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Les Confessions

Rousseau — devoir entièrement rédigé, au calibre d'une copie de première.

Texte

Il est bien difficile que la dissolution d'un ménage n'entraîne un peu de confusion dans la maison, et qu'il ne s'égare bien des choses : cependant, telle était la fidélité des domestiques et la vigilance de monsieur et madame Lorenzi, que rien ne se trouva de manque sur l'inventaire. La seule mademoiselle Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent déjà vieux. 5Beaucoup d'autres meilleures choses étaient à ma portée ; ce ruban seul me tenta, je le volai ; et comme je ne le cachais guère, on me le trouva bientôt. On voulut savoir où je l'avais pris. Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c'est Marion qui me l'a donné. Marion était une jeune Mauriennoise dont madame de Vercellis avait fait sa cuisinière quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons 10que de ragoûts fins. Non seulement Marion était jolie, mais elle avait une fraîcheur de coloris qu'on ne trouve que dans les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisait qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer ; d'ailleurs bonne fille, sage, et d'une fidélité à toute épreuve. C'est ce qui surprit quand je la nommai. L'on n'avait guère moins de confiance en moi qu'en elle, et l'on jugea qu'il importait de vérifier lequel était le fripon des deux. On la 15fit venir : l'assemblée était nombreuse, le comte de la Roque y était. Elle arrive, on lui montre le ruban : je la charge effrontément ; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons, et auquel mon barbare cœur résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m'apostrophe, m'exhorte à rentrer en moi-même, à ne pas déshonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal ; et moi, avec une impudence 20infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutiens en face qu'elle m'a donné le ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots : Ah ! Rousseau, je vous croyais un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse, mais je ne voudrais pas être à votre place. Voilà tout. Elle continua de se défendre avec autant de simplicité que de fermeté, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée à mon ton décidé, 25lui fit tort. Il ne semblait pas naturel de supposer d'un côté une audace aussi diabolique, et de l'autre une aussi angélique douceur. On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi. Dans le tracas où l'on était, on ne se donna pas le temps d'approfondir la chose ; et le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du coupable vengerait assez l'innocent. Sa prédiction n'a pas été vaine ; elle ne 30cesse pas un seul jour de s'accomplir. J'ignore ce que devint cette victime de ma calomnie ; mais il n'y a pas d'apparence qu'elle ait après cela trouvé facilement à se bien placer : elle emportait une imputation cruelle à son honneur de toutes manières. Le vol n'était qu'une bagatelle, mais enfin c'était un vol, et, qui pis est, employé à séduire un jeune garçon : enfin, le mensonge et l'obstination ne laissaient 35rien à espérer de celle en qui tant de vices étaient réunis. Je ne regarde pas même la misère et l'abandon comme le plus grand danger auquel je l'ai exposée. Qui sait, à son âge, où le découragement de l'innocence avilie a pu la porter ! Eh ! si le remords d'avoir pu la rendre malheureuse est insupportable, qu'on juge de celui d'avoir pu la rendre pire que moi ! Ce souvenir cruel me trouble quelquefois, et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies 40cette pauvre fille venir me reprocher mon crime comme s'il n'était commis que d'hier. Tant que j'ai vécu tranquille il m'a moins tourmenté, mais au milieu d'une vie orageuse il m'ôte la plus douce consolation des innocents persécutés : il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s'endort durant un destin prospère, et s'aigrit dans l'adversité. Cependant je n'ai jamais pu prendre sur moi de décharger mon cœur de cet aveu dans 45le sein d'un ami. La plus étroite intimité ne me l'a jamais fait faire à personne, pas même à madame de Warens. Tout ce que j'ai pu faire a été d'avouer que j'avais à me reprocher une action atroce, mais jamais je n'ai dit en quoi elle consistait. Ce poids est donc resté jusqu'à ce jour sans allégement sur ma conscience ; et je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes confessions. 50J'ai procédé rondement dans celle que je viens de faire, et l'on ne trouvera sûrement pas que j'aie ici pallié la noirceur de mon forfait. Mais je ne remplirais pas le but de ce livre, si je n'exposais en même temps mes dispositions intérieures, et que je craignisse de m'excuser en ce qui est conforme à la vérité. Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi dans ce cruel moment ; et lorsque je chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai, que 55mon amitié pour elle en fut la cause. Elle était présente à ma pensée ; je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit. Je l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire, et de m'avoir donné le ruban, parce que mon intention était de le lui donner. Quand je la vis paraître ensuite, mon cœur fut déchiré ; mais la présence de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition, je ne craignais que la honte ; mais je la craignais plus 60que la mort, plus que le crime, plus que tout au monde. J'aurais voulu m'enfoncer, m'étouffer dans le centre de la terre : l'invincible honte l'emporta sur tout, la honte seule fit mon impudence ; et plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en convenir me rendait intrépide. Je ne voyais que l'horreur d'être reconnu, déclaré publiquement, moi présent, voleur, menteur, calomniateur. Un trouble universel m'ôtait tout autre sentiment. Si l'on m'eût laissé revenir à 65moi-même, j'aurais infailliblement tout déclaré. Si M. de la Roque m'eût pris à part, qu'il m'eût dit : Ne perdez pas cette pauvre fille ; si vous êtes coupable, avouez-le-moi ; je me serais jeté à ses pieds dans l'instant, j'en suis parfaitement sûr. Mais on ne fit que m'intimider, quand il fallait me donner du courage.

