Le travail n'est-il qu'une contrainte ?
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Dans la nuit du 30 au 31 août 1935, dans la mine Tsentralnaïa-Irmino du Donbass, un abatteur nommé Alexeï Stakhanov extrait 102 tonnes de charbon en cinq heures quarante-cinq, quatorze fois la norme de sa brigade. L'URSS en fait aussitôt un héros : portraits dans la Pravda, décorations, un mouvement à son nom. On peut s'étonner qu'un État qui prétendait avoir aboli l'exploitation ait éprouvé le besoin de transformer l'abattage du charbon en épopée. C'est qu'on ne célèbre avec cette insistance que ce qui, laissé à lui-même, pèse : il faut faire aimer le travail parce qu'on le subit. Le mot lui-même le dit, qui vient du bas latin tripalium, un appareil à trois pieux servant à entraver les bêtes et qu'on employa comme instrument de supplice. Entendons par travail l'activité par laquelle l'homme transforme la nature pour satisfaire ses besoins, au prix d'un effort et le plus souvent pour le compte d'un autre ; et par contrainte (der Zwang, m.) ce qui force à agir contre son inclination, sous l'effet d'une force extérieure. Encore faut-il distinguer : la contrainte n'est ni la nécessité naturelle, qui oblige sans commander, ni l'obligation morale, qui vient du dedans, ni la discipline, contrainte que l'on s'impose. Le sujet, surtout, ne demande pas si le travail est une contrainte — il l'est manifestement —, mais si la contrainte l'épuise : le « ne… que » est une restriction, et c'est elle qui fait problème. On répond d'abord que oui : nul ne travaillerait s'il n'y était forcé par la faim ou par un maître, et l'homme qui travaille dispose de son temps comme d'une chose vendue. Mais on soutient aussi bien l'inverse : les hommes se définissent par leur métier, tirent de leur ouvrage leur fierté, et ceux qu'on prive de travail ne se sentent pas libérés mais défaits. De là notre problème : la contrainte est-elle ce qui empêche le travail d'humaniser l'homme, ou ce par quoi précisément il l'humanise ? Dans un premier chemin de pensée, on verra que le travail est une contrainte imposée du dehors ; dans un deuxième, qu'il est ce par quoi l'homme se fait homme ; enfin on se demandera si la contrainte du travail ne forme pas celui-là seul qui en garde la maîtrise.
I. Le travail est une contrainte
Le travail est une contrainte, d'abord, parce qu'il est arraché à l'homme par la nécessité vitale. Cette nécessité contraint parce qu'elle ne laisse pas d'alternative : une activité dont l'abstention se paie de la faim n'est pas choisie, elle est subie. En effet, la nécessité naturelle (die Notwendigkeit, f.) ne se négocie pas : on peut renoncer à un plaisir, non à manger, de sorte que le travail est le seul détour par lequel un vivant sans griffes ni fourrure obtient de quoi durer. C'est le sens du récit de la Genèse (3, 17-19), où le travail n'apparaît pas comme la condition première de l'homme mais comme sa punition : « le sol sera maudit à cause de toi », puis « c'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre ». Le texte dit deux choses ensemble : le labeur est une peine, et il est second — il commence quand le jardin cesse de donner. L'histoire ouvrière le confirme : le 21 novembre 1831, à Lyon, les canuts descendent en armes des pentes de la Croix-Rousse parce que le tarif obtenu en octobre vient d'être annulé, et ils inscrivent sur leur drapeau noir : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Ils ne réclament pas de ne plus travailler ; ils réclament de pouvoir vivre en travaillant — aveu que le travail n'est pas un bien qu'on désire, mais la seule voie qui reste pour ne pas mourir.
