Cahier de DouaiExplication linéaire · Arthur Rimbaud

Le Mal

Cahier de Douai — parcours « Émancipations créatrices »

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu'une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;
— Pauvres morts ! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… —

Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or ;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir.

Introduction

Sonnet écrit par Rimbaud en 1870, en pleine guerre franco-prussienne. Le poète y superpose deux « maux » : celui de la guerre, et celui d'une religion indifférente au malheur des hommes. Problématique : comment Rimbaud fait-il de ce sonnet une double dénonciation — celle de la guerre menée par les puissants, et celle d'un Dieu et d'une Église sourds à la souffrance ?

Les mouvements du texte

1

Le spectacle absurde de la guerre

vers 1 à 8

La métaphore violente « les crachats rouges de la mitraille » ouvre un tableau de mort où dominent les couleurs (« rouges », « écarlates ou verts »). Le « Roi qui les raille » dénonce l'indifférence cynique du pouvoir. L'hyperbole « cent milliers d'hommes un tas fumant » dit l'ampleur du massacre, tandis que l'antithèse entre la joie de la nature (« dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie ») et les « Pauvres morts » rend l'horreur plus criante. L'anaphore « Tandis que… Tandis que… » accumule les faits comme un acte d'accusation.

2

L'accusation de Dieu et de l'Église

vers 9 à 14

La proposition principale tombe enfin : « Il est un Dieu ». Ce Dieu « rit » et « s'endort » — personnification cynique d'une divinité repue. Le contraste est accablant : le luxe de l'Église (« nappes damassées », « calices d'or », « encens », « hosannah ») s'oppose à la misère des mères (« vieux bonnet noir », « un gros sou lié dans leur mouchoir »). Rimbaud dénonce une religion qui, loin de consoler, prospère sur la douleur des humbles.

Conclusion

Le sonnet dénonce d'un même geste la guerre des puissants et l'hypocrisie religieuse. Par l'ironie, le contraste et la révolte, Rimbaud, à seize ans, fait de la poésie une arme contre toutes les formes du « Mal ».

Ouverture : On peut le rapprocher du « Dormeur du val », autre dénonciation de la guerre, et de la veine anticléricale et révoltée du jeune Rimbaud.
L'entretien (2ᵉ partie, 8 min)ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur Cahier de Douai

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