Rousseau, Les Confessions, livre II (rédigé vers 1765-1767, publié en 1782 pour la première partie) — épisode intitulé « Le ruban volé ».


Commentaire

Introduction. En 1770 et 1771, un homme de cinquante-huit ans fait à Paris une chose que personne n'avait faite avant lui : il lit son autobiographie à voix haute, en public, pendant des séances qui durent parfois toute une journée. Il lit chez le marquis de Pezay, chez le poète Dorat, enfin chez le comte et la comtesse d'Egmont. Ce qu'il y raconte est si compromettant pour les vivants que Mme d'Épinay obtient de la police, en 1771, l'interdiction de ces lectures. Nous savons comment la dernière s'est terminée, car le lecteur lui-même en a consigné la fin : « J'achevai ainsi ma lecture, et tout le monde se tut. Madame d'Egmont fut la seule qui me parut émue : elle tressaillit visiblement, mais elle se remit bien vite et garda le silence, ainsi que toute la compagnie. » Un homme s'accuse devant une assemblée nombreuse, et l'assemblée ne dit rien. On verra que la scène était déjà écrite quarante ans plus tôt, dans le livre II. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), philosophe des Lumières brouillé avec les Lumières, est l'auteur qui a fait de sa propre personne un objet de démonstration. Les Confessions, rédigées à partir de 1765 et publiées après sa mort — la première partie en 1782 —, se donnent pour tâche de montrer un homme « dans toute la vérité de la nature » : l'enjeu du livre n'est pas de raconter une vie, c'est de produire une pièce à conviction. Qui : Jean-Jacques, seize ans, laquais ; Marion, jeune cuisinière savoyarde ; Mlle Pontal, femme de chambre ; le comte de la Roque, héritier de la maison ; et une assemblée de domestiques. Où : Turin, dans l'hôtel de Mme de Vercellis, dont la maison se disperse. Quand : à la fin de l'année 1728, à la mort de la maîtresse de maison — et, pour l'écriture, une quarantaine d'années plus tard. Quoi : l'enfant vole un ruban, accuse une innocente devant tout le monde, s'obstine, et la fait chasser. Comment un aveu qui accable son auteur parvient-il à le disculper ? Le passage donne d'abord une scène de tribunal domestique ; il se change ensuite en plaidoirie au moment même où il s'accuse ; il finit par substituer au tribunal des hommes celui du livre.