Le travail est une contrainte, ensuite, parce qu'il place l'homme sous la volonté d'un autre. Cette subordination contraint parce que celui qui travaille pour autrui n'est plus maître de ses propres gestes : il exécute ceux qu'on lui prescrit. En effet, travailler, c'est presque toujours travailler pour quelqu'un, et le droit lui-même en fait le critère du contrat de travail — la Cour de cassation, dans l'arrêt dit Société générale du 13 novembre 1996, définit le lien de subordination par « l'exécution d'un travail sous l'autorité d'un employeur qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, d'en contrôler l'exécution et de sanctionner les manquements ». Aristote, dans la Politique (I, 4), en tirait déjà la conséquence la plus dure : l'esclave y est défini comme « une propriété vivante », un instrument animé au service d'un maître qui, lui, est libre parce qu'un autre travaille pour lui ; et le philosophe ajoute que si les instruments obéissaient d'eux-mêmes, « comme les statues de Dédale », si « les navettes tissaient toutes seules », il n'y aurait plus besoin d'esclaves — preuve que le travail est ce dont on rêve d'être délivré. Le taylorisme a réalisé cette figure dans l'usine moderne : à la Bethlehem Steel, en 1899, Frederick W. Taylor — qui en fera le morceau de bravoure des Principles of Scientific Management (1911) — obtient d'un manœuvre surnommé Schmidt qu'il passe de 12,5 à 47,5 tonnes de gueuses de fonte chargées par jour, pour un salaire porté de 1,15 à 1,85 dollar, à la seule condition qu'il obéisse en tout : quand marcher, quand porter, quand s'asseoir. L'homme n'y donne plus que sa force ; la décision appartient à celui qui tient le chronomètre.
Le travail est une contrainte, enfin, parce qu'il est glorifié précisément dans la mesure où il faut le faire accepter. Cette glorification trahit la contrainte parce qu'un bien qui se suffirait n'aurait pas besoin d'être chanté : on ne prêche que ce qui coûte. En effet, l'éloge du labeur remplit une fonction sociale — occuper les hommes, épuiser leurs forces, les empêcher de désirer autre chose. C'est la thèse de Nietzsche dans Aurore (1881), au paragraphe 173, intitulé « Les louangeurs du travail » : dans la glorification du travail, il voit « la même arrière-pensée » que dans l'éloge des actes impersonnels, à savoir « la peur de tout ce qui est individuel » ; car, à l'aspect de cette dure activité du matin au soir, « c'est là la meilleure police, qu'elle tient chacun en bride et qu'elle s'entend vigoureusement à entraver le développement de la raison, des convoitises, des envies d'indépendance ». Le stakhanovisme en fournit la démonstration : le record du 31 août 1935 fut obtenu par une équipe — Stakhanov étant secondé par deux boiseurs — mais présenté comme l'exploit d'un seul, et dès le plénum du Comité central de décembre 1935, l'exception servit à relever les normes de tous. La gloire d'un homme devint la cadence obligatoire des autres : l'épopée du travail était l'emballage d'une contrainte accrue.
Transition. — Le travail semble donc n'être que contrainte : besoin qui force, maître qui commande, discours qui fait aimer la chaîne. Mais si le travail n'était que cela, ceux qu'on en dispense devraient être les plus heureux des hommes ; or l'expérience dit le contraire. Il faut donc chercher ce que le travail donne, et qu'aucune autre activité ne donne.
II. Le travail est ce par quoi l'homme se fait homme
Le travail fait l'homme, d'abord, parce qu'il lui donne la conscience de soi. Il la donne parce qu'en imposant une forme à la matière, l'homme dépose au-dehors quelque chose de lui qu'il peut ensuite contempler : il se voit dans son ouvrage. En effet, le désir, lui, consomme et fait disparaître son objet, il ne laisse rien derrière lui ; le travail, au contraire, diffère la jouissance et fait durer une forme. C'est ce que Hegel établit dans la Phénoménologie de l'Esprit (1807), au chapitre de la domination et de la servitude (Herrschaft und Knechtschaft) : « Die Arbeit hingegen ist gehemmte Begierde, aufgehaltenes Verschwinden, oder sie bildet » — « le travail, au contraire, est désir refréné, disparition retardée : il forme ». Le maître, qui ne fait que jouir de ce qu'on lui apporte, ne laisse aucune trace et devient dépendant ; le serviteur, en formant la chose, « parvient à l'intuition de l'être indépendant comme de lui-même ». La contrainte du travail retourne ainsi la relation de dépendance. Bernard Palissy en donne un cas frappant : potier saintongeais sans formation savante, il passe seize années, selon son propre récit publié dans les Discours admirables (1580), à chercher le secret de l'émail blanc, ruine sa maison, brûle ses meubles puis les planches de son plancher pour entretenir le feu de son four, essuie fournée manquée sur fournée manquée. Ce n'est pas malgré la résistance de la terre et du feu qu'il devient un maître : c'est en la subissant et en revenant à elle qu'il apprend ce qu'il est capable de faire.
