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Explication linéaire · Pierre Corneille

L'art du mensonge (Dorante et Cliton)

Le Menteur — parcours « Mensonge et comédie »

DORANTE
Où me vois-tu rêver ?

CLITON
J'appelle rêveries
Ce qu'en d'autres qu'un maître on nomme menteries ;
Je parle avec respect.

DORANTE
Pauvre esprit !

CLITON
Je le perds
Quand je vous ois parler de guerre et de concerts.
Vous voyez sans péril nos batailles dernières,
Et faites des festins qui ne vous coûtent guère.
Pourquoi depuis un an vous feindre de retour ?

DORANTE
J'en montre plus de flamme, et j'en fais mieux ma cour.

CLITON
Qu'a de propre la guerre à montrer votre flamme ?

DORANTE
Oh ! le beau compliment à charmer une dame
De lui dire d'abord : « J'apporte à vos beautés
Un cœur nouveau venu des universités ;
Si vous avez besoin de lois et de rubriques,
Je sais le Code entier avec les Authentiques,
Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat,
Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat ! »
Qu'un si riche discours nous rend considérables !
Qu'on amollit par là de cœurs inexorables !
Qu'un homme à paragraphe est un joli galant !
On s'introduit bien mieux à titre de vaillant :
Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace,
À mentir à propos, jurer de bonne grâce,
Étaler force mots qu'elles n'entendent pas,
Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas,
Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares
Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares,
Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés,
Vedette, contrescarpe, et travaux avancés :
Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne ;
On leur fait admirer les bayes qu'on leur donne,
Et tel, à la faveur d'un semblable débit,
Passe pour homme illustre, et se met en crédit.

Introduction et problématique

Dorante arrive à Paris. Il sort en réalité de la faculté de droit de Poitiers, mais il vient de se présenter à Clarice comme un officier revenu des campagnes d'Allemagne, et de lui offrir le récit d'un festin somptueux qui n'a jamais eu lieu. Resté seul avec lui, son valet Cliton demande des comptes. La scène qui suit n'est pas une scène de repentir : c'est une leçon de méthode. Nous sommes en 1644, Corneille a déjà écrit Le Cid et Horace, et il donne ici sa première grande comédie. Problématique : comment cette scène fait-elle du mensonge une technique enseignable — et, à travers elle, un portrait de la société qui la récompense ?

Quels sont les mouvements du texte ?

1

Le valet nomme la chose

« Où me vois-tu rêver ? » → « Pourquoi depuis un an vous feindre de retour ? »

Dorante ouvre par une question qui feint l'innocence : « Où me vois-tu rêver ? » Le mot « rêver » est celui qu'il emploie pour désigner ses propres inventions — il ne se dit pas menteur.

La réponse de Cliton est un petit chef-d'œuvre de prudence domestique : « J'appelle rêveries / Ce qu'en d'autres qu'un maître on nomme menteries ; / Je parle avec respect. » Le valet ne peut pas dire « mensonge » à son maître ; il dit donc les deux mots et laisse le spectateur faire la traduction.

Le procédé s'appelle une périphrase euphémique, et le comique vient de ce que Cliton l'explicite lui-même. La formule « Je parle avec respect », isolée sur un demi-vers, souligne l'insolence au moment de la nier. Le mot « menteries », familier et populaire, désigne au passage le titre de la pièce.

Dorante réplique d'un mot méprisant — « Pauvre esprit ! » —, et Cliton le lui retourne aussitôt par un enjambement : « Je le perds / Quand je vous ois parler de guerre et de concerts. » Le même mot, « esprit », passe de l'insulte au constat : c'est en écoutant son maître que le valet perd la raison.

Suit la formule qui définit le mensonge de Dorante par ce qu'il ne coûte pas : « Vous voyez sans péril nos batailles dernières, / Et faites des festins qui ne vous coûtent guère. » L'antithèse est parfaitement construite — les deux domaines où un homme se distingue au XVIIe siècle sont la bravoure et la libéralité ; Dorante s'attribue les deux sans risquer sa peau ni sa bourse. Le mensonge est une gloire gratuite.

