geste de deuil, l'explication causale n'existait pas.

III.c. Les questions auxquelles la raison ne peut pas répondre sont ce qui l'empêche de s'arrêter

Reste le troisième registre, celui qui permet de trancher. On pourrait conclure de ce qui précède que la raison est bornée, et le déplorer. La raison pour laquelle il n'y a rien à déplorer est que ces questions sans réponse ne sont pas des trous dans le savoir : ce sont des moteurs. Une question à laquelle on ne peut pas répondre reste posée, et une question qui reste posée oblige à revenir. En effet, une science qui n'aurait plus rien d'inexpliqué en amont d'elle n'aurait plus de raison de chercher : elle serait achevée, c'est-à-dire morte.

Kant a fait de cette situation le point de départ de toute sa philosophie. Dès la première phrase de la préface de la première édition de la Critique de la raison pure (1781), il écrit : « La raison humaine a cette destinée singulière, dans un genre de ses connaissances, d'être accablée de questions qu'elle ne saurait éviter, car elles lui sont imposées par sa nature même, mais auxquelles elle ne peut répondre, parce qu'elles dépassent totalement le pouvoir de la raison humaine » (trad. Tremesaygues et Pacaud). Il faut peser chaque membre. Ces questions ne viennent pas du dehors : elles sont imposées par la nature de la raison. Elles ne sont pas facultatives : elle ne saurait les éviter. Et elle n'y répondra pas. Kant en tire la doctrine des Idées de la raison — l'âme, le monde, Dieu : elles ne connaissent aucun objet, elles n'ont pas d'usage constitutif ; elles ont un usage régulateur, c'est-à-dire qu'elles ordonnent l'enquête et lui interdisent de se croire finie.

L'histoire de la cosmologie tient tout entière dans un exemple de ce genre. La question « pourquoi la nuit est-elle noire ? » a paru longtemps oiseuse. Elle ne l'était pas : si l'univers était infini, éternel et uniformément peuplé d'étoiles, toute ligne de visée finirait par rencontrer une étoile, et le ciel nocturne devrait briller d'un bout à l'autre. C'est le paradoxe formulé par Heinrich Olbers en 1823 après Kepler et Chéseaux. En 1848, dans Eureka, un poète qui n'était pas astronome, Edgar Allan Poe, en propose la solution : « Were the succession of stars endless, then the background of the sky would present us an uniform luminosity […]. The only mode, therefore, in which […] we could comprehend the voids which our telescopes find in innumerable directions, would be by supposing the distance of the invisible background so immense that no ray from it has yet been able to reach us at all » — si la succession des étoiles était sans fin, le fond du ciel nous offrirait une luminosité uniforme ; la seule façon de comprendre les vides que nos télescopes trouvent serait de supposer le fond invisible si lointain qu'aucun de ses rayons n'a encore pu nous parvenir. Autrement dit : le ciel est noir parce que l'univers a un âge. Il a fallu attendre le sifflement de l'antenne de Holmdel, en 1965, pour tenir cet âge dans une mesure. Une question sans réponse avait travaillé pendant trois siècles, et elle avait produit une science.

Ainsi se dénoue l'opposition des deux premières parties. Elles se disputaient une carte : l'une promettait que la raison couvrirait tout le territoire, l'autre lui interdisait certaines provinces. Or il n'y a pas de territoire interdit. Il y a une opération, l'explication, qui ne fonctionne qu'à trois conditions : partir de principes qu'elle ne démontre pas, passer par la compréhension du sens quand des hommes sont en jeu, et rester commandée par des questions auxquelles elle ne répondra pas. Ces trois conditions ne sont pas des manques. Ce sont les appuis sans lesquels rien ne s'expliquerait du tout.


Conclusion

Il fallait d'abord reconnaître la force de la raison : elle se donne d'avance le principe que rien n'est sans raison, elle a franchi toutes les frontières qu'on lui avait tracées — la composition chimique des astres que Comte déclarait à jamais inaccessible se lit depuis 1859 dans un spectre — et elle trouve de la régularité jusque dans les actes que nous croyons les plus libres. Mais cette confiance s'est renversée : expliquer, c'est déduire d'une loi, et une loi ne descend pas jusqu'à l'occurrence, comme l'a montré l'attente de onze ans imposée par le séisme de Parkfield ; elle n'atteint pas non plus le dedans d'une vie, qu'il a fallu à Jean-Dominique Bauby dicter d'un battement de paupière ; ni le sens d'un acte, que Jan Palach avait confié à quatre lettres signées « Torche n° 1 ». Il a fallu enfin renoncer à l'image même du territoire : ce que la raison n'explique pas ne l'attend pas devant elle, il la porte — les principes indémontrables d'Aristote, la compréhension d'un rite funéraire sans laquelle le kuru restait obscur, les questions kantiennes qu'elle ne peut ni éviter ni résoudre.

Revenons alors à la nuit du 23 septembre 1846. Neptune avait servi à établir la puissance du principe de raison : une anomalie refusée, un calcul, une planète. Relisons la suite. En 1859, fort de son succès, Le Verrier applique la même méthode à une autre anomalie : le périhélie de Mercure avance d'environ trente-huit secondes d'arc par siècle de plus que Newton ne le permet. Il postule donc une planète intra-mercurielle, qu'il baptise Vulcain. On la cherchera pendant plus d'un demi-siècle. Elle n'existe pas. L'écart — quarante-trois secondes d'arc par siècle en valeur exacte — ne fut expliqué qu'en novembre 1915, quand Einstein le déduisit de la relativité générale. Il n'avait pas ajouté un objet au monde : il avait changé la loi. Voilà ce que dit vraiment cet exemple. Ce qui résistait n'était pas une région obscure du ciel, c'était le cadre depuis lequel on regardait le ciel. La raison n'a jamais tout expliqué à un moment donné ; elle a toujours pu réformer ce à partir de quoi elle expliquait.

Cette conclusion prend un relief particulier en 2026. Des systèmes d'apprentissage statistique prédisent aujourd'hui des diagnostics, des défaillances et des comportements avec une exactitude que nul modèle explicite n'égale, sans que personne — pas même leurs concepteurs — puisse dire de quoi la prédiction se déduit. C'est la première fois que la prévision réussit sans que l'explication suive. Exiger de ces systèmes qu'ils rendent raison de leurs sorties, c'est décider que l'exactitude ne suffit pas et que le savoir vaut mieux que la performance. Cette exigence est le seul héritage qui compte de trois siècles de rationalisme.

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