Explication linéaire · Pierre Corneille

La rencontre et le premier mensonge (I, 2-3)

Le Menteur — parcours « Mensonge et comédie »

CLARICE, faisant un faux pas, et comme se laissant choir
Ay !

DORANTE, lui donnant la main
Ce malheur me rend un favorable office,
Puisqu'il me donne lieu de ce petit service ;
Et c'est pour moi, Madame, un bonheur souverain
Que cette occasion de vous donner la main.

CLARICE
L'occasion ici fort peu vous favorise,
Et ce faible bonheur ne vaut pas qu'on le prise.

DORANTE
Il est vrai, je le dois tout entier au hasard :
Mes soins ni vos désirs n'y prennent point de part ;
Et sa douceur mêlée avec cette amertume
Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume,
Puisque enfin ce bonheur, que j'ai si fort prisé,
À mon peu de mérite eût été refusé.

CLARICE
S'il a perdu sitôt ce qui pouvait vous plaire,
Je veux être à mon tour d'un sentiment contraire,
Et crois qu'on doit trouver plus de félicité
À posséder un bien sans l'avoir mérité.
J'estime plus un don qu'une reconnaissance :
Qui nous donne fait plus que qui nous récompense ;
Et le plus grand bonheur au mérite rendu
Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû.
La faveur qu'on mérite est toujours achetée ;
L'heur en croît d'autant plus, moins elle est méritée ;
Et le bien où sans peine elle fait parvenir
Par le mérite à peine aurait pu s'obtenir.

DORANTE
[…] Un amant a fort peu de quoi se satisfaire
Des faveurs qu'on lui fait sans dessein de les faire :
Comme l'intention seule en forme le prix,
Assez souvent sans elle on les joint au mépris.
Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme
D'une main qu'on me donne en me refusant l'âme.
Je la tiens, je la touche, et je la touche en vain,
Si je ne puis toucher le cœur avec la main.

CLARICE
Cette flamme, Monsieur, est pour moi fort nouvelle,
Puisque j'en viens de voir la première étincelle.
Si votre cœur ainsi s'embrase en un moment,
Le mien ne sut jamais brûler si promptement ;
Mais peut-être, à présent que j'en suis avertie,
Le temps donnera place à plus de sympathie.
Confessez cependant qu'à tort vous murmurez
Du mépris de vos feux, que j'avais ignorés.

(Scène III — Cliton survient.)

DORANTE
C'est l'effet du malheur qui partout m'accompagne.
Depuis que j'ai quitté les guerres d'Allemagne,
C'est-à-dire du moins depuis un an entier,
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;
Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;
Vous n'avez que de moi reçu des sérénades ;
Et je n'ai pu trouver que cette occasion
À vous entretenir de mon affection.

CLARICE
Quoi ! vous avez donc vu l'Allemagne et la guerre ?

DORANTE
Je m'y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.

CLITON
Que lui va-t-il conter ?

DORANTE
Et durant ces quatre ans
Il ne s'est fait combats, ni sièges importants,
Nos armes n'ont jamais remporté de victoire,
Où cette main n'ait eu bonne part à la gloire :
Et même la gazette a souvent divulgué…

CLITON, le tirant par la basque
Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?

Introduction

Dorante vient d'arriver à Paris. Il sort de la faculté de droit de Poitiers, son valet Cliton lui fait découvrir la ville, et voici que deux jeunes femmes passent — dont l'une trébuche. C'est la première rencontre de la pièce, et il faut mesurer ce qui s'y joue en une soixantaine de vers : un service rendu, un débat galant sur le mérite et le hasard, et le premier mensonge, lâché sans préparation. Problématique : comment Corneille fait-il naître un mensonge d'une conversation de salon — et pourquoi Dorante mentira-t-il précisément là où il n'en avait pas besoin ?

Les mouvements du texte

1

Un faux pas, une main tendue

de « Ay ! » à « ce faible bonheur ne vaut pas qu'on le prise »

La scène commence par une didascalie qui mérite qu'on s'y arrête : « faisant un faux pas, et comme se laissant choir ». Le « comme » change tout — Corneille écrit que Clarice fait comme si elle tombait. Le premier geste de la pièce est donc déjà une feinte, et elle est le fait de la jeune femme, non du menteur.

