Le récit du festin (I, 5)
Le Menteur — parcours « Mensonge et comédie »
Mais de quoi parliez-vous ?
ALCIPPE
D'une galanterie.
DORANTE
D'amour ?
ALCIPPE
Je le présume.
DORANTE
Achevez, je vous prie,
Et souffrez qu'à ce mot ma curiosité
Vous demande sa part de cette nouveauté.
ALCIPPE
On dit qu'on a donné musique à quelque dame.
DORANTE
Sur l'eau ?
ALCIPPE
Sur l'eau.
DORANTE
Souvent l'onde irrite la flamme.
PHILISTE
Quelquefois.
DORANTE
Et ce fut hier au soir ?
ALCIPPE
Hier au soir.
DORANTE
Dans l'ombre de la nuit le feu se fait mieux voir :
Le temps était bien pris. Cette dame, elle est belle ?
ALCIPPE
Aux yeux de bien du monde elle passe pour telle.
DORANTE
Et la musique ?
ALCIPPE
Assez pour n'en rien dédaigner.
DORANTE
Quelque collation a pu l'accompagner ?
ALCIPPE
On le dit.
DORANTE
Fort superbe ?
ALCIPPE
Et fort bien ordonnée.
DORANTE
Et vous ne savez point celui qui l'a donnée ?
ALCIPPE
Vous en riez !
DORANTE
Je ris de vous voir étonné
D'un divertissement que je me suis donné.
ALCIPPE
Vous ?
DORANTE
Moi-même. […]
Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.
J'avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ;
Les quatre contenaient quatre chœurs de musique
Capables de charmer le plus mélancolique ;
Au premier, violons ; en l'autre, luths et voix ;
Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois,
Qui tour à tour dans l'air poussaient des harmonies
Dont on pouvait nommer les douceurs infinies.
Le cinquième était grand, tapissé tout exprès
De rameaux enlacés pour conserver le frais,
Dont chaque extrémité portait un doux mélange
De bouquets de jasmin, de grenade et d'orange.
Je fis de ce bateau la salle du festin :
Là je menai l'objet qui fait seul mon destin ;
De cinq autres beautés la sienne fut suivie,
Et la collation fut aussitôt servie.
Je ne vous dirai point les différents apprêts,
Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets :
Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices
On servit douze plats, et qu'on fit six services,
Cependant que les eaux, les rochers et les airs
Répondaient aux accents de nos quatre concerts.
Après qu'on eut mangé, mille et mille fusées,
S'élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,
Firent un nouveau jour, d'où tant de serpenteaux
D'un déluge de flamme attaquèrent les eaux,
Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
Tout l'élément du feu tombait du ciel en terre.
Après ce passe-temps, on dansa jusqu'au jour,
Dont le soleil jaloux avança le retour :
S'il eût pris notre avis, sa lumière importune
N'eût pas troublé sitôt ma petite fortune ;
Mais n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs,
Il sépara la troupe, et finit nos plaisirs.
ALCIPPE
Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles ;
Paris, tout grand qu'il est, en voit peu de pareilles.
DORANTE
J'avais été surpris ; et l'objet de mes vœux
Ne m'avait tout au plus donné qu'une heure ou deux.
PHILISTE
Cependant l'ordre est rare, et la dépense belle.
DORANTE
Il s'est fallu passer à cette bagatelle :
Alors que le temps presse, on n'a pas à choisir.
ALCIPPE, à Philiste, en s'en allant
Je meurs de jalousie !
PHILISTE, à Alcippe
Sans raison toutefois votre âme en est saisie :
Les signes du festin ne s'accordent pas bien.
ALCIPPE, à Philiste
Le lieu s'accorde, et l'heure ; et le reste n'est rien.
Introduction
La scène précédente a montré Dorante en train de séduire Clarice en s'inventant un passé de soldat. Ici, deux de ses amis parlent d'une fête donnée la veille sur la Seine, dont personne ne connaît l'auteur. Dorante arrive, écoute — et s'en attribue la paternité. Il faut bien voir que rien n'est préparé : le mensonge naît d'une occasion, et il va déclencher toute l'intrigue de la pièce, puisque Alcippe est l'amant secret de la dame en question. Problématique : comment Corneille fait-il du mensonge, sous nos yeux, un art de composition — et pourquoi le spectateur, qui sait tout, y prend-il malgré lui du plaisir ?
