Roman
Cahier de Douai — parcours « Émancipations créatrices »
On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
— On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, — la ville n'est pas loin, —
A des parfums de vigne et des parfums de bière…
II
— Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…
III
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
— Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père…
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif…
— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…
IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. — Vos sonnets la font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
— Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire… !
— Ce soir-là,… — vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade…
— On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
Introduction et problématique
Le poème est daté du 23 septembre 1870 : Rimbaud a alors quinze ans et onze mois — il en aura seize dans un mois. Or son premier vers annonce « dix-sept ans ». Ce petit mensonge est la première ironie du texte : le poète se vieillit d'un an pour se moquer d'un âge qu'il n'a pas encore. Suivent trente-deux alexandrins en quatre parties numérotées, qui racontent une soirée de juin, une rencontre, une lettre — et un retour au café d'où l'on était parti. Le titre, Roman, annonce une petite fiction sentimentale. Problématique : comment Rimbaud fait-il d'une historiette d'adolescent un art poétique ironique, où l'évasion revient exactement à son point de départ ?
Quels sont les mouvements du texte ?
Partie I — sortir du café
vers 1 à 8Le poème s'ouvre sur son vers-refrain, qui a la forme d'une maxime : « On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. » Le pronom « on » est indéfini et général : Rimbaud ne dira jamais « je » de tout le poème. Ce retrait du sujet est décisif — il permet de raconter son propre émoi comme s'il s'agissait de n'importe qui, donc de s'en moquer.
Suit un mouvement de fuite, lancé par une interjection déjà vieillie en 1870 : « foin des bocks et de la limonade ». Le tour est archaïque, comique, et il exprime le dédain. On quitte « les cafés tapageurs aux lustres éclatants » — c'est-à-dire la lumière artificielle, le bruit, la sociabilité bourgeoise.
Pour aller où ? « On va sous les tilleuls verts de la promenade. » L'évasion tient en cinquante mètres : on ne quitte pas la ville, on change de trottoir. Le décor de la liberté est un alignement d'arbres municipal.
Le second quatrain est celui du parfum, et sa langue se fait volontairement naïve : « Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin ! » La répétition de l'adjectif, l'exclamation, la simplicité du verbe « sentir » : Rimbaud écrit comme on parle quand on est heureux et qu'on n'a rien à prouver.
Puis vient le vers qui contient tout le poème : « Le vent chargé de bruits, — la ville n'est pas loin, — / A des parfums de vigne et des parfums de bière… » L'incise entre tirets rappelle que la ville est là, et la bière ramène au café qu'on vient de fuir. L'échappée sent le lieu qu'elle prétendait quitter. C'est déjà, en miniature, la structure circulaire du poème entier.
Partie II — l'ivresse, en petits morceaux
vers 9 à 16Le regard monte au ciel, et ce qu'il y trouve est stupéfiant de trivialité : « un tout petit chiffon / D'azur sombre, encadré d'une petite branche ». L'infini romantique — l'azur, le ciel étoilé — est réduit à un morceau de tissu vu à travers un trou de feuillage. Rimbaud ne contemple pas le ciel : il en aperçoit un bout.
Le passage est saturé de diminutifs : « tout petit », « petite branche », « petite et toute blanche », et bientôt « une petite bête ». Cette accumulation rapetisse systématiquement le sublime. Le monde du poème est un monde de petites choses — ce qui convient exactement à un grand émoi d'adolescent.
L'étoile elle-même est ironisée : « Piqué d'une mauvaise étoile ». L'expression désigne le mauvais présage, mais elle est appliquée à un décor charmant. L'annonce du malheur est glissée dans un vers ravissant — et ce malheur, ce sera une lettre et un ridicule.
Le second quatrain accélère : « Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser. » Deux phrases nominales exclamatives, un tiret, une proposition brève. Le rythme haché imite l'excitation.
La métaphore qui suit fait de la nature un alcool : « La sève est du champagne et vous monte à la tête… » Et l'on note le glissement de personne : le poème passe de « on » à « vous ». Rimbaud met le lecteur à sa place — manière de se moquer de lui-même en le faisant faire par un autre.
Le quatrain s'achève sur une comparaison physique et gênée : « on se sent aux lèvres un baiser / Qui palpite là, comme une petite bête… ». Le baiser n'est pas donné, il n'est même pas espéré : il est là, sur les lèvres, autonome, animal. Le désir précède son objet — la demoiselle n'est pas encore apparue.
