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La science est-elle objective ?

Devoir entièrement rédigé, au calibre d'une copie de terminale.

Nous tenons « la science » pour l'arbitre de nos désaccords : sur le climat, un vaccin ou l'âge de l'univers, nous attendons d'elle qu'elle dise ce qui est, non ce que nous voudrions qui fût. C'est lui prêter une vertu singulière, l'objectivité (die Objektivität, f.). Encore faut-il s'entendre. La science est un savoir méthodique, démontré ou expérimenté, universel, qui rompt avec l'opinion — la vieille distinction de la doxa et de l'epistémè. L'objectivité, elle, est équivoque : « objectif » qualifie d'abord ce qui se rapporte à l'objet tel qu'il est en lui-même, indépendamment du sujet ; mais le mot désigne aussi la neutralité de ce sujet, l'absence en lui de préjugé et d'intérêt — et ces deux sens ne se recouvrent pas. On répond d'abord que la science est objective, et que c'est ce qui la définit : là où l'opinion varie, la loi de la chute des corps vaut pour tous. Mais on soutient aussi bien l'inverse : la science est une œuvre d'hommes situés dans une histoire, qui ne lisent jamais les faits à l'état pur puisqu'ils les interprètent à travers leurs théories. De là notre problème : la science est-elle objective parce qu'elle atteindrait le réel indépendamment de nous, ou l'objectivité n'est-elle qu'un idéal qu'elle se donne sans jamais tout à fait l'atteindre ? On montrera d'abord que sa méthode la soumet au verdict de l'expérience ; puis que le fait, loin d'être donné, est construit par l'esprit ; enfin que son objectivité est la conquête réglée d'une communauté.

I. La science est objective

Elle est objective, d'abord, parce qu'elle possède une méthode. La méthode rend le savoir objectif parce qu'elle ne dépend pas de la subjectivité du chercheur : elle la gomme. En effet, une méthode est une règle universelle et fixe — la même pour tous, identique quel que soit celui qui l'applique —, de sorte que le résultat ne doit plus rien à l'humeur, aux préférences ou au rang de qui l'obtient. C'est le sens du geste de Descartes dans le Discours de la méthode (1637) : ne recevoir pour vrai que ce qui se présente avec évidence, et conduire ses pensées par ordre, afin que ce ne soit plus l'homme qui juge mais la règle. Ainsi, lorsque Galilée établit dans les Discorsi (1638) que la distance parcourue par un corps qui tombe croît comme le carré du temps, cette loi vaut pour quiconque refait l'expérience : elle ne dépend d'aucune autorité, et c'est en cela qu'elle est objective.

Elle est objective, ensuite, parce qu'elle soumet toute affirmation à l'épreuve du fait. Cette soumission rend objectif parce que le fait ne se laisse pas plier à nos désirs : il résiste, et réfute l'erreur quel que soit le prestige de qui la commet. En effet, un fait établi par l'expérience vaut indépendamment de celui qui l'énonce, si bien que la conviction et l'autorité ne comptent plus devant lui. C'est ce que théorise Claude Bernard dans l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale (1865) : l'hypothèse, si séduisante soit-elle, doit se plier au contrôle de l'expérience, car le déterminisme des phénomènes ne laisse pas le dernier mot à nos croyances. Ainsi Semmelweis, à la maternité de Vienne en 1847, renverse une croyance établie par un simple chiffre : en imposant le lavage des mains au chlore, il fait chuter la mortalité par fièvre puerpérale d'environ 18 % à près de 1 % — un résultat que chacun peut contrôler, et qui tranche sans lui.

Elle est objective, enfin, parce qu'elle accepte d'avance de pouvoir être démentie. Cette exposition au démenti rend objectif parce qu'une pensée qui refuse toute réfutation ne parle que d'elle-même : elle n'est qu'un préjugé déguisé. En effet, seule une théorie qui désigne ce qui pourrait la contredire se soumet à autre chose qu'à son auteur ; c'est ce que Popper nomme, dans Logik der Forschung (1934), la falsifiabilité (die Falsifizierbarkeit, f.), le critère qui sépare la science de l'illusion — une théorie qui explique tout, quoi qu'il arrive, est en réalité vide. Ainsi, en 1919, la relativité générale d'Einstein risquait une prédiction chiffrée que l'observation pouvait ruiner : lors de l'éclipse du 29 mai, l'expédition d'Eddington mesure une déviation de la lumière des étoiles d'environ 1,75 seconde d'arc, conforme à Einstein et non à Newton. La théorie n'est objective que parce qu'elle avait accepté de tomber.

