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Explication linéaire · Arthur Rimbaud

Sensation

Cahier de Douai — parcours « Émancipations créatrices »

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.

Introduction et problématique

Le poème est daté de mars 1870 : Rimbaud a quinze ans, il est encore élève au collège de Charleville, et il n'est jamais parti. C'est le premier point à saisir, car le texte n'est pas le récit d'une promenade — c'est une promenade qui n'a pas eu lieu. Huit vers, deux quatrains d'alexandrins à rimes croisées, une demi-forme de sonnet, et pas un seul verbe au passé : tout le poème est au futur. Le titre, au singulier, annonce un programme plus qu'un souvenir. Problématique : comment Rimbaud fait-il d'une évasion purement rêvée l'expérience la plus concrète qui soit ?

Quels sont les mouvements du texte ?

1

Le départ promis : un poème au futur

vers 1 et 2

Le poème s'ouvre non par le sujet mais par un complément circonstanciel : « Par les soirs bleus d'été ». On entre par le décor, et par un décor sans contours — pas de lieu nommé, pas de date, juste une lumière. Le pluriel « les soirs » a une valeur itérative : il ne s'agit pas d'un soir mais de tous, d'un temps qui se répète et ne finit pas.

Le « bleu » est la seule couleur du poème, et Rimbaud l'applique au soir, non au ciel. Ce déplacement — un adjectif de couleur donné à un moment de la journée — est déjà une manière de rendre le temps sensible, comme s'il pouvait se voir.

Vient le verbe, et il commande tout le texte : « j'irai ». Le futur simple reviendra quatre fois (« j'en sentirai », « je laisserai », « je ne parlerai pas », « je ne penserai rien », « j'irai »). Ce n'est pas un futur d'hypothèse, encore moins un conditionnel : c'est un futur d'affirmation, celui des promesses et des serments. Le garçon de quinze ans ne dit pas « je voudrais partir », il dit « je partirai ».

Le vers 2 fait entrer le corps : « Picoté par les blés, fouler l'herbe menue ». Le participe apposé est à la voix passive — le marcheur ne touche pas le paysage, c'est le paysage qui le touche. Et la sensation choisie n'a rien d'idyllique : « picoté » est une petite agression, une irritation de la peau. Rimbaud ne cherche pas le beau, il cherche le senti.

« fouler l'herbe menue » ajoute le contact des pieds et un archaïsme discret (« menue » pour fine). L'infinitif dépend de « j'irai » : aller pour fouler. Le but de la marche n'est pas d'arriver quelque part, mais de toucher.

2

Le corps traversé, la tête découverte

vers 3 et 4

« Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds. » L'adjectif est détaché en tête de vers, comme une signature : c'est le seul mot du poème qui qualifie le sujet lui-même. Rimbaud ne se décrit ni jeune, ni pauvre, ni révolté — il se dit rêveur, et l'on comprend que la marche est un état d'esprit avant d'être un déplacement.

La sensation, elle, est parfaitement située : « la fraîcheur à mes pieds ». Le poème commence par le bas du corps. Ce détail compte, car les huit vers vont dessiner une ascension — des pieds (v. 3) à la tête (v. 4), puis à l'âme (v. 6).

Le vers 4 est le plus important des quatre : « Je laisserai le vent baigner ma tête nue. » Le verbe « laisser » place le sujet en position de consentement — il n'agit pas, il autorise. Le verbe « baigner » transforme l'air en eau : c'est une métaphore d'immersion, presque de baptême.

Et l'expression « tête nue » est plus chargée qu'elle n'en a l'air. Au XIXe siècle, on ne sort pas sans chapeau : aller tête nue, c'est se dépouiller d'un signe social, et c'est le geste qu'on fait en entrant dans une église. Le vers superpose donc l'irrespect et le recueillement — la nature reçoit les marques du sacré que Rimbaud refuse par ailleurs (voir « Le Mal », écrit quelques mois plus tard).