I — Un tribunal domestique monté en quelques lignes. Un fait divers de maison : trois rôles, un objet minuscule, un procès expédié.

a/ Une distribution judiciaire des rôles. Le passage ne raconte pas une querelle, il installe une procédure. Le vocabulaire est celui du droit et de l'enquête : « on jugea qu'il importait de vérifier lequel était le fripon des deux » (l. 14), « on la fit venir » (l. 14-15), « je confirme ma déclaration » (l. 20), et jusqu'au verdict — « le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux » (l. 28). Le mot « déclaration » n'appartient pas au langage d'un enfant de seize ans : il appartient au greffe, et le narrateur adulte le fait glisser dans la bouche du garçon. Le dispositif se met en place en une phrase : « l'assemblée était nombreuse, le comte de la Roque y était » (l. 15). « Assemblée » est un mot noble, qui désigne une compagnie réunie et convoquée ; l'adjectif « nombreuse » installe un public ; et la mention isolée du comte, seul nommé de tous les présents, désigne le juge. La question posée à ce tribunal est d'ailleurs remarquablement mal posée : « vérifier lequel était le fripon des deux » (l. 14). L'alternative est fermée d'avance sur deux noms, et le mot « fripon » — qui désigne alors le voleur habile, le filou — suppose déjà un coupable. Il ne s'agit pas de savoir s'il y a eu vol : il s'agit de savoir qui, de l'enfant ou de la fille, sera le voleur. Ce que le texte met en place, c'est donc moins une recherche de la vérité qu'un partage de rôles ; et Jean-Jacques, qui a le premier parlé, a déjà choisi le sien.

b/ Un décor en dissolution, un objet dérisoire. La scène a lieu dans une maison en train de disparaître. La première phrase le dit avec une lenteur presque juridique : « Il est bien difficile que la dissolution d'un ménage n'entraîne un peu de confusion dans la maison, et qu'il ne s'égare bien des choses » (l. 1-2). « Dissolution » et « ménage » sont deux termes d'inventaire : on ne parle pas d'un deuil, on parle de la liquidation d'une maisonnée. Or la phrase est immédiatement démentie par sa propre suite : « cependant, telle était la fidélité des domestiques et la vigilance de monsieur et madame Lorenzi, que rien ne se trouva de manque sur l'inventaire » (l. 2-3). Le connecteur « cependant » renverse la loi générale qu'on venait d'énoncer, et c'est tout l'effet du début : dans une maison où rien ne se perd, une seule chose manque, et c'est celle que Jean-Jacques a prise. La comptabilité l'isole. Reste à mesurer l'objet : « un petit ruban couleur de rose et argent déjà vieux » (l. 4). Quatre déterminations, et toutes le diminuent — « petit », « couleur de rose » (une teinte tendre, non une matière précieuse), « argent » qui n'est ici qu'un fil, « déjà vieux ». L'adverbe « déjà » est le plus cruel : la chose était périmée avant même d'être volée. Le contraste est appuyé par la phrase suivante : « Beaucoup d'autres meilleures choses étaient à ma portée ; ce ruban seul me tenta » (l. 5). Le comparatif « meilleures » chiffre la valeur, l'adjectif « seul » isole le désir. Le narrateur veut établir que son geste n'a pas eu de mobile intéressé — et il obtient surtout que la disproportion soit maximale entre ce qui est volé et ce qui va être détruit.