La réplique suivante tient en une syllabe : « Ay ! » Une interjection, un demi-pied, et l'action est lancée. Corneille sait ouvrir une intrigue avec rien.

Dorante saisit l'occasion et parle aussitôt la langue galante la plus ornée : « Ce malheur me rend un favorable office ». Le vocabulaire est celui du service et de la faveur, et l'oxymore — un malheur qui rend un office favorable — est le premier trait d'esprit du personnage.

Il redouble par une hyperbole : « c'est pour moi, Madame, un bonheur souverain / Que cette occasion de vous donner la main. » Un bonheur souverain pour une main tendue : la disproportion est la marque du style galant, et elle est aussi celle du menteur, qui vit d'amplification.

La réponse de Clarice est d'une sécheresse admirable : « L'occasion ici fort peu vous favorise, / Et ce faible bonheur ne vaut pas qu'on le prise. » Elle reprend les mots de Dorante — occasion, bonheur — pour les dévaluer. La joute est engagée, et c'est elle qui frappe la première.

On notera que tout ce mouvement tient en alexandrins à rimes plates, et que les répliques se partagent parfois le vers. Corneille fait tenir dans le mètre le plus noble une conversation de rencontre — exercice qu'il maîtrise depuis Le Cid, et qui donne à cette comédie sa vivacité particulière.

2

Le mérite ou le hasard : une joute d'idées

de « Il est vrai, je le dois tout entier au hasard » à « que j'avais ignorés »

Ce qui suit est inattendu dans une scène de rencontre : un véritable débat d'idées, mené en vers, sur la question de savoir ce qui vaut le mieux — un bien mérité ou un bien reçu par hasard.

Dorante ouvre la discussion en se dévaluant : « je le dois tout entier au hasard : / Mes soins ni vos désirs n'y prennent point de part ». La négation double — « ni… ni » — écarte les deux causes possibles, son effort et sa volonté à elle. Il n'a rien mérité, et il le dit.

La conclusion qu'il en tire est un raisonnement en règle : ce bonheur « À mon peu de mérite eût été refusé ». Le conditionnel passé installe une hypothèse contraire aux faits, et le personnage y fait preuve d'une modestie… dont on saura vite ce qu'elle valait.

La réplique de Clarice est le morceau le plus brillant du passage, et elle prend franchement le contre-pied : « on doit trouver plus de félicité / À posséder un bien sans l'avoir mérité ».

Elle le démontre en quatre sentences, construites comme des maximes : « J'estime plus un don qu'une reconnaissance » ; « Qui nous donne fait plus que qui nous récompense » ; « La faveur qu'on mérite est toujours achetée » ; « L'heur en croît d'autant plus, moins elle est méritée ».

Chacune est bâtie sur une antithèse — don / reconnaissance, donner / récompenser, mériter / recevoir —, et la dernière emploie un système corrélatif inversé (« d'autant plus… moins… ») d'une élégance remarquable. Ce que soutient Clarice, c'est que le mérite transforme le cadeau en salaire : une faveur due n'est plus une faveur.

Il faut noter ce que cette prise de position a d'important pour toute la pièce. Clarice est ici l'égale intellectuelle de Dorante, et sur le fond elle a raison — mais son éloge de ce qu'on obtient sans mérite est aussi, sans qu'elle le sache, une défense involontaire de l'imposture. Dorante va précisément obtenir sans mériter.

Dorante répond en déplaçant la question sur l'intention : « Comme l'intention seule en forme le prix, / Assez souvent sans elle on les joint au mépris. » Puis il ramasse tout en un distique qui est le plus beau du passage : « Je la tiens, je la touche, et je la touche en vain, / Si je ne puis toucher le cœur avec la main. »

La polyptote — « je la touche », « je la touche », « toucher » — fait glisser le verbe du sens physique au sens affectif, et le vers se referme sur le rapprochement de « cœur » et de « main ». C'est de la galanterie de très haute école, et c'est encore de la parole qui prend la place de l'acte.

Clarice conclut avec une prudence qui laisse tout ouvert : « Cette flamme, Monsieur, est pour moi fort nouvelle, / Puisque j'en viens de voir la première étincelle » — elle file la métaphore du feu tout en refusant d'y brûler.