Le mouvement se ferme sur la question qui lance la tirade : « Pourquoi depuis un an vous feindre de retour ? » Elle est purement informative — et c'est ce qui la rend efficace : Cliton ne juge pas, il demande la règle du jeu.

2

Ce qu'il ne faut surtout pas dire : la satire du savoir

« J'en montre plus de flamme… » → « Qu'un homme à paragraphe est un joli galant ! »

La réponse de Dorante tient en un alexandrin et elle est toute pratique : « J'en montre plus de flamme, et j'en fais mieux ma cour. » Deux termes du langage galant : le mensonge n'est pas un vice, c'est un moyen de séduction. La morale n'entre pas dans le calcul.

Pour démontrer, Dorante emploie un procédé remarquable : au lieu de vanter le mensonge, il fait entendre ce que serait la vérité. Il se cite lui-même, en style direct, tenant à une femme le discours qu'il aurait pu tenir : « J'apporte à vos beautés / Un cœur nouveau venu des universités ».

Le comique naît du choc des registres — « vos beautés », « cœur » appartiennent à la langue amoureuse ; « universités » à celle des examens. Le vers suivant enfonce le clou avec une offre de services proprement absurde : « Si vous avez besoin de lois et de rubriques ».

Suit une énumération de jargon juridique : « le Code entier avec les Authentiques, / Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat, / Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat ». Ce sont les parties du droit romain et ses grands commentateurs italiens. Corneille, avocat de formation, se moque ici de son propre monde.

Le mouvement s'achève sur trois exclamations en anaphore, toutes ironiques : « Qu'un si riche discours nous rend considérables ! / Qu'on amollit par là de cœurs inexorables ! / Qu'un homme à paragraphe est un joli galant ! » La tournure exclamative en « que » a valeur d'intensité — elle feint l'admiration pour produire la dérision.

La formule « homme à paragraphe » est un trait assassin : l'individu est réduit à l'article de code qu'il récite. Et l'on notera ce que la satire a de retors — ce n'est pas la vérité qui est déclarée inefficace, c'est le savoir. Dans le monde que peint la pièce, il ne sert à rien de savoir : il faut faire de l'effet.

3

La recette : mentir à propos, et se mettre en crédit

« On s'introduit bien mieux à titre de vaillant » → « se met en crédit »

Le vers pivot arrive, et il a la forme d'une maxime : « On s'introduit bien mieux à titre de vaillant : ». Le pronom « on » lui donne une portée générale, le comparatif « bien mieux » laisse son second terme implicite — c'est-à-dire la vérité, que la phrase ne nomme même pas —, et les deux points annoncent une démonstration.

Ce qui suit est un véritable protocole, formulé par une série d'infinitifs : « mentir », « jurer », « étaler », « faire sonner », « nommer », « avoir toujours en bouche ». Aucun verbe conjugué : la recette est intemporelle, transmissible, applicable par n'importe qui.

La restriction en dit le principe : « Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace, / À mentir à propos, jurer de bonne grâce ». Les deux compléments sont l'essentiel — « à propos » désigne le sens du moment, « de bonne grâce » la manière. Mentir n'est pas dire le faux : c'est le dire au bon moment et avec élégance. C'est donc un art, au sens de technique.

Vient ensuite le mépris de l'auditoire, énoncé sans détour : « Étaler force mots qu'elles n'entendent pas » — « entendre » vaut ici pour « comprendre ». Le procédé repose entièrement sur l'ignorance supposée des femmes, ce qui en dit long sur le monde de Dorante, et qu'une explication linéaire ne doit pas escamoter.

Deux techniques sont alors détaillées. D'abord l'appui sur le réel : « Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas » — trois généraux authentiques de la guerre de Trente Ans, que le public de 1644 connaissait par les gazettes. Un bon mensonge s'accroche à des noms vrais.

