Le Mal
Cahier de Douai — parcours « Émancipations créatrices »
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu'une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;
— Pauvres morts ! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… —
Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or ;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir.
Introduction
Sonnet écrit par Rimbaud en 1870, en pleine guerre franco-prussienne. Le poète y superpose deux « maux » : celui de la guerre, et celui d'une religion indifférente au malheur des hommes. Problématique : comment Rimbaud fait-il de ce sonnet une double dénonciation — celle de la guerre menée par les puissants, et celle d'un Dieu et d'une Église sourds à la souffrance ?
Les mouvements du texte
Le spectacle absurde de la guerre
vers 1 à 8La métaphore violente « les crachats rouges de la mitraille » ouvre un tableau de mort où dominent les couleurs (« rouges », « écarlates ou verts »). Le « Roi qui les raille » dénonce l'indifférence cynique du pouvoir. L'hyperbole « cent milliers d'hommes un tas fumant » dit l'ampleur du massacre, tandis que l'antithèse entre la joie de la nature (« dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie ») et les « Pauvres morts » rend l'horreur plus criante. L'anaphore « Tandis que… Tandis que… » accumule les faits comme un acte d'accusation.
L'accusation de Dieu et de l'Église
vers 9 à 14La proposition principale tombe enfin : « Il est un Dieu ». Ce Dieu « rit » et « s'endort » — personnification cynique d'une divinité repue. Le contraste est accablant : le luxe de l'Église (« nappes damassées », « calices d'or », « encens », « hosannah ») s'oppose à la misère des mères (« vieux bonnet noir », « un gros sou lié dans leur mouchoir »). Rimbaud dénonce une religion qui, loin de consoler, prospère sur la douleur des humbles.
Conclusion
Le sonnet dénonce d'un même geste la guerre des puissants et l'hypocrisie religieuse. Par l'ironie, le contraste et la révolte, Rimbaud, à seize ans, fait de la poésie une arme contre toutes les formes du « Mal ».