Les mouvements du texte
Pêcher l'information avant de mentir
« Mais de quoi parliez-vous ? » → « Vous ? — Moi-même. »L'échange s'ouvre sur une stichomythie serrée : les répliques se réduisent à quelques mots, plusieurs se partagent un même alexandrin. « Sur l'eau ? — Sur l'eau. » ; « Et ce fut hier au soir ? — Hier au soir. » Le vers découpé entre deux voix donne à la scène son allure de duel.
Ce qu'on voit alors est décisif pour comprendre le personnage : Dorante ne sait rien et pose sept questions d'affilée — l'objet, le lieu, l'heure, la dame, la musique, la collation, l'auteur. Il ne commence pas par inventer : il commence par collecter.
C'est la technique du faussaire, et elle est rigoureuse : ne rien inventer de ce qui est vérifiable. Tout ce qui est public — la nuit, l'eau, la musique — sera repris tel quel ; le mensonge ne portera que sur un seul point, le nom de celui qui a payé.
Les réponses d'Alcippe lui ouvrent le chemin, parce qu'elles sont toutes prudentes : « On dit qu'on a donné musique », « Aux yeux de bien du monde elle passe pour telle », « On le dit ». Le pronom indéfini « on » revient sans cesse — personne n'a rien vu, tout le monde répète. La rumeur est le terrain naturel du menteur.
Pendant qu'il interroge, Dorante place déjà deux pointes de bel esprit, construites sur la même antithèse des éléments : « Souvent l'onde irrite la flamme », « Dans l'ombre de la nuit le feu se fait mieux voir ». Avant de mentir, il se fait admirer comme homme d'esprit — la crédibilité se prépare.
La révélation arrive alors par une pirouette : à la question « vous ne savez point celui qui l'a donnée ? », Alcippe croit à une plaisanterie (« Vous en riez ! »), et Dorante retourne le rire contre lui : « Je ris de vous voir étonné / D'un divertissement que je me suis donné. » Il ne déclare pas — il laisse conclure.
L'aveu tient enfin en deux mots séparés par un blanc : « Vous ? — Moi-même. » Deux monosyllabes, et l'imposture est en place. On notera l'aparté de Cliton, qui souffle à son maître qu'il ne sait pas ce qu'il dit, puis enrage : « J'enrage de me taire et d'entendre mentir ! » Par cette double énonciation, le valet dit tout haut ce que le spectateur pense — et le rend complice.
Le festin : une fiction bâtie comme une œuvre
« Comme à mes chers amis je vous veux tout conter » → « il sépara la troupe, et finit nos plaisirs »Le récit s'ouvre sur une annonce de générosité — « Comme à mes chers amis je vous veux tout conter » — et le verbe est plus juste qu'Alcippe ne le croit : Dorante ne rapporte pas, il conte.
Ce qui frappe d'abord, c'est l'architecture. Cinq bateaux, quatre chœurs répartis avec une précision d'ordonnateur : « Au premier, violons ; en l'autre, luths et voix ; / Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois ». L'énumération est ordonnée, chiffrée, distribuée. Un mensonge crédible n'est pas vague : il a un plan.
Le cinquième bateau, « tapissé tout exprès / De rameaux enlacés pour conserver le frais », mobilise ensuite les sens : l'odorat avec « les bouquets de jasmin, de grenade et d'orange », l'ouïe avec les concerts, le goût avec la collation. Dorante ne raconte pas une fête, il la fait éprouver.
Vient alors la figure la plus révélatrice du passage, une prétérition : « Je ne vous dirai point les différents apprêts, / Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets ». Il annonce qu'il ne détaillera pas — et donne aussitôt les chiffres : « douze plats », « six services ». Feindre la retenue tout en accumulant : c'est exactement l'art du menteur, qui doit paraître ne pas chercher à convaincre.
