Cahier de Douai
Arthur Rimbaud — parcours « Émancipations créatrices »
Un ensemble de 22 poèmes de jeunesse (1870), confiés par Rimbaud, âgé de seize ans, à Paul Demeny. Une poésie qui bouillonne de révolte, de sensualité et de liberté.
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Repères
Rimbaud, poète précoce et rebelle, fuit Charleville et l'ordre établi. Ces poèmes, écrits sur fond de guerre de 1870, mêlent lyrisme, satire politique et soif d'évasion.
Le déroulé
- 1Le point de départ : partir
Le recueil s'ouvre sur le mouvement le plus simple et le plus décisif : sortir. « Sensation » tient en huit vers le programme entier — aller, sans rien dire, sans rien penser, et laisser le corps répondre au paysage. La fugue n'est pas un épisode biographique, c'est la forme même du livre.
- 2La route et les auberges
« Ma Bohême », « Au Cabaret-Vert », « La Maline » : le vagabond compose ses vers en marchant, dîne d'une tartine de beurre, regarde une servante. La poésie descend de l'Olympe vers le trivial, et y trouve mieux qu'un décor : une matière.
- 3La satire des assis
« À la Musique », « Vénus Anadyomène », « Le Châtiment de Tartufe » : le bourgeois de province, la vénus de bordel, le dévot. Rimbaud attaque par le portrait, jamais par le discours — et c'est ce qui rend la charge efficace.
- 4La guerre et la colère politique
« Le Dormeur du val », « Le Mal », « Rages de Césars », « Morts de Quatre-vingt-douze ». La guerre de 1870 traverse le recueil. Le sonnet le plus célèbre du lot fonctionne par un seul retard : le lecteur croit à un tableau champêtre jusqu'aux deux derniers mots.
- 5L'éveil du désir
« Première soirée », « Roman », « Rêvé pour l'hiver » : l'adolescence, la maladresse, l'ironie sur soi. « On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans » — la formule protège le poème de sa propre sentimentalité.
- 6Ce que le recueil n'est pas encore
Ces vingt-deux poèmes datent de 1870 : Rimbaud a seize ans, la Lettre du voyant est de mai 1871. Ne projetez pas le voyant sur le Cahier de Douai. Ce qui s'y invente, c'est une liberté de sujet et de ton — pas encore le dérèglement systématique.
Axes de lecture
La révolte
Contre la guerre (« Le Dormeur du val »), la religion, la bourgeoisie et l'autorité : la jeunesse dit non à un monde qu'elle refuse.
L'émancipation par la nature et le voyage
Dans « Sensation » ou « Ma Bohème », la marche, le corps et la nature deviennent l'espace d'une liberté sans entraves.
Le travail de la forme
Rimbaud détourne le sonnet, invente des images neuves : la poésie elle-même s'affranchit des codes hérités.
Les thèmes
Un thème qui n'est qu'un mot ne sert à rien. Chacun est posé comme une tension, et suivi de ce qu'il permet de soutenir.
La fugue — s'émanciper, mais de quoi ?
De la mère, de Charleville, de l'école, du vers académique : les quatre fuites sont la même. À utiliser pour montrer que l'émancipation du parcours est d'abord formelle : c'est en marchant que le vers se relâche.
Le corps contre l'idée
Rimbaud pense par les pieds, la faim, la peau. À utiliser pour opposer sa poésie à une poésie de la méditation, et pour justifier la place du trivial (l'auberge, la tartine, l'élastique du soulier).
La beauté et le laid
« Vénus Anadyomène » retourne le sonnet de louange en portrait répugnant, jusqu'à l'ulcère du dernier vers. À utiliser pour montrer que la révolte passe par la forme la plus codée — un sonnet, précisément.
La guerre démasquée
Aucun discours pacifiste : un corps dans l'herbe, deux trous rouges. À utiliser pour démontrer que l'image vaut mieux que la thèse, et que l'ironie du titre fait tout le travail.
L'atelier visible
Les vers boitent volontairement, les rejets déséquilibrent, le vocabulaire mêle les registres. À utiliser pour relier ce recueil au parcours « Émancipations créatrices » : la liberté est un fait de métrique avant d'être un thème.
Les contresens qui coûtent le plus
Chacun de ces cinq points se repère à la première page d'une copie. Les éviter vaut mieux que dix références de plus.
Projeter le « voyant » sur ces poèmes. La Lettre du voyant est de mai 1871 ; le Cahier de Douai date d'octobre 1870. Ce qui s'y invente est une liberté de sujet et de ton, pas encore le dérèglement de tous les sens.
Parler d'un « recueil publié par Rimbaud ». Ce sont deux liasses confiées à Paul Demeny, que Rimbaud lui demandera plus tard de brûler. Le titre lui-même est postérieur.
Faire du « Dormeur du val » un poème pacifiste à thèse. Il n'y a aucune thèse : un tableau champêtre, et deux mots au dernier vers qui le retournent. C'est le retard qui fait l'effet.
