Ma Bohème (Fantaisie)
Cahier de Douai — parcours « Émancipations créatrices »
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
— Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Introduction
« Ma Bohème (Fantaisie) » est un sonnet d'Arthur Rimbaud (1870) qui célèbre la fugue, la liberté et la naissance de la vocation poétique. Le poète s'y peint en vagabond heureux, transfigurant sa misère par l'imagination. Problématique : comment Rimbaud fait-il de l'errance et du dénuement le lieu même d'une émancipation créatrice ?
Les mouvements du texte
Le départ : la liberté du vagabond
vers 1 à 4Le sonnet s'ouvre sur un imparfait duratif, « Je m'en allais » (v. 1), qui installe l'errance dans le temps : ce n'est pas un départ, c'est un état. Le verbe pronominal dit le mouvement pour lui-même, sans destination.
La misère est nommée d'emblée — « les poings dans mes poches crevées » (v. 1). Rimbaud écrit « poings » et non « mains » : le mot garde une tension, une révolte serrée, quand le geste est celui du flâneur. Les poches « crevées » disent le dénuement sans apitoiement.
Le v. 2 opère la première transfiguration, et elle est drôle : « Mon paletot aussi devenait idéal ». L'adjectif joue sur deux sens — le manteau est si troué qu'il n'en reste que l'idée, au sens quasi platonicien, et cette usure même le rend parfait. L'adverbe « aussi » suggère que le poète, lui non plus, n'est plus tout à fait de ce monde.
Le v. 3 fait entrer le registre noble : l'apostrophe « Muse ! » et le terme féodal « ton féal » (le vassal fidèle) placent le vagabond dans la lignée des poètes inspirés. Le décalage est voulu : c'est un adolescent en guenilles qui se déclare chevalier servant de la poésie.
Le v. 4 casse aussitôt ce sérieux. L'exclamation familière « Oh ! là ! là ! », presque parlée, fait irruption dans l'alexandrin — rupture de registre caractéristique de Rimbaud, qui refuse de choisir entre le sublime et le trivial. Le passage au passé composé (« j'ai rêvées ») élargit d'un coup la perspective : ces amours ne sont pas d'un soir, elles sont le bilan d'une jeunesse.
La misère transfigurée par le rêve
vers 5 à 11Le second quatrain s'ouvre sur le vers le plus prosaïque du poème : « Mon unique culotte avait un large trou » (v. 5). L'adjectif dit toute la pauvreté — il n'y en a pas d'autre — et Rimbaud l'énonce sans plainte, presque avec fierté. Le trou du vêtement sera, à la fin, la déchirure du soulier : la misère est le fil continu du sonnet.
Le tiret qui ouvre le v. 6 marque une rupture typographique, comme une pensée qui surgit en marchant. Surgit alors la référence au conte : « Petit-Poucet rêveur ». L'image est double — l'errance de l'enfant perdu, mais surtout le geste de semer. Là où le Petit Poucet sème des cailloux, Rimbaud « égrenait dans ma course / Des rimes » (v. 6-7). L'enjambement rejette « Des rimes » en tête de vers et met la poésie en pleine lumière : la création n'est pas un travail de bureau, elle se fait en marchant.
Suivent deux métaphores cosmiques qui transforment le dénuement en royauté. « Mon auberge était à la Grande-Ourse » (v. 7) : dormir dehors devient loger dans une constellation — l'humour est intact, le ciel sert d'enseigne. Puis « Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou » (v. 8) : le possessif s'approprie le firmament, et l'onomatopée « frou-frou », qui désigne d'ordinaire le froissement d'une étoffe, prête aux étoiles un bruissement soyeux. C'est une synesthésie — on entend ce qu'on ne fait que voir — et une notation presque sensuelle.
Le premier tercet ancre enfin la scène dans le réel : « assis au bord des routes » (v. 9), « Ces bons soirs de septembre » (v. 10). Le mois n'est pas décoratif : Rimbaud fugue en septembre 1870. Le démonstratif « Ces » suppose une complicité avec le lecteur, comme si ces soirs-là étaient connus de tous.
La comparaison finale du mouvement achève la transfiguration : « des gouttes / De rosée à mon front, comme un vin de vigueur » (v. 10-11). L'eau du ciel devient boisson fortifiante, et elle touche le front — siège de la pensée et de l'inspiration. Le poète ne subit pas la nature : il s'en nourrit.
La création poétique comme aboutissement
vers 12 à 14Le dernier tercet montre enfin le poète au travail. Le relatif « Où » (v. 12) enchaîne sans rupture sur les soirs de septembre, et le participe « rimant » place l'acte créateur au cœur du vers. Les « ombres fantastiques » installent le décor nocturne où l'imagination prend le relais du regard.