c/ Un procès expédié, une sentence différée. Le récit accélère, puis se dérobe. Le rythme des verbes suffit à le montrer : le texte quitte le passé simple pour un présent de narration serré, « Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant » (l. 7), puis « Elle arrive, on lui montre le ruban : je la charge effrontément » (l. 15-16). Trois propositions juxtaposées, sans un seul connecteur : la scène se joue à la vitesse du fait accompli. Puis vient l'issue, et elle n'en est pas une : « On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi » (l. 26-27). Le verbe « parut » ne rapporte pas une décision mais son apparence ; l'adverbe « absolument » laisse tout en suspens ; et le mot « préjugés » nomme exactement ce qui a tranché à la place de la preuve — l'enfant est un garçon lettré, protégé de la maison ; Marion est une servante de montagne. La justification donnée est d'une brutalité tranquille : « Dans le tracas où l'on était, on ne se donna pas le temps d'approfondir la chose » (l. 27-28). « Tracas », « on ne se donna pas le temps » : une vie est décidée par l'emploi du temps d'une succession. La sentence du comte, enfin, n'est pas une peine mais une prophétie : « la conscience du coupable vengerait assez l'innocent » (l. 28-29). Le mot « assez » y est décisif — le juge estime que le remords suffira, et il renonce donc à punir. Et le narrateur adulte s'empresse de valider la prophétie : « Sa prédiction n'a pas été vaine ; elle ne cesse pas un seul jour de s'accomplir » (l. 29-30). Le présent d'énonciation fait irruption au milieu du récit passé ; pour la première fois, l'homme qui écrit parle depuis son bureau. Cette phrase paraît une aggravation : elle est en réalité la première pièce de sa défense, puisqu'elle atteste qu'il purge déjà la peine.

Transition. L'anecdote est donc close par une peine que le coupable s'inflige lui-même. Reste à en donner le récit. Et c'est là que le texte cesse de raconter : il commence à plaider.


II — Un aveu qui plaide en même temps qu'il s'accuse. Un texte qui déjoue l'attente du lecteur : là où l'on croit lire une confession, on lit une défense.

a/ Un lexique d'autoflagellation, qui désarme le lecteur. Rousseau ne se ménage sur aucun mot. Il accumule contre lui-même les termes les plus lourds de la langue morale : « mon barbare cœur » (l. 17), « une impudence infernale » (l. 19-20), « une audace aussi diabolique » (l. 25), « cette victime de ma calomnie » (l. 31), « mon crime » (l. 40), « une action atroce » (l. 46-47), « la noirceur de mon forfait » (l. 51). Le champ lexical est celui de l'enfer et de la scélératesse — « infernale », « diabolique », « démons » (l. 17), « noirceur » —, c'est-à-dire le vocabulaire que la chaire réserve au grand criminel, appliqué au vol d'un ruban usé. La gradation culmine dans une énumération à trois termes qui a la sécheresse d'un casier : « voleur, menteur, calomniateur » (l. 63-64). Les trois substantifs sont donnés sans article, en apposition, et rangés par gravité croissante : le vol porte sur une chose, le mensonge sur des mots, la calomnie sur une personne. L'effet de cette surenchère est paradoxal. Un lecteur qui voudrait accuser Rousseau ne trouve plus rien à ajouter : le coupable a pris toutes les places, y compris celle du procureur. Il ne reste au lecteur que la place de l'avocat. Et le narrateur, prudent, se décerne lui-même le certificat de bonne exécution : « J'ai procédé rondement dans celle que je viens de faire, et l'on ne trouvera sûrement pas que j'aie ici pallié la noirceur de mon forfait » (l. 50-51). L'adverbe « rondement » signifie « sans détour » ; le futur « on ne trouvera » anticipe la sentence du lecteur, et l'adverbe « sûrement » la lui souffle. La sincérité n'est plus une qualité du récit : elle est devenue une thèse à faire admettre.

