Les Voiles
Lamartine — devoir entièrement rédigé, au calibre d'une copie de première.
Texte
Alphonse de Lamartine, « Les Voiles », écrit en 1844 (Ischia), publié à titre posthume en 1873 (Œuvre posthume). Cinq quatrains d'alexandrins, rimes croisées.
Commentaire
Introduction. Chez les romantiques, la nature n'est jamais un simple décor : elle est le miroir où l'âme lit son propre destin. La mer, surtout, offre à cette génération l'image de ses élans comme de ses naufrages. Alphonse de Lamartine, qui ouvre le romantisme français avec les Méditations poétiques (1820), en fait ici le décor d'un bilan. Écrit en 1844 sur l'île d'Ischia et publié seulement après sa mort, en 1873, Les Voiles met en scène un homme parvenu à l'âge mûr (qui), « assis au bord du cap qui fume » (v. 11) (où), qui contemple (quoi) la mer qu'il a jadis parcourue et dont il est « revenu » (v. 12) (quand). Ce même paysage, il le regarde deux fois : hier écran de ses rêves, aujourd'hui « champ de mort » (v. 15). Comment la mer devient-elle le miroir d'une vie déçue ? Nous étudierons d'abord la mer comme espace du rêve, puis son renversement en champ de mort, enfin l'élégie que ce renversement fait entendre.
I — Un espace d'abord rêvé et illimité. Une scène d'ouverture, qui est le rêve d'une jeunesse en partance.
a/ Un « je » juvénile et ailé. Le poème s'ouvre sur un élan. Le premier vers accumule les qualités par une polysyndète — « Quand j'étais jeune et fier et que j'ouvrais mes ailes » (v. 1) —, dont la répétition du « et » imite le souffle continu de l'enthousiasme. La métaphore de l'aile, aussitôt reprise et glosée d'un vers à l'autre (« mes ailes, / Les ailes de mon âme », v. 1-2), rend l'allégorie explicite : c'est l'âme qui prend son essor. Surtout, les verbes sont à l'imparfait duratif — « j'ouvrais » (v. 1), « emportaient » (v. 3), « flottaient » (v. 4) —, temps qui installe un passé heureux mais révolu, une durée suspendue. Les voiles, enfin, objet-titre du poème, « emportaient ma pensée » (v. 3) : la navigation est d'emblée celle de l'esprit.
b/ Un horizon indéfini et fécond. Cet espace est perçu comme infini et généreux. L'horizon s'y dérobe dans « ce vague où l'horizon se noie » (v. 5), où le mot « vague » joue de son double sens — l'indéfini et la vague marine — tandis que le verbe « se noie » glisse, dès le tableau heureux, une première image d'engloutissement. De ce vague surgissent des terres paradisiaques, par une inversion qui retarde et met en valeur l'apparition : « Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin / Des continents de vie et des îles de joie » (v. 6-7). Le lexique végétal et parfumé (« pampre », « jasmin ») fait de la mer une promesse d'abondance, et l'hyperbole de la totalité (« tous les vents des mers », v. 2 ; « tous les flots », v. 4) dit l'ambition sans limite de la jeunesse. La mer n'est pas décrite pour elle-même : elle est l'écran des rêves, puisque ce sont « mes rêves » qui « flottaient » (v. 4). Une seule fausse note traverse ce paradis : ces flots sont déjà « amers » (v. 4).
c/ Un désir pur, sans objet assignable. Tout, dans ce premier mouvement, est tension vers l'ailleurs. La personnification place le destin en position d'appel : « la gloire et l'amour m'appelaient de la main » (v. 8) — les deux grands objets du désir romantique tendent la main au poète. Celui-ci, resté à quai, « enviai[t] chaque nef qui blanchissait l'écume » (v. 9), où la notation visuelle de l'écume dit le mouvement du départ. Et la nef elle-même est personnifiée, « Heureuse d'aspirer au rivage inconnu » (v. 10) : le verbe « aspirer » unit le souffle et le désir, et le « rivage inconnu » condense l'attrait de tout ce qui n'a pas encore été vécu. Mais ces verbes sont tous à l'imparfait, et la mer portait déjà, dans son adjectif « amers » et son horizon qui « se noie », l'annonce de sa propre ruine.