Le feu d'artifice fait basculer le récit dans le registre épique. L'hyperbole d'abord (« mille et mille fusées »), puis la métaphore guerrière : les serpenteaux « d'un déluge de flamme attaquèrent les eaux », si bien qu'on crut que « tout l'élément du feu tombait du ciel en terre ». Les quatre éléments sont convoqués — l'eau, le feu, l'air, la terre — pour une fête qui n'a jamais eu lieu.
La clôture est galante : le jour se lève, et c'est la faute du soleil, « jaloux », dont « la lumière importune » a séparé la troupe. La personnification mythologique fait du cosmos entier le rival de Dorante. On ne peut pas terminer un mensonge avec plus d'élégance.
Reste la surenchère finale, et elle est le sommet de la scène. Interrogé sur la magnificence, Dorante ne réduit pas la voilure : il ajoute une prouesse. « L'objet de mes vœux / Ne m'avait tout au plus donné qu'une heure ou deux » — il aurait donc improvisé tout cela en deux heures. Puis il achève par une litote méprisante : « Il s'est fallu passer à cette bagatelle. » Le comble de l'ostentation est de traiter son luxe de bagatelle.
Ce que le mensonge produit
« Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles » → « le reste n'est rien »Les réactions des deux amis sont un précis de réception, et elles portent — sans qu'ils le sachent — le mot juste. Alcippe admire : « Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles ». Il loue le talent de récit là où il croit louer une dépense.
Philiste, lui, retient l'organisation : « l'ordre est rare, et la dépense belle ». Ce que ces deux hommes admirent n'est donc pas la fête : c'est la composition qu'on vient de leur en donner. Ils jugent en spectateurs de théâtre sans le savoir.
Puis le mensonge produit son premier effet réel, et il est immédiat : « Je meurs de jalousie ! » Alcippe aime en secret la dame ; il croit qu'un autre lui a offert cette nuit-là. De ce mensonge improvisé sortiront le duel, les quiproquos et la mécanique entière de la pièce. La fiction, dans Le Menteur, ne reste jamais sans conséquence.
L'échange final est une petite leçon sur la croyance. Philiste, raisonnable, objecte : « Les signes du festin ne s'accordent pas bien » — les indices ne concordent pas. Alcippe balaie l'objection : « Le lieu s'accorde, et l'heure ; et le reste n'est rien. »
La phrase est admirable de justesse psychologique. Le jaloux ne pèse pas les preuves : il retient celles qui confirment et déclare le reste négligeable. Corneille montre ici que le mensonge ne réussit pas seulement par l'habileté de celui qui ment, mais par le désir de celui qui écoute.
Et c'est là que la scène se retourne contre le public. Nous savons depuis le début que Dorante ment, nous avons entendu Cliton enrager — et nous avons pourtant écouté le récit du festin avec le même plaisir qu'Alcippe. La double énonciation, qui devait nous mettre à distance, nous a rendus complices.
Conclusion
La scène met en acte ce que la scène suivante mettra en théorie. On y voit le mensonge se fabriquer étape par étape : d'abord collecter ce qui est vérifiable, puis composer — un plan, des chiffres, une prétérition, une hyperbole épique, une clôture galante —, enfin surenchérir au lieu de reculer. Ce n'est pas une conduite, c'est une poétique, et Dorante y fait exactement le travail d'un dramaturge : inventer une fiction si bien ordonnée qu'elle produise des effets réels. Reste la question que Corneille laisse ouverte, et qui vaut pour tout le parcours « mensonge et comédie » : si le plaisir que nous prenons à ce récit est le même que celui d'Alcippe, où est la différence entre l'imposteur et l'artiste ?
Les questions de grammaire
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
Les propositions subordonnées
Analysez la construction des vers : « tant de serpenteaux / D'un déluge de flamme attaquèrent les eaux, / Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre, / Tout l'élément du feu tombait du ciel en terre ».
Le passage emboîte deux subordonnées de nature différente, et c'est ce qui en fait un bon exercice.