Réduire « Ma Bohême » à un épisode de fugue. Le poème dit surtout comment on fabrique des vers en marchant — c'est un art poétique déguisé en anecdote.
Croire que le trivial est une faiblesse de jeunesse. L'auberge, la tartine, l'élastique du soulier sont un choix : la poésie descend là où elle n'allait pas.
Le lien avec le parcours
« Émancipations créatrices » : créer, pour le jeune Rimbaud, c'est se libérer — des modèles, des normes, de la société.
À retenir
« Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers… »
— « Sensation »Explications linéaires (oral)
Les questions d'entretien 5 questions
La seconde partie de l'oral dure 8 minutes et porte sur l'œuvre que tu as choisie — pas sur le texte que tu viens d'expliquer. Voici ce qu'un examinateur peut demander sur Cahier de Douai.
Pourquoi avoir choisi le Cahier de Douai ?
En quoi ce recueil illustre-t-il l'émancipation ?
Quel poème du recueil vous a le plus marqué, et pourquoi ?
Rimbaud est-il un poète romantique ?
Le sonnet est une forme fixe : Rimbaud la respecte-t-il ?
Le dossier complet rédigé par le professeur
L'auteur et le recueil
22 poèmes de jeunesse (1870) confiés par Rimbaud, seize ans, à Paul Demeny. Entre révolte, sensualité et liberté, écrits sur fond de guerre de 1870.
Le titre n'est pas de Rimbaud
C'est le fait le plus utile à connaître sur ce recueil, et presque aucune fiche ne le dit. Rimbaud n'a jamais publié de Cahier de Douai : il a confié à Paul Demeny, en deux fois, des feuillets recopiés. Le titre — comme celui de « Cahiers de Douai », au pluriel — est une invention d'éditeurs.
La conséquence est importante pour la dissertation : il n'y a ni ordre voulu, ni architecture d'ensemble, ni projet de livre. Parler de « la composition du recueil » est donc risqué. Ce qu'on tient, ce sont vingt-deux poèmes d'un garçon de seize ans, écrits en quelques mois, et qu'un hasard a conservés — Demeny devait d'ailleurs les brûler, sur demande de Rimbaud lui-même.
Deux fugues, une guerre
Les poèmes se comprennent mal sans leur circonstance. Rimbaud fugue deux fois à l'automne 1870, marche sur les routes, dort dehors, se fait héberger. La France vient de déclarer la guerre à la Prusse et s'effondre à Sedan.
D'où la coexistence, dans un même ensemble, de poèmes d'ivresse sensuelle et de poèmes de colère politique. Ce n'est pas une contradiction à résoudre : c'est le même adolescent, sur la même route, à quelques semaines d'écart.
I. La révolte
Contre la guerre : « Le Dormeur du val » peint un soldat mort dans un cadre paisible (« Il a deux trous rouges au côté droit ») — un refus de glorifier le combat. Contre les institutions (Église, école, famille) : « Les Effarés » montrent des enfants pauvres devant le pain inaccessible. Contre l'autorité : l'ironie mordante des « Rages de Césars » (« Empereur sans empire »).
II. L'émancipation par la nature et le voyage
Dans « Ma Bohème » et « Sensation », la marche, le corps et la nature deviennent l'espace d'une liberté sans entraves : le trajet compte plus que la destination.
III. Une poésie qui se libère
Rimbaud détourne le sonnet et invente des images neuves : la forme elle-même s'affranchit des codes — c'est l'« émancipation créatrice ».
Trois procédés méritent d'être nommés en copie. Le détournement du sonnet : Rimbaud en garde le moule et le charge d'un contenu que la tradition lui interdit — un cadavre, un cabaret, une paire de bottines. Les enjambements et rejets, qui font craquer l'alexandrin en désaccordant la phrase et le vers. Et les ruptures de registre, qui font passer sans transition du lyrique au trivial.
Le mot du parcours prend là tout son sens. L'émancipation n'est pas seulement un thème — la fugue, la route, le refus — elle est une opération sur la forme. Rimbaud ne dit pas qu'il veut être libre : il désobéit à la métrique en le disant.
Le piège à éviter
Faire de Rimbaud un révolté par tempérament, et s'arrêter là. Le portrait est vrai et il ne prouve rien : ce qu'un correcteur attend, c'est de voir la révolte dans le texte — un rejet qui brise un vers, une chute qui renverse un tableau, un mot bas glissé dans un cadre noble.
Second piège, propre au « Dormeur du val » : croire que le poème « fait un effet de surprise ». Il ne surprend pas, il prépare — les indices de la mort sont semés dès le deuxième quatrain, et le dernier vers ne fait que confirmer ce qu'un lecteur attentif a déjà vu. Montrer ce travail vaut mieux que s'exclamer sur la chute.
Citations utiles
- « Il a deux trous rouges au côté droit. » (Le Dormeur du val)
- « Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers… » (Sensation)