Ensuite le prestige de l'obscurité, formulé en un paradoxe : « des châteaux de qui les noms barbares / Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares. » Le système corrélatif « plus… plus » énonce une loi de la crédulité : ce qu'on ne comprend pas impressionne davantage.

Suit une seconde énumération technique — « angles, lignes, fossés, / Vedette, contrescarpe, et travaux avancés » —, et c'est ici qu'il faut lever les yeux du texte. Ces termes de fortification font exactement le même effet que le jargon juridique du mouvement précédent : ce sont des mots que personne dans la salle ne comprend. Mais l'un rend ridicule et l'autre rend illustre.

La symétrie des deux listes constitue la vraie démonstration de la scène : le contenu est identique — du vocabulaire spécialisé —, seul diffère le prestige social attaché au domaine. Le monde ne récompense pas le savoir, il récompense le bon rayon.

Dorante l'avoue d'ailleurs sans détour : « Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne ». L'incise familière « n'importe » balaie l'exigence de cohérence — un discours n'a pas besoin d'être vrai ni même logique, il doit produire un effet.

La chute réunit deux mots d'argent : « à la faveur d'un semblable débit, / Passe pour homme illustre, et se met en crédit. » « Débit » désigne la manière de parler et l'écoulement d'une marchandise ; « crédit » vaut pour la réputation et pour la confiance financière. La parole est une monnaie, la réputation un capital — et le Theatrum Mundi baroque devient, sous la plume de Corneille, une place de marché.

Conclusion et ouverture

La scène ne condamne pas le mensonge : elle en fait la théorie. Dorante invente des récits, distribue des rôles, s'appuie sur des noms réels, soigne son moment et sa manière — c'est-à-dire qu'il fait le travail du dramaturge, et Corneille sait très bien ce qu'il montre en le montrant. Mais la scène va plus loin qu'un éloge de l'illusion. En mettant côte à côte deux jargons également incompréhensibles, dont l'un déclasse et l'autre illustre, elle démontre que le crédit social ne tient ni au vrai ni au savoir, mais à l'effet produit. Le rire de la comédie vient de là — et il est plus grinçant qu'il n'en a l'air, puisque le spectateur, qui sait tout, se surprend à admirer.

Ouverture : Le Menteur est adapté d'une comédie espagnole, La Verdad sospechosa de Juan Ruiz de Alarcón, que Corneille disait admirer au point d'avoir voulu l'écrire. Le couple maître-valet, où l'un ment et l'autre commente, vient de la comédie latine et conduira droit à Molière — au Sganarelle de Dom Juan, autre valet réduit à raisonner devant un maître qui n'écoute pas. Enfin, la scène prolonge la réflexion de L'Illusion comique (1636) sur le pouvoir du théâtre : chez Corneille, celui qui fabrique des fictions est toujours à la fois un imposteur et un artiste.

Quelles questions de grammaire peut-on poser ?

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

Les propositions subordonnées

« On s'introduit bien mieux à titre de vaillant. » L'adverbe « mieux » appelle un second terme de comparaison, qui n'est pas exprimé. Restituez-le et analysez la proposition obtenue.

« mieux » est le comparatif de supériorité de l'adverbe « bien » (comme « pire » l'est de « mal »). Il est renforcé par l'adverbe d'intensité « bien », qui ne se répète pas : on dit « bien mieux », jamais « plus mieux ».

Tout comparatif appelle un second terme, introduit par « que ». Ici il est sous-entendu. On le restitue sans peine : « On s'introduit bien mieux à titre de vaillant qu'on ne le ferait à titre d'honnête homme » — ou « que si l'on disait la vérité ».

La proposition restituée est une subordonnée conjonctive circonstancielle de comparaison, introduite par « que ». Dans la première version, elle contient un « ne » explétif — « qu'on ne le ferait » — qui n'a aucune valeur négative : il apparaît régulièrement après un comparatif d'inégalité. Le signaler est très valorisé.