b/ Une explication qui convertit la faute en preuve d'innocence. Vient alors le mouvement le plus retors du passage, celui où l'aveu se retourne. Il s'ouvre par une phrase de méthode : « je ne remplirais pas le but de ce livre, si je n'exposais en même temps mes dispositions intérieures » (l. 51-52). L'expression « dispositions intérieures » déplace tout : le fait est jugé, mais l'intention ne l'est pas encore, et c'est l'intention que le livre a mission d'exposer. Suit l'affirmation centrale : « Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi dans ce cruel moment » (l. 53-54). L'adverbe « jamais » et le superlatif produisent une inversion complète : le pire moment de sa vie devient celui où il était le meilleur. Le raisonnement qui la soutient est présenté comme un fait de nature, avec la formule d'un naturaliste devant une curiosité : « il est bizarre, mais il est vrai, que mon amitié pour elle en fut la cause » (l. 54-55). Puis la démonstration, qui tient dans une phrase à deux membres symétriques : « Je l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire, et de m'avoir donné le ruban, parce que mon intention était de le lui donner » (l. 56-57). Le chiasme est parfait — accuser / vouloir, donné / donner — et il produit une équivalence en trompe-l'œil : parce que le nom de Marion était le premier présent à son esprit, l'accusation devient l'effet mécanique de la tendresse. Ce que la phrase escamote, c'est que la tendresse n'a jamais empêché la bouche de parler. La même mécanique reparaît en fin de mouvement : « la honte seule fit mon impudence » (l. 61). Le mot « seule » écarte tout autre mobile ; la honte (die Scham, f.), qui est un sentiment moral, est promue cause unique, et la méchanceté est chassée du tableau. La preuve alléguée est un pur contrefactuel : « Si M. de la Roque m'eût pris à part, qu'il m'eût dit : Ne perdez pas cette pauvre fille ; si vous êtes coupable, avouez-le-moi ; je me serais jeté à ses pieds dans l'instant » (l. 65-67). Le plus-que-parfait du subjonctif et le conditionnel passé fabriquent un Jean-Jacques qui n'a pas existé, et le narrateur en garantit l'authenticité par une formule d'huissier : « j'en suis parfaitement sûr » (l. 67). C'est très exactement ce que Sartre appellera, dans L'Être et le Néant (1943), la mauvaise foi (die Unaufrichtigkeit, f.) : non pas le mensonge fait à autrui, mais celui qu'une conscience se fait à elle-même, en se donnant pour vraie une version dont elle sait qu'elle est arrangée. Et il faut noter ce que le texte ne dit pas : le ruban appartenait à Mlle Pontal, la nièce de Mme Lorenzi, dont Rousseau écrit plus haut dans le même livre II qu'elle était une « fine mouche » à qui il n'eut « pas le bonheur d'agréer ». Le seul mobile qui ferait de lui un être capable de nuire — voler la personne qui lui voulait du mal — est le seul que l'analyse n'examine jamais. Ce qui n'est pas là compte ici autant que ce qui est là.

c/ Une victime magnifiée, puis effacée par le remords. Marion reçoit du texte un portrait admirable : « jolie », « une fraîcheur de coloris qu'on ne trouve que dans les montagnes », « un air de modestie et de douceur qui faisait qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer », « bonne fille, sage, et d'une fidélité à toute épreuve » (l. 10-13). L'accumulation d'adjectifs mélioratifs fait d'elle une figure sans défaut, et le tableau se referme sur une antithèse de vitrail : « une audace aussi diabolique » contre « une aussi angélique douceur » (l. 25-26). Mais ce portrait travaille dans deux sens. Il rend le crime plus noir — et, du même mouvement, il rend l'aveu plus méritoire : plus la victime est parfaite, plus l'homme qui ose raconter cela est courageux. Surtout, le texte lui retire tout ce qu'il vient de lui donner. Sa parole d'abord : « ne me dit que ces mots » (l. 21), et la restriction est exacte, puisqu'elle ne parlera plus ; les deux témoins imprimés ne lui accordent d'ailleurs ni guillemets ni alinéa — sa seule réplique traverse la phrase du narrateur sans y laisser de marque propre. Son avenir ensuite : « J'ignore ce que devint cette victime de ma calomnie » (l. 31). Le verbe « j'ignore », placé en tête, est un aveu d'indifférence déguisé en aveu de faute — quarante ans ont passé, et rien n'a été cherché. Son nom enfin : elle est « cette pauvre fille » (l. 23, l. 40, l. 66), « celle en qui tant de vices étaient réunis » (l. 35), « cette malheureuse fille » (l. 54) ; le démonstratif la tient à distance, quand le comte de la Roque, lui, garde son titre et son patronyme d'un bout à l'autre. Le sommet est la phrase qui semble la plaindre le plus : « si le remords d'avoir pu la rendre malheureuse est insupportable, qu'on juge de celui d'avoir pu la rendre pire que moi ! » (l. 37-38). Il faut voir ce que la syntaxe y compare. Les deux termes ne sont pas deux malheurs de Marion : ce sont deux remords de Rousseau. Le sujet grammatical de la phrase est « le remords », son possesseur est « moi », et « moi » est le dernier mot. La victime a été entièrement convertie en souffrance du coupable.