II. La science est une construction de l'esprit

Elle est pourtant une construction de l'esprit, d'abord, parce qu'il n'existe pas d'observation pure. La raison en est que l'esprit ne reçoit pas passivement le réel : il le met en forme avant de le connaître. C'est la thèse de Kant dans la Critique de la raison pure (1781), qu'il nomme lui-même une « révolution copernicienne » : ce ne sont pas nos concepts qui se règlent sur les objets, ce sont les objets qui nous apparaissent sous les formes a priori de notre sensibilité — l'espace et le temps — et de notre entendement. Nous ne connaissons donc jamais la chose en soi (das Ding an sich), mais seulement le phénomène (die Erscheinung, f.), tel qu'il se donne à un esprit ainsi structuré ; et « des intuitions sans concepts sont aveugles ». L'histoire des sciences le vérifie : quand Galilée braque sa lunette vers Jupiter en 1610 et en découvre les satellites, ses adversaires refusent d'y regarder, ou n'y voient que des reflets du verre. Dans le cadre géocentrique de Ptolémée, ces points lumineux n'ont littéralement pas de place et ne peuvent devenir des faits ; il faudra changer de cadre pour qu'ils en deviennent. Le procès de 1633 ne fait qu'exhiber ce conflit de deux façons de construire le monde.

Elle est une construction, ensuite, parce qu'elle rompt avec le sens commun au lieu de le prolonger. La raison en est que nos premières évidences, loin d'ouvrir la connaissance, lui font écran. Gaston Bachelard, dans La Formation de l'esprit scientifique (1938), nomme ces images familières qui bloquent la pensée des « obstacles épistémologiques » (das epistemologische Hindernis) : connaître, c'est d'abord détruire ce que l'on croyait savoir, d'où sa formule — « rien n'est donné, tout est construit ». La révolution chimique de Lavoisier l'illustre : le gaz que Priestley isole en 1774 et décrit encore comme un « air déphlogistiqué » devient, dans le cadre que Lavoisier expose dans son Traité élémentaire de chimie (1789), l'oxygène, principe de la combustion. La substance n'a pas changé ; c'est la théorie qui décide de ce que le fait signifie, au point de rebaptiser le réel et de renvoyer l'ancien « phlogistique » au rang des illusions.

Les faits, enfin, ne prennent sens qu'à l'intérieur d'un paradigme. La raison en est qu'aucune donnée ne vaut hors du cadre théorique qui la rend pensable. Thomas Kuhn, dans La Structure des révolutions scientifiques (1962), montre que la science « normale » résout des énigmes à l'intérieur d'un paradigme (das Paradigma, n.) qui fixe d'avance les problèmes légitimes et les critères d'une bonne solution ; lors d'une révolution, on ne voit pas « mieux » le même monde, on substitue un cadre à un autre. La dérive des continents en offre l'exemple : lorsqu'Alfred Wegener la propose en 1912, l'emboîtement des côtes de l'Afrique et de l'Amérique du Sud, pourtant visible sur toute carte, est écarté pendant un demi-siècle faute de mécanisme concevable ; il faut attendre la tectonique des plaques, dans les années 1960, pour que cette même observation devienne un fait. La donnée était là depuis toujours : il lui manquait le cadre qui la rende pensable. Toutefois, dire que le fait est construit n'est pas dire qu'il soit arbitraire — le réel résiste, et Galilée avait raison contre ses juges. C'est donc que les deux premiers chemins partageaient un présupposé : que l'objectivité serait l'affaire d'un sujet seul face au monde.

