Aller au contenu
← Les dissertations rédigéesDissertation · Français

Les Cahiers de Douai ne sont-ils qu'une poésie de la révolte ?

Devoir entièrement rédigé, au calibre d'une copie de première.

Arthur Rimbaud n'a pas dix-sept ans lorsqu'il compose, à l'automne 1870, les poèmes qu'il confie à Paul Demeny — ce qu'on nomme aujourd'hui le Cahier de Douai. Ce recueil, inscrit au parcours « émancipations créatrices », est celui d'un adolescent en fugue, qui écrit dans les mois où la guerre franco-prussienne ravage ses Ardennes. On y entend d'abord une voix de révolte, c'est-à-dire le refus violent d'un ordre — celui de la guerre, de la société, des règles —, et de fait plusieurs de ces poèmes dénoncent, raillent et transgressent. Mais on peut se demander si tout s'y réduit à ce refus, car d'autres pièces respirent la sensation, la joie et le bonheur d'aller par les routes. Dès lors, les Cahiers de Douai ne sont-ils qu'une poésie de la révolte ? Nous verrons d'abord qu'ils sont bien une poésie de révolte ; puis qu'ils sont tout autant une poésie de la sensation heureuse ; enfin que la révolte et la jouissance ne s'y opposent pas, mais composent une même émancipation créatrice.

I. Les Cahiers de Douai sont une poésie de la révolte

Ils sont d'abord une poésie de révolte parce qu'ils dénoncent la guerre. Cette dénonciation est une révolte car elle refuse le discours héroïque qui pare le massacre de gloire ; en effet, Rimbaud ne discute pas la guerre, il en exhibe l'horreur nue pour la rendre insupportable. « Le Dormeur du val » en donne la preuve : le poème peint d'abord le sommeil paisible d'un jeune soldat couché dans un vallon ensoleillé, puis retourne tout au dernier vers — « Il a deux trous rouges au côté droit ». Cette litote finale, qui énonce l'atroce sur le ton d'un constat clinique, sans un mot d'indignation, accuse la guerre plus fort que n'importe quel cri : en dissimulant si longtemps la mort sous la douceur du décor, le poète fait du contraste lui-même son arme.

Ils sont une poésie de révolte, ensuite, parce qu'ils refusent la morale des adultes. Ce refus est une révolte car le poète oppose à l'autorité des grandes personnes l'insolence de la jeunesse ; en effet, il érige la légèreté et l'escapade en valeurs, contre le monde rangé qu'on prétend lui imposer. « Roman » l'affiche dès son premier vers, devenu un manifeste : « On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. » Le poème déroule ensuite une soirée d'errance et d'amourette où le rire se moque du sérieux — « — Vos sonnets La font rire » —, et le retour ironique de ce vers-refrain congédie d'avance toute leçon de gravité : la révolte s'y dit par le ton même, une désinvolture assumée qui refuse de rentrer dans le rang.

Ils sont, enfin, une poésie de révolte parce qu'ils s'en prennent à la poésie elle-même. Cette transgression est une révolte car Rimbaud fait entrer dans le vers le trivial et le prosaïque que la tradition en excluait ; en effet, il invente une beauté neuve avec ce qui n'était pas réputé « poétique ». « Ma Bohème » le montre lorsque le poète tire ses rimes de ses chaussures trouées : « Comme des lyres, je tirais les élastiques / De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur ». La lyre était l'instrument des poètes de l'Antiquité, et donc l'emblème de ce qu'on peut appeler la poésie noble : celle que la tradition réservait aux grands sujets — les dieux, les héros, l'amour —, écrite dans une langue choisie et des images consacrées. Or Rimbaud confond cette lyre avec un soulier crevé et fait du geste dérisoire du vagabond, qui pince les élastiques de ses souliers comme les cordes d'une lyre, l'image même de la création : à la poésie des grands sujets, il substitue une poésie faite de la vie la plus humble, celle des souliers usés et des chemins.

II. Les Cahiers de Douai sont une poésie de la sensation heureuse

Ils sont pourtant, d'abord, une poésie de la sensation heureuse parce qu'ils célèbrent le bonheur des sens. Ce bonheur naît de l'ouverture du corps au monde, car le poète ne pense pas la nature, il la sent ; en effet, tout y passe par la peau, les pieds, la tête nue, plutôt que par la réflexion. « Sensation » en est l'exemple pur : « Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers, / Picoté par les blés, fouler l'herbe menue : / Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds. / Je laisserai le vent baigner ma tête nue. » Les verbes de perception (« sentirai », « fouler ») et le futur, qui promet cette jouissance, font du corps un instrument de bonheur ; le poète s'abandonne à la nature comme à une caresse, et le poème tout entier tient dans cette plénitude sensorielle, sans une once de colère.