Partie III — la rencontre, et le col du père
vers 17 à 24La partie s'ouvre sur un néologisme, et c'est l'invention la plus célèbre du poème : « Le cœur fou Robinsonne à travers les romans ». Rimbaud fabrique un verbe à partir de Robinson Crusoé : le cœur part à l'aventure comme un naufragé sur son île — mais « à travers les romans », c'est-à-dire dans du papier.
Le titre du poème s'éclaire ici. Ce « roman » n'est pas seulement une historiette : c'est une lecture. L'adolescent vit une scène qu'il a déjà lue, et l'émotion qu'il éprouve lui vient de la littérature avant de lui venir du monde.
Le décor est urbain jusqu'au bout : la rencontre a lieu « dans la clarté d'un pâle réverbère ». Là où le romantisme aurait mis un clair de lune, Rimbaud met l'éclairage public.
Puis la demoiselle paraît — et elle ne paraît pas seule : « Passe une demoiselle aux petits airs charmants, / Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père… » Le vers est un chef-d'œuvre de comique. Le faux-col est ce col amidonné, raide, que porte la bourgeoisie ; l'adjectif « effrayant » lui donne l'ampleur d'une menace ; et le père tout entier est réduit à ce morceau de linge empesé. La métonymie suffit à dire la surveillance sociale.
Le second quatrain achève l'humiliation, en une seule phrase : « comme elle vous trouve immensément naïf ». L'adverbe est démesuré, et le jugement vient d'elle. Puis « ses petites bottines » trottent, elle « se tourne, alerte et d'un mouvement vif » : tout va vite, sauf le garçon.
Le dernier vers scelle le ridicule : « — Sur vos lèvres alors meurent les cavatines… » La cavatine est un air d'opéra, forme noble et virtuose. Sur ces lèvres où palpitait un baiser, il n'y a plus que du chant mort. Le poète, au moment décisif, n'a rien pu dire.
Partie IV — la boucle : retour aux bocks
vers 25 à 32La partie s'ouvre sur une répétition plate et satisfaite : « Vous êtes amoureux. » — deux fois, en deux vers, comme un constat d'état civil. Entre les deux, une notation inexplicable et magnifique : « Loué jusqu'au mois d'août. »
Le vocabulaire est celui de la location saisonnière : l'amour a une durée de bail. En quatre mots, Rimbaud congédie l'éternité que promettent tous les poèmes d'amour. On aime jusqu'aux vacances.
Suit la sanction par le rire : « Vos sonnets la font rire. » Il faut mesurer ce que le vers coûte à son auteur — Rimbaud écrit des sonnets, et ce recueil-ci en est plein. Il se moque exactement de ce qu'il est en train de faire.
Puis la sanction sociale : « Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût. » L'expression, sans article, sonne comme un verdict de salon.
Vient enfin la lettre, et sa ponctuation est unique dans tout le recueil : « — Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire… ! » Le verbe « daigner » place la jeune fille en souveraine condescendante, et les points de suspension suivis d'un point d'exclamation miment l'attente, puis le sursaut de joie. La typographie fait le travail du récit.
Le dernier quatrain referme le cercle avec une exactitude méthodique. On était parti en criant « foin des bocks et de la limonade » ; on revient « aux cafés éclatants » et l'on « demande des bocks ou de la limonade… ». Mêmes mots, même lieu, même lumière. L'évasion aura duré le temps du poème.
Le refrain revient alors, mais augmenté d'un vers : « On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans / Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade. » La subordonnée ajoutée est la trouvaille finale : ce n'est plus seulement l'âge qui rend léger, c'est le décor. Le grand émoi de la jeunesse tient à une saison, à une odeur d'arbre et à la présence d'une allée. C'est dit sans amertume — et c'est ce qui rend le poème tendre autant que moqueur.
Conclusion et ouverture
« Roman » est un poème qui se moque de son propre sujet sans jamais cesser de l'aimer. Trois procédés y travaillent ensemble : le refus du « je », qui met l'émotion à distance en la confiant à « on » puis à « vous » ; la réduction systématique du sublime, où le ciel devient un chiffon, le père un faux-col et l'amour une location jusqu'au mois d'août ; et la structure circulaire, qui ramène le fugueur au café qu'il avait quitté. Le poème dit ainsi une vérité que l'adolescence déteste entendre : l'émancipation qu'on croit accomplir tient souvent à un soir de juin et à des tilleuls. Reste que Rimbaud, lui, partira pour de bon deux ans plus tard.