III. L'objectivité de la science est une conquête collective

L'objectivité, en vérité, n'est pas une qualité privée mais un fait collectif : elle est intersubjective. La raison en est que le savant ne travaille jamais seul — il publie, il est relu, reproduit, réfuté —, de sorte que l'objectivité n'est pas de la subjectivité en moins, mais un accord obtenu par le contrôle de tous. Robert Merton, dès 1942, décrit cet ethos de la science : universalisme (une thèse vaut indépendamment de qui l'énonce), mise en commun des résultats, désintéressement, et surtout « scepticisme organisé » — l'obligation faite à chacun de soumettre ses propres résultats à la critique des pairs. La fusion froide en donne la preuve : le 23 mars 1989, Martin Fleischmann et Stanley Pons annoncent en conférence de presse avoir réalisé une fusion nucléaire à température ambiante ; l'annonce fait le tour du monde, mais les laboratoires qui tentent de la reproduire échouent, et en quelques mois la communauté l'écarte. Ce n'est pas l'éclat de l'annonce qui fait le fait, c'est le verdict du contrôle collectif.

Cette objectivité est si peu naturelle que, dès que le pouvoir remplace la communauté, elle meurt. La raison en est qu'elle suppose l'autonomie de l'institution : elle n'existe que si les chercheurs se jugent entre eux, sans arbitre extérieur. Pierre Bourdieu, dans Science de la science et réflexivité (2001), montre que l'objectivité émerge non pas malgré les intérêts des savants, mais grâce à eux, dans un « champ » autonome où chacun a intérêt à réfuter l'autre : ce contrôle mutuel réglé produit un savoir plus solide qu'aucune bonne volonté isolée. L'affaire Lyssenko en est la contre-épreuve : à la session de l'Académie Lénine des sciences agricoles d'août 1948, la génétique mendélienne est décrétée « science bourgeoise » et interdite ; soutenu par Staline, Trofim Lyssenko fait chasser les généticiens — Nikolaï Vavilov était mort en détention en 1943 —, et la recherche soviétique reste gelée jusqu'au milieu des années 1960, ruinant l'agronomie du pays. Là où l'État se substitue aux pairs, l'objectivité s'effondre avec eux.

L'objectivité est donc une procédure collective qui fabrique un consensus contrôlable. La raison en est qu'elle ne se décrète pas : elle s'organise, en refermant peu à peu les controverses. Bruno Latour et Steve Woolgar, dans La Vie de laboratoire (1979), observent que le fait n'est pas découvert tout fait mais stabilisé à mesure que les objections tombent et que l'énoncé, d'abord prudent, devient une évidence anonyme. Le GIEC, créé en 1988, procède ainsi : il ne fait pas d'expériences, il synthétise des milliers d'études et fait valider chaque phrase par une relecture croisée internationale. C'est de cette façon qu'un énoncé comme « la concentration de CO₂ dépasse 420 ppm en 2024, contre environ 280 avant l'ère industrielle » devient objectif — non parce qu'un savant l'affirme, mais parce qu'une procédure réglée l'a rendu incontestable. Il reste que réduire la science à ses conditions sociales serait retomber dans le relativisme, où Lyssenko vaudrait Mendel : le social (die Intersubjektivität, f.) n'empêche pas l'objectivité, il en est la condition, pourvu qu'il soit bien réglé.

Conclusion

Le premier chemin a montré que la science est objective en tant que sa méthode, par sa règle universelle, gomme la subjectivité du savant et le soumet au fait ; le deuxième, que ce fait n'est jamais donné, mais construit à travers les formes de l'esprit, les ruptures et les paradigmes ; le troisième a dénoué l'opposition en montrant que la garantie de l'objectivité n'est ni un sujet neutre ni un accès direct au réel, mais une communauté qui organise le contrôle mutuel. On peut donc répondre : oui, la science est objective — mais son objectivité n'est pas une neutralité de départ, c'est une conquête. Elle n'est pas objective parce qu'elle serait le miroir du monde, mais parce qu'elle s'astreint à des procédures qui obligent chacun à penser contre soi et à se soumettre au réel comme aux autres. L'objectivité est moins un état qu'un idéal régulateur : la science est la forme de savoir la plus digne de confiance, non parce qu'elle serait infaillible, mais parce qu'elle est la seule à avoir organisé sa propre faillibilité. Reste une question neuve : en 2026, quand une part de la recherche est déléguée à des intelligences artificielles construites sur des données déjà biaisées, l'algorithme sera-t-il le nouveau garant de l'objectivité, ou son plus subtil obstacle épistémologique ?

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