1. « Qu'on crut… » est une proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de conséquence. Elle est introduite par « que », mais celui-ci ne fonctionne pas seul : il est corrélé à l'expression d'intensité « tant de » placée plus haut (« tant de serpenteaux »). Le système est donc « tant de… que », et c'est ce couple qu'il faut nommer.
2. « que tout l'élément du feu tombait du ciel en terre » est une proposition subordonnée conjonctive complétive, COD du verbe « crut ». Test : on peut la remplacer par un pronom — « on crut cela ».
Le piège : deux « que » consécutifs, de fonctions entièrement différentes. Le premier est corrélatif, le second complétif. Aucun n'est un pronom relatif — ni l'un ni l'autre ne remplace un antécédent.
Le mode : l'indicatif dans les deux cas (« crut », « tombait »). La conséquence est présentée comme réellement advenue : les spectateurs l'ont cru pour de bon. Le subjonctif n'apparaîtrait qu'en tournure négative.
Effet dans le texte : le système corrélatif est l'outil de l'hyperbole. Dorante ne dit pas que les fusées étaient nombreuses : il dit qu'elles l'étaient assez pour produire une illusion cosmique. Et il place cette illusion dans la bouche d'un « on » anonyme — ce ne sont pas ses mots, ce sont ceux des témoins. Le menteur se fait garantir par une foule qu'il vient d'inventer.
La négation
Analysez la négation dans « Je ne vous dirai point les différents apprêts, le nom de chaque plat, le rang de chaque mets ». Quelle figure cette négation sert-elle ?
Négation totale, marquée par la locution discontinue « ne … point » encadrant le verbe conjugué « dirai ».
Point de langue : « point » est un second terme de négation plus fort et plus soutenu que « pas ». Au XVIIe siècle, il marque une négation catégorique ; en français d'aujourd'hui, il est senti comme littéraire ou vieilli. Le relever est valorisé, car c'est un fait de langue daté et non un simple synonyme.
La figure : il s'agit d'une prétérition — annoncer qu'on ne dira pas une chose, et la dire. Ici le procédé est particulièrement visible : Dorante déclare qu'il taira le détail, puis enchaîne immédiatement sur « douze plats » et « six services ».
Ne pas confondre : la prétérition (on annonce qu'on se tait, et on parle) et la litote (on dit moins pour faire entendre plus). Deux vers plus bas, « cette bagatelle » relève, elle, de la litote.
Effet dans le texte : la prétérition est l'outil idéal du menteur, parce qu'elle simule la modestie au moment de l'ostentation. En feignant d'abréger, Dorante se donne l'air de quelqu'un qui n'essaie pas de convaincre — et c'est précisément ce qui rend son récit convaincant.
L'interrogation
Le début de la scène multiplie les questions très brèves : « Sur l'eau ? », « Fort superbe ? », « Vous ? ». Analysez ces formes et leur effet.
Ce sont des interrogations directes totales : elles appellent une réponse par oui ou non, et non une information nouvelle.
Leur forme : elles sont elliptiques — le verbe et le sujet ne sont pas exprimés. « Sur l'eau ? » vaut pour « Cela s'est-il passé sur l'eau ? » ; « Vous ? » pour « Est-ce vous qui l'avez donnée ? ». La marque interrogative est portée par la seule intonation, notée à l'écrit par le point d'interrogation.
Registre : l'interrogation par la seule intonation, sans inversion ni « est-ce que », relève de l'oral. Corneille l'emploie ici pour donner à l'échange le rythme d'une conversation réelle — ce qui, dans une pièce en alexandrins, demande un vrai savoir-faire.
La versification : ces répliques brèves se partagent le vers. Un même alexandrin est distribué entre deux ou trois locuteurs — c'est la stichomythie, qui accélère le dialogue et le rend combatif.
Effet dans le texte : chaque question sert à extraire un fait. Dorante interroge comme on instruit un dossier — le lieu, l'heure, la dame, le menu —, et il ne prendra la parole longuement qu'une fois tout vérifié. La brièveté des questions est donc l'exact contraire de la longue tirade qui suit : d'abord on écoute, ensuite on invente.