La comparaison du v. 13 est placée avant son comparé — « Comme des lyres, je tirais les élastiques » — si bien que le lecteur reçoit d'abord l'instrument mythique, attribut d'Orphée et d'Apollon, avant de découvrir qu'il s'agit… des élastiques d'une chaussure. Le sublime est convoqué pour être aussitôt ramené au sol, et c'est précisément là que se joue l'émancipation : Rimbaud n'a pas besoin d'une vraie lyre.
L'enjambement livre le comparé au v. 14 : « De mes souliers blessés ». La personnification est cruelle et tendre — les chaussures souffrent comme un corps, elles ont marché jusqu'à la plaie. Le mot renvoie à la « culotte » trouée du v. 5 : la misère n'a pas disparu, elle est devenue matière poétique.
Le vers final concentre tout le poème : « un pied près de mon cœur ! ». Au sens propre, le vagabond ramène sa jambe contre lui pour bricoler son soulier. Mais « pied » désigne aussi l'unité métrique du vers : le mot dit, dans le même souffle, le corps du marcheur et la mesure du poème. La poésie de Rimbaud naît là, entre le pied qui marche et le cœur qui bat — et l'exclamation finale scelle cette joie.
Le sous-titre du sonnet, « Fantaisie », prend alors tout son sens : c'est une pièce libre, capricieuse, qui refuse la solennité tout en revendiquant la plus haute filiation poétique.
Conclusion
Ce sonnet transforme le récit d'une fugue en véritable art poétique : la liberté du vagabond, la pauvreté même, deviennent la matière d'une poésie neuve, débarrassée du sérieux convenu. C'est la revendication d'une création libre et vivante.
Les questions de grammaire
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
Les propositions subordonnées
Vers 4 : « que d'amours splendides j'ai rêvées ! » — justifiez l'accord du participe passé « rêvées ».
« rêvées » est un participe passé employé avec l'auxiliaire avoir. La règle est la suivante : il s'accorde avec le complément d'objet direct si celui-ci est placé avant le verbe ; sinon, il reste invariable.
Ici, le COD est « d'amours splendides », placé avant le participe par la construction exclamative « que d'amours splendides… ! ». L'accord se fait donc, et le participe prend la marque du féminin pluriel : rêvées.
On peut vérifier en rétablissant l'ordre courant : « j'ai rêvé des amours splendides » — le COD passe après, l'accord disparaît.
Finesse à signaler : le nom « amour » est masculin au singulier et souvent féminin au pluriel, surtout en poésie. C'est ce genre poétique qui commande ici le « e » de « rêvées ».
Dans le même sonnet, la subordonnée du v. 10 fournit un autre exemple d'analyse : « Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes » est une relative introduite par le pronom « où », de valeur temporelle ici, antécédent « Ces bons soirs de septembre ».
La négation
Le poème ne comporte aucune négation. Mettez le vers 5 — « Mon unique culotte avait un large trou » — à la forme négative, et analysez ce que vous employez.
« Mon unique culotte n'avait pas de large trou. »
La négation est totale : elle porte sur toute la phrase. Elle est marquée par la locution discontinue « ne … pas » encadrant le verbe conjugué « avait ». Devant voyelle, « ne » s'élide en « n' ».
Piège classique : l'article indéfini « un » se transforme en « de » dans un contexte négatif portant sur un COD (« un large trou » → « de large trou »). Cette règle est très souvent oubliée.
On peut aussi produire une négation partielle, qui ne porte que sur un élément : « Mon unique culotte n'avait qu'un petit trou » (restriction par « ne … que », qui n'est d'ailleurs pas une vraie négation mais une restriction), ou « Mon unique culotte » → « Aucune de mes culottes n'avait de trou ».
Ce que la transformation révèle : l'absence totale de négation dans le sonnet est signifiante. Rimbaud n'oppose rien, ne refuse rien — il affirme, transfigure, additionne. La misère n'est jamais niée : elle est convertie.
L'interrogation
Transformez « Mon auberge était à la Grande-Ourse » (v. 7) en interrogation totale puis en interrogation partielle. Distinguez les deux.
Interrogation totale — elle porte sur la phrase entière et appelle oui ou non : « Est-ce que mon auberge était à la Grande-Ourse ? » (registre courant) ou, par inversion, « Mon auberge était-elle à la Grande-Ourse ? » (registre soutenu, avec reprise du sujet par le pronom).
Interrogation partielle — elle porte sur un seul constituant et emploie un mot interrogatif : « Où était mon auberge ? » (sur le complément de lieu), « Qu'était mon auberge ? » (sur l'attribut), « Qu'est-ce qui était à la Grande-Ourse ? » (sur le sujet).
La réponse attendue diffère : oui/non dans le premier cas, une information précise dans le second.
À ne pas confondre : l'interrogation directe se termine par un point d'interrogation ; l'interrogation indirecte devient une subordonnée sans point d'interrogation — « Je me demande où était son auberge. »