3

Le mensonge, sans raison et sans préparation

de « Depuis que j'ai quitté les guerres d'Allemagne » à « vous extravaguez ? »

Et soudain, sans transition, Dorante invente : « Depuis que j'ai quitté les guerres d'Allemagne, / C'est-à-dire du moins depuis un an entier, / Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ».

Il faut mesurer ce que ce vers accomplit. Rien ne l'exigeait : la conversation allait bien, Clarice venait d'ouvrir une porte. Dorante mène donc son premier mensonge gratuitement — et c'est ce qui définit le personnage. Il ne mentira jamais par nécessité, toujours par excès.

La référence est d'ailleurs choisie avec soin : la guerre de Trente Ans, contemporaine de la création de la pièce en 1644, dont les gazettes rendaient compte. Le mensonge s'ancre dans l'actualité — technique que Dorante théorisera à la scène 6.

On notera que le premier mensonge n'est pas le plus gros. « Depuis un an entier » d'assiduité amoureuse : il vient d'arriver. Le sentiment est aussi inventé que le passé militaire.

La question de Clarice offre alors la perche fatale : « Quoi ! vous avez donc vu l'Allemagne et la guerre ? » L'interjection marque la surprise, l'adverbe « donc » la déduction — et Dorante n'a plus qu'à confirmer.

Sa réponse est une hyperbole d'un seul vers : « Je m'y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre. » La comparaison est militaire et sonore ; et « quatre ans » vient d'apparaître alors qu'il parlait d'« un an » deux répliques plus haut. Le mensonge s'emballe déjà, et il se contredit.

Vient alors la surenchère, construite sur une négation triple : « Il ne s'est fait combats, ni sièges importants, / Nos armes n'ont jamais remporté de victoire, / cette main n'ait eu bonne part à la gloire ». La forme négative permet de tout revendiquer d'un coup — aucune victoire n'a eu lieu sans lui. C'est la façon la plus économique de s'attribuer une armée entière.

Et il allait invoquer la presse — « Et même la gazette a souvent divulgué… » — quand Cliton l'interrompt. La didascalie est délicieuse : « le tirant par la basque ». Le valet tire son maître par un pan de vêtement, geste concret et comique, et lui souffle : « Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ? »

Ce mot est le premier jugement porté sur Dorante dans la pièce, et il vient d'un domestique. La double énonciation fait de Cliton le porte-parole du spectateur : il dit tout haut ce que nous pensons, et son intervention transforme le mensonge en spectacle comique au lieu d'un simple procédé d'intrigue.

Conclusion

Cette double scène est un modèle d'exposition en action. Elle met en place l'intrigue — Dorante s'éprend d'une femme dont il ignore le nom, ce qui produira tous les quiproquos de la pièce —, elle installe le couple maître-valet, et elle donne au personnage principal son premier mensonge. Mais son intérêt est ailleurs. Corneille y montre d'abord Clarice comme une égale, capable de soutenir une thèse en quatre maximes et de dévaluer les compliments qu'on lui fait. Puis il fait naître le mensonge sans nécessité, au beau milieu d'une conversation qui se passait bien. C'est ce qui distingue Dorante d'un imposteur ordinaire : il ne mène pas une manœuvre, il ne peut pas s'en empêcher — et son valet est là pour le tirer par la basque quand la fiction déborde.

Ouverture : La scène prépare directement les deux suivantes : le récit du festin, où le mensonge devient une œuvre composée, et la théorie du mensonge, où Dorante en expose la méthode. Le débat sur le mérite et le hasard, lui, appartient à une tradition mondaine que Corneille partage avec les moralistes — on le retrouvera chez La Rochefoucauld. Et le geste de Cliton tirant son maître par le vêtement vient de la comédie latine : c'est le valet-conscience, qui conduira à Sganarelle et à Figaro.

Les questions de grammaire

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

La négation

Analysez « Il ne s'est fait combats, ni sièges importants, / Nos armes n'ont jamais remporté de victoire, / Où cette main n'ait eu bonne part à la gloire ».

Le passage superpose trois négations de fonctionnements différents — c'est un excellent exercice.

1. « il ne s'est fait combats, ni sièges » : négation totale dont le second terme est la conjonction « ni », qui coordonne deux groupes en contexte négatif. Point de langue : « ni » remplace « et », et le « pas » n'apparaît pas. Noter aussi l'absence d'article devant « combats » — tour soutenu, propre au XVIIe siècle.

