Le monologue de Figaro (V, 3)
Le Mariage de Figaro — acte V, scène 3 — l'ouverture du monologue
Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !… nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ?… Après m'avoir obstinément refusé quand je l'en pressais devant sa maîtresse ; à l'instant qu'elle me donne sa parole ; au milieu même de la cérémonie… Il riait en lisant, le perfide ! et moi, comme un benêt… Non, monsieur le comte, vous ne l'aurez pas… vous ne l'aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !… noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire ! tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ; et vous voulez jouter !…
Introduction
Beaumarchais a mis six ans à faire jouer Le Mariage de Figaro. Écrite vers 1778, la pièce est lue partout, censurée à cinq reprises, interdite par Louis XVI qui y voit une attaque contre l'ordre social — « il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation ne fût pas une inconséquence dangereuse », aurait-il dit — et enfin créée triomphalement le 27 avril 1784, cinq ans avant la Révolution. La scène 3 de l'acte V arrive au terme d'une journée de manœuvres : Figaro croit Suzanne infidèle et le Comte sur le point de l'emporter. Resté seul dans le parc, il parle. C'est le plus long monologue du théâtre classique français, et il rompt avec toutes les règles du genre. Problématique : comment la plainte d'un valet jaloux devient-elle le procès de la naissance ?
Les mouvements du texte
L'apostrophe à la femme : la plainte du jaloux
de « Ô femme ! femme ! femme ! » à « comme un benêt… »Le monologue s'ouvre sur une apostrophe à une absente, et sur une triple répétition : « Ô femme ! femme ! femme ! » L'anaphore à trois termes, précédée du « ô » lyrique, installe d'emblée le ton de la déploration — mais appliquée à une trahison amoureuse ordinaire, elle a quelque chose d'excessif, et donc de comique.
Le mot « femme » est employé sans article : ce n'est pas Suzanne que Figaro apostrophe, c'est l'espèce entière. Le procédé est celui de la satire traditionnelle, et Beaumarchais le pose là pour mieux le faire dérailler dans un instant.
L'apposition qui suit — « créature faible et décevante ! » — appartient au fonds le plus usé du discours misogyne. Attention au sens classique de « décevante » : le mot signifie ici « trompeuse », de décevoir au sens de tromper. Le glissement moderne vers « qui déçoit » ferait contresens.
Suit un raisonnement en forme de sophisme : « nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ?… » Figaro raisonne par analogie animale, pose une loi générale, puis en tire une question. C'est une pensée de valet lettré : la forme est logique, le contenu est de la jalousie.
Le récit du grief arrive alors, et il est haché par les points de suspension : « Après m'avoir obstinément refusé… ; à l'instant qu'elle me donne sa parole ; au milieu même de la cérémonie… » Trois compléments de temps en gradation, chacun rapprochant la trahison du moment du mariage. L'indignation croît avec la proximité.
La ponctuation est ici le premier outil de Beaumarchais. Points de suspension, exclamations, phrases inachevées : le texte imite une parole qui se cherche, s'interrompt, repart. C'est ce qu'on appelle le style coupé, et il fait entendre un homme qui pense en parlant.
Deux images concrètes closent le mouvement : « Il riait en lisant, le perfide ! et moi, comme un benêt… » L'apposition insultante est rejetée après le verbe, comme un crachat ; et Figaro se retourne aussitôt contre lui-même. La phrase reste en suspens : il n'achève pas l'aveu de sa sottise.
Ce premier mouvement remplit donc la fonction traditionnelle du monologue — exposer l'état d'âme du personnage. Mais il le fait dans une langue si rapide, si fragmentée, qu'on sent déjà que la plainte ne tiendra pas : Figaro est trop intelligent pour rester longtemps un amant trompé.
Le basculement : de Suzanne au Comte
de « Non, monsieur le comte » à « et rien de plus »Le monologue change d'objet d'un seul mot : « Non, monsieur le comte, vous ne l'aurez pas… vous ne l'aurez pas. »
La négation initiale marque un redressement. Figaro cesse de se plaindre et se met à résister. Et la répétition de la même proposition — « vous ne l'aurez pas », deux fois, séparée par des points de suspension — a la valeur d'un serment qu'on se fait à soi-même.
Le changement d'adresse est décisif. La première apostrophe visait une absente sans nom ; celle-ci vise un absent qui a un titre : « monsieur le comte ». Le vouvoiement est maintenu, la déférence est de forme — et tout ce qui suit va la démentir.
Vient alors la phrase la plus célèbre de la pièce, et l'une des plus célèbres du théâtre français : « Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! »
Son efficacité tient à sa construction. Une subordonnée de cause suivie d'une principale, et surtout un parallélisme quasi parfait : grand seigneur / grand génie. Le même adjectif, la même allitération en [g], la même place dans la phrase. Cette symétrie sonore fait entendre une équivalence — et c'est précisément l'équivalence que Figaro conteste.
Le verbe « vous vous croyez » est le pivot : il déplace la grandeur du côté de l'illusion. Le Comte est grand seigneur, c'est un fait ; il se croit grand génie, c'est une erreur.