Le travail fait l'homme, ensuite, parce qu'il est l'exécution d'un projet conçu avant d'être réalisé. Il l'est parce que l'homme ne suit pas un instinct : il se représente un but, puis il plie la matière à cette représentation. En effet, une activité dirigée par une fin voulue est déjà une liberté, même laborieuse : entre l'animal qui obéit à sa nature et l'ouvrier qui obéit à son plan, la différence n'est pas de peine mais de conscience. Marx l'expose dans Le Capital, livre I, chapitre VII (1867) : « une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l'abeille confond par la structure de ses cellules de cire l'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche » ; « le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l'imagination du travailleur ». Le canal du Midi le montre en grand : de 1667 à 1681, Pierre-Paul Riquet fait creuser 240 kilomètres entre Toulouse et l'étang de Thau, résolvant d'abord le problème que tous jugeaient insoluble — alimenter en eau le seuil de Naurouze — par les rigoles captant les ruisseaux de la Montagne Noire. Riquet meurt le 1er octobre 1680, ruiné, sept mois avant l'inauguration du 15 mai 1681 : la peine était sienne, mais le canal existait dans une tête avant d'exister dans le paysage, et il y coule encore.
Le travail fait l'homme, enfin, parce qu'il l'enracine dans une communauté. Il l'enracine parce qu'un métier assigne une place, un horaire, des compagnons et une utilité reconnue : il fait de l'individu un membre. En effet, ce n'est pas seulement un revenu que procure le travail, c'est une raison d'être attendu quelque part, donc une existence sociale. Simone Weil, dans L'Enracinement (1949), en fait le premier des besoins de l'âme : « L'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine », et « un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l'existence d'une collectivité » — participation que produisent le lieu, la naissance et la profession ; d'où sa proposition la plus forte : « une civilisation constituée par une spiritualité du travail serait le plus haut degré d'enracinement de l'homme dans l'univers ». Le village autrichien de Marienthal en offre la contre-épreuve : quand la filature qui faisait vivre ses 1 500 habitants ferme en 1930, Paul Lazarsfeld, Marie Jahoda et Hans Zeisel y enquêtent de novembre 1931 à mai 1932 et publient en 1933 Die Arbeitslosen von Marienthal. Ils n'y trouvent ni révolte ni loisir conquis, mais une « communauté fatiguée » : les prêts de la bibliothèque et les abonnements aux journaux s'effondrent, les associations se vident, et les enquêteurs chronomètrent des hommes qui mettent un temps déraisonnable à traverser la rue principale, s'arrêtant sans motif. Libérés de la contrainte, ils avaient aussi perdu le temps, la place et le nom que le travail leur donnait.
Transition. — Nos deux chemins se contredisent, mais ils partagent une même erreur : ils traitent « le travail » comme une seule activité et « la contrainte » comme une seule chose. Or le mot recouvre des gestes de nature différente, et la contrainte du bois ou de l'argile n'est pas celle du contremaître. C'est ce partage qu'il faut faire.
III. La contrainte du travail forme l'homme qui en garde la maîtrise
La part du travail qui n'est que contrainte est celle qui ne laisse aucune œuvre. Elle n'est que contrainte parce qu'un effort dont le produit se consomme aussitôt recommence indéfiniment : rien ne demeure où l'homme puisse se reconnaître. En effet, il faut distinguer ce que notre langue confond. Hannah Arendt, dans Condition de l'homme moderne (1958), sépare trois activités : le travail (l'animal laborans, qui répond au cycle biologique et dont les produits sont détruits par l'usage), l'œuvre (l'homo faber, qui fabrique des objets durables et bâtit ainsi un monde stable), et l'action (parler et agir entre des hommes pluriels). Le repas est mangé, la lessive recommence, tandis que la table demeure ; et Arendt s'alarme d'un monde qui, réduisant toute activité au premier registre, nous laisserait « la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste ». La charpente de Notre-Dame de Paris rend la distinction sensible : les chênes de la nef, abattus vers 1160-1170, avaient été équarris à la hache, poutre par poutre, par des charpentiers dont la sueur s'est évaporée le jour même — mais leur œuvre, qu'on appelait « la forêt », a tenu huit siècles, jusqu'à l'incendie du 15 avril 2019 ; et pour la refaire à l'identique, environ 1 200 chênes ont été de nouveau équarris à la doloire avant la réouverture du 7 décembre 2024. Même peine, même sueur : mais le geste qui laisse une œuvre n'est plus le même que celui qui ne laisse rien.