2. « nos armes n'ont jamais remporté de victoire » : négation totale à valeur temporelle. L'article partitif « de » remplace « des » sous la portée de la négation — règle classique (« remporter des victoires » → « ne pas remporter de victoire »).

3. « cette main n'ait eu bonne part » : proposition subordonnée relative (pronom « où », antécédent « victoire ») dont le verbe est au subjonctif — imposé par l'antécédent nié. Et ce « ne » est explétif : il n'a pas de valeur négative.

Le point décisif est le sens global. Malgré trois marques négatives, l'énoncé est affirmatif : il n'y a pas eu une seule victoire sans que Dorante y ait eu sa part. Autrement dit, il les revendique toutes.

Effet dans le texte : la négation est ici la forme la plus économique de la vantardise. Énumérer ses exploits prendrait cent vers ; dire qu'aucun n'a eu lieu sans lui en prend trois. Dorante ne s'attribue pas des faits d'armes — il s'attribue une guerre entière, et par une tournure négative, ce qui a l'air plus modeste.

Les propositions subordonnées

Analysez « Je la tiens, je la touche, et je la touche en vain, / Si je ne puis toucher le cœur avec la main ».

« Si je ne puis toucher le cœur avec la main » est une proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de condition (ou hypothétique), introduite par la conjonction « si ». Elle est postposée.

Le système hypothétique : présent dans la subordonnée (« je ne puis »), présent dans la principale (« je la touche en vain »). C'est le potentiel — l'hypothèse est présentée comme réalisable, et même comme probable.

La négation : « je ne puis » est une négation incomplète, sans « pas ». Le verbe « pouvoir » fait partie des rares verbes qui admettent encore ce tour (comme « oser », « savoir », « cesser ») — c'est un archaïsme, senti aujourd'hui comme littéraire.

La figure à relever : le verbe « toucher » apparaît trois fois en deux vers, deux fois au sens physique et une fois au sens affectif. On appelle polyptote cette reprise d'un même mot sous des formes ou des sens différents ; le glissement du propre au figuré s'appelle une syllepse lorsqu'il joue sur les deux sens à la fois.

Effet dans le texte : la subordonnée conditionnelle transforme un geste réel — une main tenue — en échec annoncé. Dorante dit qu'il tient la main de Clarice et que cela ne compte pour rien : sa galanterie consiste à dévaluer ce qu'il a obtenu pour réclamer davantage. La grammaire de l'hypothèse sert ici la stratégie amoureuse.

L'interrogation

Analysez « Quoi ! vous avez donc vu l'Allemagne et la guerre ? » et « Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ? »

1. « Quoi ! vous avez donc vu l'Allemagne et la guerre ? » — interrogation directe totale (réponse par oui ou non), marquée par l'inversion simple du pronom sujet. Elle est précédée d'une interjection exclamative (« Quoi ! ») qui a sa propre ponctuation : la phrase porte donc deux modalités successives, l'étonnement puis la question.

L'adverbe « donc » est ici conclusif : Clarice tire une conséquence de ce qu'elle vient d'entendre. Elle ne demande pas une information nouvelle, elle vérifie une déduction — ce qui est exactement le piège où Dorante voulait la faire tomber.

2. « Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ? » — interrogation directe totale également, par inversion simple, qui enchâsse une subordonnée complétive (« que vous extravaguez »), COD du verbe « savez ».

« Monsieur » est un nom mis en apostrophe, sans fonction syntaxique. L'adverbe « bien » renforce le verbe et donne à la question sa nuance de reproche.

Valeur : c'est une interrogation oratoire. Cliton ne s'informe pas de l'état de conscience de son maître : il l'avertit. La forme interrogative est ici une manière détournée d'affirmer — un valet ne dit pas à son maître « vous mentez », il lui demande s'il en a conscience.

Effet dans le texte : les deux questions se répondent. Celle de Clarice, prononcée de bonne foi, fabrique le mensonge en le sollicitant ; celle de Cliton, prononcée à voix basse, le dénonce. Entre les deux, la double énonciation fait son travail : le spectateur sait, la dupe ignore, et le valet dit tout haut ce que la salle pense.

L'entretien (2ᵉ partie, 8 min)ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur Le Menteur

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