II — Un même espace retourné en champ de mort. Une scène de retour, qui est la découverte d'un désastre.
a/ Un présent brutal, pivot du poème. Le poème bascule sur un adverbe. « Et maintenant, assis au bord du cap qui fume, / J'ai traversé ces flots et j'en suis revenu » (v. 11-12) : le « maintenant » fracture le temps, et la posture « assis » vient contredire tout l'élan qui précédait — à l'envol a succédé l'immobilité. Le passé composé installe l'heure du bilan, et l'expression « j'en suis revenu » (v. 12) joue de son double sens : le poète est rentré du voyage, mais il en est aussi « revenu » au sens de la désillusion. Au décor des « îles de joie » répond désormais un « cap qui fume » (v. 11), âpre et vaguement menaçant.
b/ Un paysage repris et inversé. Le même lieu est alors retourné en son contraire. Le poète « aime encor ces mers autrefois tant aimées » (v. 13) — le polyptote « aime / aimées » et la tension de « encor » et « autrefois » disent un amour qui persiste mais a changé de nature. La construction antithétique le précise : « Non plus comme le champ de mes rêves chéris, / Mais comme un champ de mort » (v. 14-15). Le mot « champ », répété, passe des rêves à la mort. Et l'emblème de l'essor se défait : « mes ailes semées / De moi-même partout me montrent les débris » (v. 15-16). Le participe « semées » prolonge ironiquement la métaphore agricole du « champ », mais on n'y sème plus que des « débris » : c'est la chute d'Icare, où l'aile qui portait l'âme jonche désormais le sol.
c/ Un désastre accompli et sans retour. Le dernier quatrain énonce le désastre au passé simple, temps de l'action révolue et sans retour. Les verbes s'y succèdent comme des coups : « Cet écueil me brisa » (v. 17), « Ma fortune sombra » (v. 18), « La foudre… tomba » (v. 19). Le vers 17, « ce bord surgit funeste » (v. 17), fait écho au « Surgir » du vers 6 : le même verbe qui faisait jaillir les continents « verdoyants » fait maintenant surgir un bord « funeste » — une seule reprise suffit à retourner le sens. L'oxymore « ce calme trompeur » (v. 18) désigne le paradoxe d'un désastre né de la douceur, et le verbe « sombra », nautique, engloutit la « fortune » (destin et fortune de mer à la fois). La punition, enfin, tombe du ciel : « La foudre ici sur moi tomba de l'arc céleste » (v. 19), image de l'hubris châtiée. Le poème s'achève sur la dispersion du moi : « chacun de ces flots roule un peu de mon coeur » (v. 20) — la mer entière n'est plus faite que des morceaux d'un cœur, et elle est devenue un tombeau.
III — Une élégie qui recueille ce qu'elle pleure. Une scène de deuil, qui est le chant des illusions perdues.
a/ Une désillusion propre au mal du siècle. Ce trajet, de l'illusion à la lucidité, est celui du « mal du siècle » romantique. Le poème énumère en creux tout ce qui a sombré : la jeunesse (v. 1), « la gloire et l'amour » (v. 8), la « fortune » (v. 18). La première personne sature le texte (« je », « mon », « moi », « mon coeur »), faisant de ce bilan une plainte tout intérieure, au registre élégiaque et pathétique. La dernière image, « un peu de mon coeur » (v. 20), donne à la déception l'accent d'un deuil de soi.
b/ Une symétrie brisée, forme du deuil. La construction du poème redouble ce sens. Il est bâti sur une symétrie brisée entre un avant rêvé (quatrains 1-2) et un après ruiné (quatrains 4-5), et son vocabulaire se retourne d'un versant à l'autre — « champ », « Surgir », « ailes » reparaissent, chargés du sens contraire. Les quatrains à rimes croisées, dont l'entrelacement figure une évolution plutôt qu'un retour, miment ce trajet d'une vie qui ne revient pas à son point de départ. Enfin l'anaphore du « Et » en tête de vers (v. 4, 11, 13, 20) donne au poème un rythme de houle, une continuité berçante qui ressemble au roulement même des flots.
c/ Un chant conservatoire, fait de débris. Le poème, en déplorant la ruine, la recueille. Le paysage devient écriture lorsque les flots « montrent les débris » (v. 16) et « roule[nt] un peu de mon coeur » (v. 20) : la mer est le lieu où le moi éparpillé se rassemble et s'offre au regard. Écrire l'élégie, c'est ramasser les morceaux du naufrage. Et le destin du texte accomplit l'image : poème posthume, publié en 1873 après la mort de son auteur, Les Voiles survit lui-même au naufrage qu'il raconte, comme une voile qui flotterait encore sur l'eau où le navire a coulé.
Conclusion. La mer de Lamartine est donc un paysage regardé deux fois : écran des rêves dans la jeunesse, tombeau du moi à l'âge des ruines. Par le seul déplacement d'un « maintenant » (v. 11) et le retournement d'un même mot, « champ » (v. 14-15), le poète convertit un décor en bilan, et le naufrage en chant. Cette mer, miroir de l'âme, trouvera d'autres échos romantiques : chez Baudelaire, où « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! » fait de l'océan le double de l'homme, ou chez Rimbaud, dont Le Bateau ivre poussera ce voyage jusqu'au vertige de la dérive.