Dans la seconde version, la subordonnée est hypothétique (introduite par « si ») et enchâssée dans la comparative : « que si l'on disait la vérité ». L'imparfait après « si » exprime l'irréel du présent.

Effet dans le texte : l'ellipse est révélatrice. Dorante ne nomme jamais ce à quoi il compare le mensonge — c'est-à-dire la vérité. Le terme absent de la comparaison est précisément celui que la pièce entière escamote. La grammaire de la maxime, avec son « on » indéfini et son présent de vérité générale, transforme une combine personnelle en loi du monde.

La négation

Mettez « On s'introduit bien mieux à titre de vaillant » à la forme négative, en soignant la place du pronom réfléchi.

« On ne s'introduit pas mieux à titre de vaillant. »

Le point de la question : le verbe est pronominal (« s'introduire »). Le pronom réfléchi « s' » fait corps avec le verbe et se place entre « ne » et le verbe conjugué. L'ordre est fixe : ne + pronom(s) + verbe + pas. Écrire « on s'introduit ne pas » ou « on ne pas s'introduit » est impossible.

La négation est totale : elle porte sur toute la proposition.

Attention au comparatif : « pas mieux » et « pas plus » ne sont pas interchangeables avec « moins ». « On ne s'introduit pas mieux » nie la supériorité ; « on s'introduit moins bien » affirme une infériorité. Nuance régulièrement demandée.

Autres formes : « on ne s'introduit jamais à titre de vaillant » (valeur temporelle) ; « on ne s'introduit que par le mensonge » (restriction, non négation) ; « personne ne s'introduit à titre de vaillant » (pronom indéfini négatif, sujet).

Effet dans le texte : Dorante n'emploie pas la négation, et c'est signifiant. Il ne défend pas le mensonge contre une objection : il l'affirme comme une évidence pratique. Cliton, le valet, jouera le rôle du bon sens — c'est à lui que revient de dire non, et la double énonciation fait de sa réserve celle du spectateur.

L'interrogation

Transformez « On s'introduit bien mieux à titre de vaillant » en interrogation totale, puis en interrogation partielle. Quelle serait la fonction dramatique d'une telle question dans la bouche de Cliton ?

Interrogation totale (réponse par oui ou non) : « S'introduit-on bien mieux à titre de vaillant ? » — inversion du pronom sujet « on », qui passe après le verbe ; le pronom réfléchi, lui, reste devant. Forme courante : « Est-ce qu'on s'introduit bien mieux à titre de vaillant ? »

Interrogations partielles : « Comment s'introduit-on le mieux ? » (sur la manière) ; « Qui s'introduit à titre de vaillant ? » (sur le sujet) ; « Pourquoi s'introduit-on mieux à titre de vaillant ? » (sur la cause).

Rappel : l'interrogation directe se marque par l'inversion, la locution « est-ce que » ou la seule intonation, et se clôt par un point d'interrogation. L'interrogation indirecte devient subordonnée et le perd : « Cliton demande comment on s'introduit le mieux. » Aucune inversion dans ce cas — c'est la faute la plus fréquente.

Fonction dramatique : dans la bouche du valet, la question ne cherche pas une information : elle met en doute. C'est une interrogation oratoire, qui vaut objection. Le couple maître-valet fonctionne ainsi depuis la comédie latine — l'un affirme, l'autre interroge, et le spectateur juge.

Effet dans le texte : Corneille loge le regard critique dans le personnage subalterne. Dorante affirme, Cliton questionne ; personne ne tranche. La comédie ne condamne pas le menteur, elle nous fait admirer son art tout en nous rappelant qu'il ment — c'est tout le vertige du Theatrum Mundi.

L'entretien (2ᵉ partie, 8 min) ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur Le Menteur →

Les figures de style de ce texte

Ces figures sont nommées dans l'analyse ci-dessus. Chaque fiche en donne la définition, la manière de la repérer et la formulation à employer dans une copie.

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