Transition. Un aveu qui absout, une victime qui s'efface : le procédé serait odieux s'il n'était pas exposé. Or le texte l'expose — parce que sa vraie affaire n'est pas l'épisode, mais le livre qui le contient.


III — Un livre institué en tribunal de remplacement. Le message : puisque aucune juridiction terrestre n'a voulu juger cette faute, l'écriture en institue une nouvelle, dont le lecteur est le juge et l'auteur le seul témoin.

a/ Une faute fondatrice du livre. Le passage contient sa propre origine. Le narrateur explique qu'il n'a jamais pu dire cela à personne — « pas même à madame de Warens » (l. 45-46) —, puis il tire la conséquence : « le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes confessions » (l. 48-49). La phrase est un moment de mise en abyme : le livre se nomme à l'intérieur du livre, et l'épisode qu'on est en train de lire est présenté comme la cause du texte qu'on tient. Le mot « résolution » est celui d'une décision de volonté, et l'expression « me délivrer » emprunte au vocabulaire de la pénitence. Il faut ici mesurer une audace. Le titre même, Les Confessions, cite saint Augustin, dont les Confessions (397-401) contiennent un épisode presque jumeau : le vol de poires commis à seize ans, où Augustin établit qu'il n'aimait pas les poires — il aimait le vol. Rousseau, exactement au même âge, soutient le contraire : « ce ruban seul me tenta » (l. 5). Là où Augustin confesse une méchanceté gratuite pour établir la corruption de la nature humaine, Rousseau confesse une tentation pour sauver la bonté de la sienne. La forme est empruntée à la piété, la thèse est retournée contre elle (Confessions (Saint Augustin)). Et le geste est cohérent avec le préambule du livre I : « Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. » Ce livre-là, on comprend maintenant de quoi il est fait : d'aveux comme celui-ci, qui sont des pièces produites en défense.

b/ Un lecteur institué confesseur. Reste à voir à qui l'aveu s'adresse, car le texte prend soin de fermer toutes les autres portes. Le sacrement de confession, d'abord, est absent : il n'y a dans le passage ni prêtre ni absolution, alors que la scène se déroule dans une maison catholique de Turin et que le mot « confessions » (l. 49) vient tout droit de là. L'ami ensuite : « je n'ai jamais pu prendre sur moi de décharger mon cœur de cet aveu dans le sein d'un ami » (l. 44-45). L'intime enfin, jusqu'à la seule femme qui compte, « pas même à madame de Warens » (l. 45-46). Ce qui a été refusé au prêtre, à l'ami et à la protectrice, le lecteur le reçoit — et il le reçoit pour la première fois. Le texte l'installe d'ailleurs dans sa fonction par deux appels au pronom indéfini : « l'on ne trouvera sûrement pas… » (l. 50), et surtout « qu'on juge de celui d'avoir pu la rendre pire que moi ! » (l. 38). L'impératif « qu'on juge » est le mot du procès : le lecteur est officiellement convoqué. Mais la formule contient tout le piège du livre — il est convoqué pour juger un remords, non un acte, et pour mesurer la souffrance du coupable, non celle de la victime. Le lecteur est flatté d'être le premier confident d'un secret vieux de quarante ans, et cette flatterie même l'incline à absoudre. C'est le mécanisme central du pacte que Philippe Lejeune nommera, dans Le Pacte autobiographique (1975), la promesse de vérité par laquelle l'auteur engage sa parole devant son lecteur (L'Autobiographie) : Rousseau tient la promesse à la lettre — il dit tout — et il en tire un bénéfice que la promesse ne prévoyait pas.