La contrainte, ensuite, n'aliène l'homme que lorsqu'elle lui retire la décision. Elle ne l'aliène qu'alors parce que ce n'est pas la dépense de force qui défait un homme, c'est de n'être pour rien dans ce qu'il fait. En effet, l'effort choisi fortifie, l'effort commandé sans recours use : la différence ne porte pas sur la quantité de peine mais sur la propriété de l'acte. C'est exactement la thèse du jeune Marx dans les Manuscrits de 1844, à la section du travail aliéné : l'aliénation (die Entfremdung, f.) consiste « dans le fait que le travail est extérieur à l'ouvrier, c'est-à-dire qu'il n'appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s'affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l'aise, mais malheureux » ; « son travail n'est donc pas volontaire, mais contraint, c'est du travail forcé ». Marx ne condamne pas le travail, il condamne un rapport de propriété qui en dépossède celui qui l'accomplit. La médecine du travail l'a mesuré : l'étude Whitehall, lancée en 1967 sur 17 530 fonctionnaires britanniques, montre que les agents du grade le plus bas — huissiers, messagers — meurent environ trois fois plus que les hauts administrateurs, alors même que ces derniers portent les responsabilités les plus lourdes ; et la seconde enquête, ouverte en 1985 sur 10 308 fonctionnaires, identifie comme facteur décisif la faible latitude de décision dans le poste. Même administration, même ville, mêmes horaires : la variable qui tue n'est pas la charge, c'est de n'avoir pas la main.
Le degré de contrainte, enfin, est fixé par l'organisation du travail et non par sa nature. Il l'est parce qu'une même tâche, découpée autrement, cesse d'écraser : ce qui varie n'est pas la matière, c'est la règle qui distribue les gestes. En effet, si la contrainte était l'essence du travail, elle serait partout la même ; qu'elle change avec les institutions prouve qu'elle en dépend. Durkheim l'établit dans De la division du travail social (1893), dont le livre III consacre un chapitre entier à « la division du travail contrainte » : la division du travail est normalement source de solidarité, mais elle devient pathologique lorsqu'elle est imposée par l'inégalité des conditions extérieures, qui assigne les hommes à des fonctions qui ne sont pas les leurs — « la division du travail ne produit la solidarité que si elle est spontanée et dans la mesure où elle est spontanée ». Volvo l'a vérifié dans ses propres murs : à Kalmar, en 1974, le constructeur ouvre une usine conçue sans chaîne, où des équipes assemblent des modules entiers sur des chariots à batterie ; à Uddevalla, en 1989, des équipes de huit à dix ouvriers montent une voiture complète, un directeur y saluant « la mort de la chaîne ». Même firme, même pays, mêmes gestes élémentaires : seul le partage du travail changeait. Que les deux usines aient été fermées après l'annonce de novembre 1992, pour cause de surcapacité, ne dément pas la démonstration — cela confirme que le degré de contrainte relève de décisions humaines, donc révisables.
Conclusion
Le premier chemin a montré que le travail est bien une contrainte : la faim l'impose, un maître le commande, un discours le fait aimer. Le deuxième a montré qu'il est pourtant ce par quoi l'homme accède à la conscience de soi, réalise un projet conçu et prend place parmi les siens. Le troisième a défait leur opposition en séparant ce qu'un même mot confondait : la contrainte de la matière, qui instruit celui qui l'affronte, et la contrainte des hommes, qui n'asservit que lorsqu'elle confisque la décision. On peut donc répondre : le travail est une contrainte, mais la contrainte ne l'épuise pas — car elle est aussi son instrument. Palissy, qu'on avait d'abord lu comme l'exemple d'un homme se découvrant dans son ouvrage, se relit alors autrement : ce qui a fait de lui un maître n'est pas la levée de la contrainte, c'est son acceptation obstinée — la terre qui refuse, le four qui casse, seize années de fournées perdues ; et s'il est devenu quelqu'un là où Schmidt, à Bethlehem, ne devenait qu'une force de portage, ce n'est pas qu'il ait moins souffert, c'est que lui seul décidait de recommencer. Aristote imaginait des navettes qui tisseraient toutes seules ; en 2026, elles le font. L'automatisation ne supprime donc pas le problème, elle le déplace : elle allège la peine tout en transférant la décision à des systèmes qui prescrivent le trajet du livreur et la cadence de l'entrepôt. La tâche du siècle n'est pas d'abolir le travail, c'est de rendre à ceux qui travaillent la maîtrise de leurs propres gestes.