Quelles questions de grammaire peut-on poser ?
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
La négation
Analysez la négation du vers-refrain : « On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans ».
Négation totale : elle porte sur toute la proposition principale et non sur un seul élément. Elle est marquée par la locution adverbiale discontinue « ne … pas », dont les deux termes encadrent le verbe conjugué « est ». Devant voyelle, « ne » s'élide en « n' ».
Attention à la faute de lecture : à l'oral, « on n'est pas » et « on est pas » s'entendent de la même façon. C'est l'orthographe qui atteste la négation complète, propre à l'écrit soutenu. Un correcteur peut demander de justifier ce « n' » : il porte la négation, « pas » n'en est que le second terme.
Le sujet « on » est un pronom personnel indéfini de 3e personne. Il a ici une valeur générale (« les gens », « tout le monde ») et non familière (« nous ») : la phrase se donne pour une maxime.
Effet dans le texte : la négation est ce qui transforme une remarque en proverbe. Rimbaud n'écrit pas « on est léger à dix-sept ans » mais « on n'est pas sérieux » : il définit la jeunesse par ce qui lui manque aux yeux des adultes — et retourne aussitôt le reproche en éloge. La reprise du vers en clôture du poème (structure circulaire) fait de cette négation la morale du texte.
Les propositions subordonnées
Analysez la subordonnée du vers-refrain : « quand on a dix-sept ans », puis celle du dernier vers : « et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade ».
« quand on a dix-sept ans » est une proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de temps, introduite par la conjonction de subordination « quand ». Verbe : « a » ; sujet : « on ». Elle est complément circonstanciel de la principale « On n'est pas sérieux ».
Nuance de sens : « quand » n'indique pas ici un moment ponctuel mais une valeur itérative et générale, proche de « chaque fois que » ou de « dès lors que ». On glisse du temps vers la condition — d'où l'allure de maxime.
Dans le dernier vers, « et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade » est une seconde subordonnée coordonnée à la première. Règle à connaître : lorsque deux subordonnées de même nature sont coordonnées, la conjonction n'est pas répétée — elle est reprise par le simple « que ». « et qu'on a » signifie donc « et quand on a ».
Piège classique : ce « que » n'est ni un pronom relatif ni la conjonction complétive. Confondre les deux est l'erreur la plus fréquente sur ce type de question.
Effet dans le texte : la coordination met sur le même plan un fait biologique — avoir dix-sept ans — et un simple décor — les tilleuls sur la promenade. La grammaire suffit à produire l'ironie : l'amour adolescent ne tient qu'à un parfum d'arbre et à une saison.
L'interrogation
Le poème n'emploie pas l'interrogation directe. Transformez « Vos sonnets La font rire » (partie IV) en interrogation totale puis partielle, et analysez la construction « font rire ».
Interrogation totale : « Vos sonnets la font-ils rire ? » — le sujet « Vos sonnets » étant un groupe nominal, l'inversion est complexe : le groupe reste devant le verbe et se trouve repris par le pronom « ils » placé après. Forme courante : « Est-ce que vos sonnets la font rire ? »
Interrogation partielle : « Qu'est-ce qui la fait rire ? » (sur le sujet), « Qui vos sonnets font-ils rire ? » (sur le COD), « Pourquoi vos sonnets la font-ils rire ? » (sur la cause).
Construction : « faire » est un semi-auxiliaire factitif (il exprime qu'on fait accomplir l'action) suivi de l'infinitif « rire ». Le pronom « La » est le COD de l'ensemble « font rire », non du seul « rire ». Le bloc est indissociable : c'est pourquoi le pronom se place avant « font » et non entre les deux verbes.
Point d'accord : le participe passé de « faire » suivi d'un infinitif est invariable — « les sonnets que vous avez fait rire », jamais « faits ». Règle régulièrement vérifiée.
Effet dans le texte : la majuscule de « La » — le pronom désignant la jeune fille — élève la demoiselle en idole ; le verbe « font rire » la fait aussitôt redescendre. Le poète est ridicule, et le sait. Toute l'autodérision de la partie IV tient dans cette phrase de quatre mots.
Les figures de style de ce texte
Ces figures sont nommées dans l'analyse ci-dessus. Chaque fiche en donne la définition, la manière de la repérer et la formulation à employer dans une copie.