Suit une énumération sans verbe : « noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! » Quatre substantifs jetés, puis un pronom récapitulatif. L'asyndète — l'absence de liaison — donne l'impression d'un inventaire méprisant, comme si l'on comptait des objets.
La question qui suit est le cœur du procès : « Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? » C'est une question rhétorique, dont Figaro va donner lui-même la réponse — mais elle pose, en huit mots, le principe même de la contestation de l'Ancien Régime : le mérite contre la naissance.
Et la réponse est la trouvaille du siècle : « vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus ». L'expression est un oxymore — naître n'est justement pas une peine, c'est la seule chose qu'on n'accomplit pas. Beaumarchais formule ainsi, en une image, tout ce que les philosophes des Lumières écrivaient en traités : le privilège de naissance est un privilège sans travail.
La chute — « et rien de plus » — ajoute le mépris à la démonstration. Puis Figaro achève le portrait par une apposition d'une insolence tranquille : « du reste, homme assez ordinaire ! » L'adverbe « assez » est le comble : il concède au Comte une médiocrité moyenne.
Il faut mesurer ce que ces lignes avaient d'explosif en 1784. Sur la scène du Théâtre-Français, devant une salle où siégeait l'aristocratie, un valet dit à son maître qu'il ne lui doit rien qu'un accident de naissance. Louis XVI ne s'était pas trompé sur le danger.
Le mérite contre le rang : « et vous voulez jouter ! »
de « tandis que moi » à « et vous voulez jouter !… »La conjonction « tandis que » ouvre le second terme d'une antithèse qui structure toute la fin du passage. D'un côté le Comte et ses biens reçus ; de l'autre Figaro et ses efforts.
Le juron « morbleu » — déformation atténuée de « mort de Dieu » — appartient au registre familier et rompt avec la période oratoire. Beaumarchais mêle constamment les niveaux de langue : c'est ce qui empêche le monologue de tourner au discours.
Figaro se peint alors par une image : « perdu dans la foule obscure ». Le participe dit la disparition, l'adjectif « obscure » s'oppose implicitement à l'éclat du « grand seigneur ». Et la « foule » introduit une donnée nouvelle : Figaro ne parle plus seulement pour lui, mais pour le nombre.
Vient enfin la comparaison qui achève la démonstration : « il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ».
Il faut peser la disproportion. D'un côté « subsister » — simplement rester en vie —, minimisé encore par l'adverbe « seulement ». De l'autre « gouverner toutes les Espagnes », sur « cent ans ». L'hyperbole est énorme, et c'est ce qui la rend efficace : elle mesure l'effort d'un homme sans naissance à l'aune d'un empire.
Les mots choisis comptent : « science » et « calculs » relèvent de l'intelligence et du travail. Figaro ne revendique pas la vertu ni le courage, valeurs nobiliaires ; il revendique la compétence. C'est le vocabulaire d'une classe montante.
La formule finale — « et vous voulez jouter ! » — est un trait de génie. Le verbe désigne le combat des chevaliers en tournoi ; il appartient donc au lexique noble par excellence. Figaro l'emploie contre le noble, et le sens s'inverse : c'est le Comte qui prétend rivaliser, et c'est lui qui n'est pas de taille.
Le renversement est complet. Celui qui a pour lui la naissance se trouve, sur le terrain du mérite, en position de défi téméraire. Et la phrase s'arrête sur des points de suspension : Figaro ne conclut pas, il laisse le mépris agir.
Reste à mesurer ce que ce monologue fait au genre. Le monologue classique servait à délibérer entre deux devoirs — celui de Rodrigue dans Le Cid, celui de Titus dans Bérénice. Ici, aucune délibération : un homme rumine, s'indigne, dérive d'une jalousie privée vers une accusation politique. Le monologue cesse d'être un débat intérieur pour devenir un discours public tenu à voix seule.
Et c'est là que se voit l'habileté de Beaumarchais. En 1784, on ne pouvait pas faire dire cela à un personnage s'adressant à un autre : il y aurait eu insulte, et la censure aurait tranché. En le faisant dire dans le noir, à personne, par un valet en colère, il obtient l'énoncé sans la scène. Le monologue est le lieu où le théâtre peut dire ce que la société interdit.
Conclusion
Le monologue de Figaro tire sa force d'un glissement parfaitement conduit : commencé en plainte d'amoureux jaloux, il s'achève en réquisitoire contre l'ordre social. Beaumarchais y invente une langue faite pour ce trajet — phrases coupées, apostrophes, énumérations sans verbe, questions rhétoriques et images concrètes qui rendent une idée abstraite immédiatement sensible. « Vous vous êtes donné la peine de naître » condense en sept mots ce que les Lumières argumentaient en volumes. Et si la pièce reste une comédie, c'est qu'elle ne demande rien : elle constate. Figaro ne réclame pas l'abolition des privilèges, il fait remarquer qu'ils ne reposent sur rien — ce qui est plus efficace, et ce qui explique pourquoi ce texte, cinq ans avant 1789, a été lu comme un signe.
Les questions de grammaire
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
L'interrogation
« Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? » et « le tien est-il donc de tromper ? » Analysez ces deux interrogations et distinguez-les.
1. « Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? »
Type : interrogation partielle — elle porte sur un seul élément de la phrase et ne peut pas recevoir « oui » ou « non » pour réponse.
Mot interrogateur : « que », pronom interrogatif, en fonction de COD du verbe « avez fait ». Il est placé en tête, comme l'exige la langue soutenue.
Forme : inversion simple du sujet — le pronom « vous » passe entre l'auxiliaire et le participe (« avez-vous fait »).
2. « le tien est-il donc de tromper ? »
Type : interrogation totale — elle porte sur l'énoncé entier et appellerait « oui » ou « non ».
Forme : inversion complexe — le sujet est un groupe nominal (« le tien », pronom possessif reprenant « instinct »), il reste devant le verbe, et un pronom personnel de reprise (« il ») est ajouté après. C'est la règle : on ne dit pas « est le tien de tromper ? ».
L'adverbe « donc » : il marque la conséquence et donne à la question sa valeur d'accusation. Figaro ne demande pas une information : il tire une conclusion de la loi qu'il vient d'énoncer.
Ce qui les distingue : la seconde attend une réponse de Suzanne, absente — c'est une fausse question adressée à quelqu'un qui ne peut pas répondre. La première attend une réponse du Comte, également absent, mais Figaro y répond lui-même : « vous vous êtes donné la peine de naître ».
Effet dans le texte : une question qu'on pose et à laquelle on répond soi-même est une question rhétorique. Elle ne sert pas à savoir mais à démontrer : elle force l'auditeur à formuler mentalement la réponse avant qu'elle ne tombe. C'est un procédé d'orateur — et il signale le moment précis où le monologue de comédie devient un discours politique.
Les propositions subordonnées
« Il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes. » Analysez la structure de cette phrase.
Structure d'ensemble : une comparative d'inégalité construite sur le tour corrélatif « plus… que ». L'adverbe « plus » dans la principale annonce la subordonnée introduite par « que ».
La subordonnée : « qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes » est une subordonnée conjonctive circonstancielle de comparaison. Le « que » est une conjonction, corrélée à « plus » — ce n'est ni un relatif, ni l'introducteur d'une complétive.
Le « ne » est explétif. Point à ne pas manquer : « on n'en a mis » ne signifie pas « on n'en a pas mis ». Le ne explétif apparaît régulièrement dans les comparatives d'inégalité, exactement comme après les verbes de crainte. Test : on peut le supprimer sans changer le sens.
Le pronom « en » : il reprend « de science et de calculs », évitant la répétition.
La principale : « il m'a fallu déployer » est une construction impersonnelle — « il » est un sujet grammatical vide, et l'infinitif « déployer » en est le sujet réel. « m' » est COS.
Deux compléments à valeur de but : « pour subsister seulement » et « à gouverner toutes les Espagnes » sont des groupes infinitifs compléments circonstanciels — non des subordonnées conjonctives, puisqu'ils ne comportent ni conjonction ni verbe conjugué.
Effet dans le texte : la comparative est ici l'outil de l'argument. Elle met en balance deux termes que rien ne devrait rendre comparables — survivre et gouverner un empire — et conclut à l'avantage du premier. La syntaxe accomplit exactement ce que Figaro revendique : le renversement de la hiérarchie. La longueur de la phrase, une seule période étirée sur trois lignes, fait entendre au passage l'effort dont elle parle.
La négation
« Non, monsieur le comte, vous ne l'aurez pas… vous ne l'aurez pas. » Analysez les négations de cette réplique, puis comparez avec « nul animal créé ne peut manquer à son instinct ».
1. « Non » — adverbe de négation employé seul, en mot-phrase. Il ne porte sur aucun verbe : il constitue à lui seul une phrase, et refuse en bloc ce qui précède.
2. « vous ne l'aurez pas » — négation totale, locution discontinue « ne… pas » encadrant le verbe conjugué « aurez » (futur simple). Noter la place du pronom COD « l' » : entre « ne » et le verbe. Le « l' » reprend Suzanne.
La répétition : la proposition est reprise à l'identique, séparée par des points de suspension. C'est une épanalepse — la reprise d'un même segment. Elle ne renseigne pas, elle tient lieu de décision : Figaro se convainc lui-même.
3. « nul animal créé ne peut manquer à son instinct »
Négation exprimée par le déterminant indéfini négatif « nul », accompagné du seul « ne ». Ajouter « pas » serait fautif : « nul » suffit, comme « aucun », « personne » ou « rien ». Le tour appartient au registre soutenu (la langue courante dirait « aucun animal »).
La comparaison est parlante. La négation par « nul » énonce une loi générale, valable pour tous et de tout temps : c'est la négation du raisonneur. La négation par « ne… pas », au futur, énonce une volonté particulière et datée : c'est la négation de l'homme d'action.
Effet dans le texte : le passage de l'une à l'autre marque le basculement du monologue. Tant que Figaro généralise sur les femmes, il subit et il philosophe. Dès qu'il dit « vous ne l'aurez pas », il agit. Et la négation change alors de cible : elle quitte Suzanne pour le Comte, c'est-à-dire l'amour pour le pouvoir.