Ils sont une poésie de la sensation heureuse, ensuite, parce qu'ils font de l'errance un plaisir. Ce plaisir tient à la liberté du vagabond, car marcher sans but et s'attabler où l'on veut est une manière d'être heureux ; en effet, le bonheur y est fait des choses les plus humbles. « Au Cabaret-Vert » le raconte : après avoir marché « depuis huit jours » les bottines déchirées, le poète savoure le repos — « Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table / Verte » — et la simple joie d'un « jambon tiède » et d'une « chope immense » que dore « un rayon de soleil arriéré ». L'adjectif « Bienheureux », placé en tête de vers, et la sensualité gourmande de la scène disent un contentement total, celui d'un corps enfin reposé et rassasié : nulle révolte ici, seulement la douceur d'un instant.

Ils sont, enfin, une poésie de la sensation heureuse parce qu'ils rêvent une communion avec le monde. Cette communion est une fusion joyeuse du moi et de la nature, car le poète ne se contente pas de traverser le paysage, il s'y fond ; en effet, il fait du cosmos sa demeure. « Ma Bohème » l'exprime lorsque le vagabond, dormant à la belle étoile, écrit : « Mon auberge était à la Grande-Ourse. / — Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou. » La métaphore qui change une constellation en « auberge » abolit la frontière entre l'homme et l'univers, et la synesthésie du « frou-frou » des étoiles — un bruit prêté à la lumière — donne au ciel une présence tendre, presque féminine. Le bonheur est ici celui d'un accord parfait avec le monde, où le sans-abri se découvre chez lui partout.

III. Les Cahiers de Douai composent une même émancipation créatrice

Opposer la révolte et le bonheur reviendrait pourtant à manquer l'unité du recueil, car ces deux voix procèdent d'un même geste : celui d'un adolescent qui s'émancipe pour s'inventer — c'est le sens du parcours « émancipations créatrices ».

Ils composent d'abord cette émancipation parce qu'ils inventent un « je » libre. Cette invention de soi est le cœur de l'entreprise, car le poète ne décrit pas un moi déjà fait, il s'essaie à en devenir un ; en effet, d'un poème à l'autre, il endosse des rôles — soldat pleuré, vagabond, amoureux, rieur — pour se choisir. « Roman » le résume dans son vers-programme, « On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans » : l'âge n'y est pas une contrainte mais une liberté, le moment où tout est encore possible et où le « je » se cherche. Se révolter et jouir deviennent alors deux versants, l'un négatif, l'autre positif, d'un même travail : se faire soi-même.

Ils composent cette émancipation, ensuite, parce qu'ils inventent une langue neuve. Cette création verbale est une libération, car s'affranchir de la poésie héritée — celle des sujets nobles et du langage choisi —, c'est se donner le droit de tout dire ; en effet, Rimbaud arrache le poème aux beaux sujets pour le faire de la vie réelle. On le voit encore dans « Ma Bohème », où le poète se peint « rimant au milieu des ombres fantastiques » : la rime, la nuit, la route et la faim s'y mêlent en une poésie qui se fabrique en marchant, hors de tout atelier savant. Cette liberté prise avec la langue est l'exacte contrepartie de la liberté prise avec la vie : créer et s'émanciper sont un seul acte.

Ils composent, enfin, cette émancipation parce qu'ils sont tout entiers tournés vers le départ. Ce mouvement vers l'ailleurs est la forme même de la liberté, car partir, c'est à la fois refuser ce qui retient et désirer ce qui attend ; en effet, la fugue réunit le non de la révolte et le oui du bonheur. « Sensation » le condense dans son élan : « j'irai loin, bien loin, comme un bohémien, / Par la Nature, — heureux comme avec une femme. » Le futur « j'irai », le « loin, bien loin » qui redouble le désir, et la comparaison qui fait de la route une étreinte amoureuse disent une émancipation en marche : quitter le monde reçu n'est pas une perte, mais la condition d'un bonheur et d'une création à venir.

Conclusion

Les Cahiers de Douai sont donc bien une poésie de révolte — contre la guerre, contre la morale des adultes, contre la poésie établie. Mais ils sont tout autant une poésie de la sensation heureuse, ouverte aux blés, aux chemins et aux étoiles ; réduire le recueil au seul refus serait en manquer la moitié. Car ces deux voix n'en font qu'une : celle d'un adolescent de seize ans qui, en refusant le monde qu'on lui impose et en jouissant de celui qu'il découvre, s'invente — son « je », sa langue, sa liberté. Tel est le sens du parcours « émancipations créatrices » : chez Rimbaud, se révolter et jouir ne sont pas deux gestes, mais un seul, celui de créer sa propre existence. On pourrait prolonger cette quête d'une liberté par l'écriture jusqu'aux Illuminations, où Rimbaud, abandonnant le vers, inventera le poème en prose — poussant l'émancipation jusqu'à sa forme la plus radicale.

D'autres devoirs rédigés