On remarquera qu'aucun de ces quatre premiers vers ne décrit vraiment un paysage. Pas d'arbre, pas de rivière, pas de vue : des sensations tactiles. Le titre est tenu à la lettre.

3

Se taire pour être comblé

vers 5 à 8 (second quatrain)

Le second quatrain s'ouvre sur les deux seules négations du poème, exactement symétriques et occupant chacune un hémistiche : « Je ne parlerai pas, / je ne penserai rien ». Ce que Rimbaud retranche, ce sont les deux facultés qui définissent l'homme depuis Aristote : la parole et la pensée. Il faut se vider pour se remplir.

Les deux points qui suivent annoncent la conséquence, et la conjonction « Mais » en tête du vers 6 opère le renversement : « l'amour infini me montera dans l'âme ». Le verbe est un verbe de sève et de marée ; le mouvement va du bas vers le haut, achevant le trajet commencé aux pieds. Rien n'est descendu du ciel — tout est monté de la terre.

L'expression « l'amour infini » est volontairement sans objet : ce n'est l'amour de personne. L'adjectif « infini » appartient au vocabulaire religieux, et le vers le détourne une fois de plus au profit d'une expérience purement sensible.

Le vers 7 étire la marche par une simple reprise : « Et j'irai loin, bien loin ». L'insistance et la virgule ralentissent la ligne, comme un pas qui continue au-delà de ce qu'on avait prévu. Puis vient la première comparaison : « comme un bohémien » — figure de l'errance libre et sans domicile, que Rimbaud incarnera pour de bon deux ans plus tard sur les routes de Belgique.

Le dernier vers isole la Nature entre une majuscule et un tiret — « Par la Nature, — » — avant la chute : « heureux comme avec une femme ». La comparaison est elliptique (le verbe manque) et volontairement floue : on ne sait pas si le poète est heureux avec la nature comme il le serait avec une femme, ou si la nature est cette femme.

L'indécision est le sens même du vers. Pour un garçon de quinze ans qui n'a probablement rien connu de tel, la nature n'imite pas l'amour : elle en tient lieu. Le poème s'achève donc sur une sensualité qui a scandalisé plus d'un lecteur du XIXe siècle, et qui explique pourquoi ces huit vers sont autre chose qu'un exercice d'écolier sur le printemps.

Conclusion et ouverture

En huit vers et cinq futurs, Rimbaud invente une émancipation qui ne coûte rien : il suffit de sortir. Mais le poème est plus retors qu'il n'y paraît. Il retire d'abord tout — la parole, la pensée, le chapeau, la description même du paysage — pour ne laisser que la peau, et c'est ce dépouillement qui rend possible le comblement final. Le trajet des pieds à l'âme, la conversion des mots en sensations et le détournement constant du lexique religieux (baigner, infini, tête nue) font de ce petit texte un manifeste : la poésie n'a plus à décrire le monde, elle doit le sentir.

Ouverture : « Sensation » annonce la lettre dite « du voyant » (mai 1871), où Rimbaud réclamera « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » : le programme est déjà là, en germe et sans violence. On peut aussi le rapprocher de « Ma Bohème », autre marche heureuse du même cahier, et, par contraste, de la fugue réelle de septembre 1870, dont « Au Cabaret-Vert » gardera la trace — cette fois avec des bottines déchirées.

Quelles questions de grammaire peut-on poser ?

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

La négation

Analysez les deux négations du vers 5 : « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien ».

Les deux négations sont totales — elles portent sur l'ensemble de leur proposition — mais leur second terme diffère, et c'est tout l'intérêt de la question.

1. « je ne parlerai pas » : locution discontinue « ne … pas », les deux termes encadrant le verbe conjugué. « pas » est ici un adverbe de négation pur, sans contenu propre.

2. « je ne penserai rien » : « rien » n'est pas un adverbe mais un pronom indéfini négatif, qui occupe la fonction de COD du verbe « penserai ». Il ne s'ajoute pas à « pas », il le remplace — on ne dit jamais « je ne penserai pas rien » (double négation fautive en français standard).