c/ Un coupable promu expert du cœur humain. Le dernier gain de l'écriture est le plus discret. Au milieu du récit, le narrateur cesse d'être un homme qui se souvient pour devenir un homme qui sait : « il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s'endort durant un destin prospère, et s'aigrit dans l'adversité » (l. 42-44). La phrase change de régime. Le présent gnomique remplace le passé, la maxime remplace l'anecdote, et le vague savant de « dans quelque ouvrage » suggère une œuvre si vaste que son auteur ne s'y retrouve plus. L'homme qui a menti à seize ans se cite lui-même comme moraliste. Le souvenir, de son côté, est promu spectacle intérieur : « me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me reprocher mon crime comme s'il n'était commis que d'hier » (l. 39-41). Marion revient — mais en revenant, elle change de statut : elle n'est plus une personne dont on ignore le sort, elle est une apparition nocturne dans un théâtre dont Jean-Jacques est le seul spectateur, et la comparaison « comme s'il n'était commis que d'hier » supprime les quarante ans qui font toute la différence entre la faute et son récit. Le procès qui n'a pas eu lieu à Turin se rejoue donc chaque nuit à huis clos, avec un accusé qui est aussi son juge, sa victime et son greffier. Nietzsche décrira ce mouvement dans La Généalogie de la morale (1887), à la deuxième dissertation : la « mauvaise conscience » (das schlechte Gewissen, n.) naît lorsque les instincts, ne pouvant plus se décharger au-dehors, se retournent contre l'homme lui-même et lui bâtissent un tribunal intérieur. Rousseau fait de ce tribunal une œuvre. Et l'opération est rentable : la faute lui a donné une compétence — celle de savoir comment un cœur se ment à lui-même — dont aucun de ses contemporains ne dispose, et qui fera de lui, plus qu'aucun autre auteur des Lumières, l'inventeur du récit de soi moderne (Récit de soi).


Conclusion. Le passage commence par un fait divers de domesticité : une maison qui se disperse, un ruban usé, une assemblée qui doit désigner « le fripon des deux », un juge trop pressé pour instruire. Il devient ensuite l'inverse de ce qu'il annonce : chaque aggravation du vocabulaire renforce la défense, chaque adjectif accordé à Marion sert le mérite de celui qui parle, et l'explication finale — la honte, l'amitié, l'absence de méchanceté — retire au coupable tout ce qui ferait de lui un méchant. Il finit par révéler sa vraie fonction : puisque le comte de la Roque a renvoyé les deux enfants sans juger, l'écriture ouvre le procès que la maison de Turin a refusé de faire, et elle en désigne le juge — le lecteur. Reprenons alors la dernière phrase de l'extrait : « Mais on ne fit que m'intimider, quand il fallait me donner du courage » (l. 67-68). À la première lecture, c'est un regret ; un homme âgé constate qu'un mot aurait suffi, ce jour-là, à sauver une fille. Une fois le passage entier parcouru, la même phrase dit autre chose. Le dernier mot de ce récit d'aveu n'est pas Marion : c'est un reproche adressé aux autres, et le sujet de la phrase est « on ». La faute a changé d'épaules — elle passe à ceux qui n'ont pas su interroger l'enfant comme il fallait. Et surtout, cette phrase désigne en creux ce qui manquait : quelqu'un qui prenne le coupable « à part » (l. 65) et lui demande la vérité sans le menacer. Ce quelqu'un, la maison de Mme de Vercellis ne l'a pas fourni ; les Confessions le fabriquent. Le lecteur, seul avec le livre, est exactement l'homme du tête-à-tête que M. de la Roque n'a pas voulu être — et il reçoit un aveu que l'enfant, dit-on, n'attendait que d'être sollicité pour donner. La phrase qui semblait un remords est une convocation. C'est en cela que ces soixante-huit lignes ont fondé un genre : Rousseau y invente le lecteur comme instance morale, et ce lecteur ne peut plus refuser sa charge. La compagnie du comte d'Egmont, en 1771, s'est tue ; deux siècles et demi plus tard, la lecture continue, et chaque copie qui commente ce texte prononce enfin le jugement qu'un salon parisien avait gardé pour lui.

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