Origine à connaître : « pas », « rien » (du latin rem, « la chose »), « personne », « point », « goutte » étaient à l'origine des noms employés comme renforcements — « il ne marche pas [un pas] », « il ne boit goutte ». La négation française s'est bâtie sur ces mots-là, qui ont perdu leur sens plein. C'est ce qu'on appelle le cycle de Jespersen.

Effet dans le texte : les deux seules négations du poème sont voisines et parallèles, au centre exact des huit vers. Elles retranchent la parole et la pensée — c'est-à-dire tout ce qui, chez l'homme, fait écran à la sensation. Ce que le poème nie, c'est l'intellect ; ce qu'il affirme ensuite, au vers suivant, monte « dans l'âme » sans passer par les mots. La négation est ici un geste de dépouillement, pas de refus.

Les propositions subordonnées

Analysez « heureux comme avec une femme » (v. 8) et « comme un bohémien » (v. 7). S'agit-il de propositions subordonnées ?

Oui : ce sont des propositions subordonnées comparatives elliptiques, introduites par la conjonction de subordination « comme ».

Elles sont dites elliptiques parce que leur verbe n'est pas exprimé : il est effacé pour n'être pas répété. On restitue sans peine — « et j'irai loin, bien loin, comme irait un bohémien », « heureux comme je le serais avec une femme ».

Piège d'analyse : tant que le verbe n'est pas restitué, on n'a qu'un groupe prépositionnel ou nominal. C'est précisément la restitution qui prouve la subordination — un correcteur attend cette manipulation, pas une affirmation.

À ne pas confondre : « comme » peut aussi être adverbe exclamatif (« comme il fait beau ! ») ou conjonction de cause (« comme il pleuvait, je suis rentré »). Ici la valeur est bien comparative.

Effet dans le texte : l'ellipse allège le vers et laisse la comparaison flotter. « heureux comme avec une femme » ne dit pas qui serait avec qui : la Nature et la femme aimée se superposent au lieu de se comparer. La syntaxe incomplète produit exactement l'indistinction sensuelle que le poème cherche.

L'interrogation

Transformez « Je laisserai le vent baigner ma tête nue » (v. 4) en interrogation totale puis en interrogation partielle, et analysez la construction du verbe « laisser ».

Interrogation totale (réponse par oui ou non) : « Laisserai-je le vent baigner ma tête nue ? » (inversion du pronom sujet, registre soutenu) ; « Est-ce que je laisserai le vent baigner ma tête nue ? » (registre courant).

Interrogation partielle (mot interrogatif, réponse informative) : « Que laisserai-je faire au vent ? » (sur le COD), « Qui laisserai-je baigner ma tête nue ? » (sur l'agent), « Pourquoi laisserai-je le vent baigner ma tête nue ? » (sur la cause).

Construction du verbe : « laisser » est ici un semi-auxiliaire factitif suivi d'une proposition infinitive — « le vent baigner ma tête nue ». Cette proposition a bien un sujet propre, « le vent », et un verbe à l'infinitif, « baigner », mais elle n'est introduite par aucun mot subordonnant : c'est ce qui la définit.

Test à connaître : on peut pronominaliser l'ensemble — « je le lui laisserai faire » —, preuve que « le vent baigner ma tête nue » forme un seul bloc, COD de « laisserai ».

Effet dans le texte : le sujet du poème se met grammaticalement en position de laisser faire. Il ne subit pas et n'agit pas : il consent. Tout le poème tient dans ce futur de l'abandon volontaire — « j'irai », « je laisserai », « je ne parlerai pas ».

L'entretien (2ᵉ partie, 8 min) ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur Cahier de Douai →

Les figures de style de ce texte

Ces figures sont nommées dans l'analyse ci-dessus. Chaque fiche en donne la définition, la manière de la repérer et la formulation à employer dans une copie.

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